LE CHAUDRON DE GUNDESTRUP DÉCRYPTÉ (ORION ET LE TAUREAU)
LES DRUIDES SAISON 7 ÉPISODE 3
LA PLAQUE DU FOND ET SON CONTENU
La plaque du fond du chaudron de Gundestrup offre plusieurs niveaux de lecture, d’abord astronomique puis mythologique.
Avant de raconter une histoire et de présenter les personnages qui animent ce récit, le chaudron de Gundestrup se présente également comme une formidable machine à remonter le temps. Certaines plaques du du chaudron d’argent contiennent des indicateurs temporels liés à l’astronomie qui révèlent des moments précis qui jalonnent l’histoire religieuse de l’humanité.
DESCRIPTION DU CHAUDRON
C’est une plaque circulaire, dont les deux tiers sont occupés par un grand taureau[1] couché sur une litière végétale, à ses côtés, un homme armé d’une épée. Le guerrier est lui-même accompagné par un chien. Sous le sabot du taureau, on peut distinguer un animal qui semble être un ours et à sa gauche, une bête que l’on peut qualifier de fantastique…
Cette scène ne montre pas seulement une interaction entre un personnage et des animaux. Le sens est ailleurs puisqu’il s’agit de l’illustration d’un événement capital se déroulant dans le ciel étoilé. Les différents éléments qui composent cette scène d’action sont en fait les projections de certaines constellations remarquables. Cette plaque en argent est en quelque sorte une carte du ciel. Mais il y a mieux puisque cette scène comporte également un marqueur temporel qui permet de la dater.

Chaudron de Gundestrup. Plaque du fond avec l’énorme taureau central, l’homme armé d’une épée, le chien, un ours roulé en boule et un animal fantastique. (Nationalmuseet de Copenhague)
UNE CARTE DU CIEL
Cette plaque ronde en argent dépeint un segment de la voûte céleste telle qu’elle se présentait lors de la fin de l’âge du Taureau. Le passage de l’ère du Taureau vers l’ère du Bélier est un moment crucial pour les religions antiques puisqu’il s’agit d’une remise en cause radicale de la représentation des dieux. Les divinités aux caractéristiques taurines prennent une apparence inspirée du Bélier.
Lors de l’ère du Taureau (-4400 à -2260), les dieux arboraient volontiers des cornes de bovidés. Ainsi en est-il de Baal dont le taureau était l’animal-attribut.

Statue du dieu cornu (12e siècle av. J.-C.), trouvée à Enkomi (Chypre). (Wikimedia Commons).
Lors de l’ère du Bélier (-2260 à -100), des dieux à cornes de bélier étaient particulièrement à la mode. Zeus-Ammon par exemple.

Zeus Ammon, Antikensammlung München, Source Wikimedia Commons
À cette époque même des héros comme Alexandre le Grand étaient figurés avec des cornes de bélier.

Tétradrachme à l’effigie d’Alexandre. Les cornes du bélier d’Ammon ornent le front d’Alexandre.
Voir à ce propos SAISON 1 ANNEXE 10 Les ères astrologiques
LES CONSTELLATIONS DU CIEL ÉTOILÉ
Le bovidé géant est bien sûr une représentation de la constellation du Taureau (Taurus), l’homme au poitrail musculeux armé d’une épée est une figuration de la constellation d’Orion (Orion), ce dernier est accompagné par son fidèle chien, la constellation du Grand Chien (Canis Major).
Pour en savoir davantage, voir SAISON 1 ANNEXE 7 La stylisation des poitrines masculines et féminines sur le chaudron de Gundestrup.
La litière végétale est une figuration de la Voie Lactée qui sert de toile de fond au combat du Taureau céleste contre le géant Orion.
L’ours à peine esquissé est une projection de la Petite Ourse (Ursa Minor) et l’étrange quadrupède figuré à côté de l’ursidé symbolise la constellation du Dragon (Draco). Ce monstre fabuleux qui est d’une importance primordiale dans les mythologies du monde entier.

Les constellations du Grand Chien (Canis Major), d’Orion (Orion) et du Taureau (Taurus) et en haut à gauche les constellations du Dragon (Draco) et de la Petite Ourse (Ursa Minor), en blanc la Voie Lactée. (d’après la carte céleste Sirius, Éditions Freemedia, Bern)
UN DRAME DANS LE CIEL
Or cette configuration extraordinaire de constellations peut être datée.
L’association de ces cinq constellations est-elle possible dans un ciel observable ? Tout à fait et, de nos jours encore, on pourrait en faire l’expérience. Sauf que ces constellations ne se présenteraient pas dans les mêmes positions. De même qu’on a pu dater l’état du ciel de l’Atlas Farnèse du IIe siècle avant J.-C., de même on peut dater celui qui figure ici, mais il faut remonter beaucoup plus haut dans le temps, vers 2300-2100 avant J.-C., où la carte du ciel « reproduit » en quelque sorte la plaque. Du coup, nous obtenons l’explication du semis de feuilles et de fleurs : il représente la voie lactée.
L’interprétation la plus simple est fournie par l’observation du Taureau, dont la posture est telle (train avant déformé, avachissement du corps) qu’on le penserait mort. Or, c’est précisément vers 2200, comme nous l’avons vu précédemment, que s’est effectué le passage de l’ère du Taureau à l’ère du Bélier, une date qui a été considérée comme fondamentale par les civilisations du Moyen-Orient. De ce fait, on pourrait formuler l’hypothèse que ce passage constituait la date originelle du calendrier celtique[2].
2200 Av. J.-C. Une date à retenir.
LE SACRIFICE DU TAUREAU CÉLÈSTE
Mais que s’est-il exactement passé dans le ciel étoilé lors de la fin de l’ère du Taureau ?
Lors du coucher de soleil (18h) durant l’Équinoxe de printemps en 2260 av. J.-C. Le taureau céleste descend avec le soleil sous l’horizon. C’est la fin de l’ère du Taureau, dans une scène dramatique le bovidé est tué par Orion dans les dernières lueurs de l’astre du jour. L’effet est peut-être encore accentué par les derniers rayons rougeâtres du soleil couchant symbolisant le sang du taureau répandu sur la terre. La constellation du Grand Chien est à gauche du géant Orion. Les constellations du Dragon et de la Petite Ourse sont en haut à droite de l’image.

Orion et la constellation du Taureau. Source : Stellarium, logiciel de planétarium disponible sur stellarium.org
Lors de cette scène du sacrifice du taureau, ce dernier descend sous l’horizon avec le Soleil, mais il est également accompagné par la Lune ainsi que des planètes Mars et Vénus[3].

Le sacrifice du Taureau céleste (Taurus) lorsque le soleil descend sous l’horizon à l’Ouest. Au centre Orion, à gauche la constellation du Grand Chien (Canis Major). Source : stellarium.org
La descente sous l’horizon est liée symboliquement à la mort. C’est une fois de plus vers l’astronomie qu’il faut se tourner pour trouver une explication. Les étoiles circumpolaires, les plus proches de l’étoile polaire, sont visibles toute la nuit en toute saison parce qu’elles ne descendent jamais sous l’horizon. C’est pourquoi elles sont considérées par les anciens comme immortelles. Les Égyptiens les ont qualifiés en tant que « Celles qui ne connaissent pas la destruction » ou encore les « impérissables ». Pour les autres étoiles du firmament, les Égyptiens considéraient que ces étoiles « vivent » lorsqu’elles sont visibles et qu’elles meurent lorsqu’elles sont invisibles, car descendues sous l’horizon. Les constellations descendent ainsi sous « terre » et elle font un voyage à travers un monde souterrain, le royaume des morts, les Enfers.
LE COMBAT DANS LE CIEL
D’après le chaudron de Gundestrup, le calendrier druidique commence avec le sacrifice du Taureau céleste le soir de l’équinoxe de printemps autour de 2260 av. J.-C. Pourtant la fin du taureau divin signifie également le commencement de l’ère du Bélier.
Si la taille énorme du taureau s’explique aisément par le fait que le bovidé est l’élément principal de la composition de cette image. C’est cependant l’affrontement puis la mise à mort du taureau par Orion accompagné par son fidèle chien qui est mis en avant dans cette scène au centre du chaudron.

Chaudron de Gundestrup, le sacrifice du taureau céleste, Détail de la plaque du fond. (Nationalmuseet de Copenhague)
Ce combat entre Orion et le Taureau céleste figure également sur une gravure ancienne illustrant l’Atlas céleste de John Flamsteed de 1776.

Orion et Taurus de John Flamsteed, Atlas céleste, 1776, Édition Fortin.
Orion est un chasseur géant de la mythologie grecque. Il est souvent accompagné par ses chiens de chasse (le Grand Chien et le Petit Chien). Dans la scène du chaudron de Gundestrup, c’est uniquement la figuration de la constellation du Grand Chien qui a été retenu.

Orion, Taurus, Canis Major, Sirius est l’étoile principale de la constellation du Grand Chien. Vue de la Terre, Sirius est l’étoile la plus brillante du ciel après le Soleil (d’après la carte céleste Sirius, Éditions Freemedia, Bern).
Il faut dire que les plaques du chaudron de Gundestrup donne infiniment plus d’informations astronomiques que les gravures d’apparence simpliste des cartes célestes du XVIIe et XVIIIe siècles.
L’OURS ET LE DRAGON
Il reste deux questions importantes.
Pourquoi le Dragon du chaudron de Gundestrup ne ressemble pas aux dragons traditionnels que l’on rencontre dans les mythologies du monde entier ?

Représentation de la constellation du Dragon et de la Petite Ourse sur la plaque du fond (détail) du chaudron de Gundestrup (Nationalmuseet de Copenhague)
La constellation du Dragon (Draco) est composée d’une longue suite d’étoiles qui longe une partie de la Petite Ourse (Ursa Minor).

Le Dragon (Draco) et la Petite Ourse (Ursa Minor) (d’après la carte céleste Sirius, Éditions Freemedia, Bern).
C’est pourquoi cette constellation de grande taille de forme sinueuse est souvent figurée sous les traits d’un énorme serpent. Comme par exemple sur cette magnifique gravure ancienne illustrant l’Atlas des constellations de l’astronome allemand Johann Bayer.

La constellation du Dragon (Draco) d’après Johann Bayer, Uranometria, 1603 (Source Wallhapp.com).
LE SERPENT ET LE LÉZARD
Pourtant sur la plaque du fond du chaudron de Gundestrup, les druides ont préféré représenter un lézard.
« En Europe, un dragon peut prendre l’apparence soit d’un lézard, soit d’un serpent géant[4] ».
Donc le lézard et le serpent sont deux animaux parfaitement valables pour la représentation symbolique d’un dragon. Ce qui est d’ailleurs confirmé par des monnaies de bronze gauloises attribuées aux Carnutes sur lesquelles on peut voir l’affrontement d’un rapace et d’un serpent, l’adversaire de l’oiseau prenant parfois l’aspect d’un lézard lors d’une scène similaire[5]. Voir le dictionnaire [Carnutes]

Monnaie Carnutes, bronze à l’aigle et au serpent (52 av. J.-C.) Source : www.monnaiesdantan.com

Monnaie Carnutes, bronze à l’aigle et au lézard, Ier siècle av. J.-C. Source : www.cgb.fr
Dans les mythologies du monde entier, le serpent et le lézard peuvent alterner en tant qu’adversaire de l’aigle. Or, le lézard des monnaies carnutes ressemble au quadrupède du chaudron de Gundestrup. C’est pourquoi il ne faut pas trop se formaliser sur l’aspect peu conventionnel de ce dragon celte, car ce n’est qu’au Moyen Âge que le dragon prend peu à peu la forme qu’on lui prête de nos jours. Un grand reptile écailleux doté d’ailes et crachant du feu.
Voir à ce sujet : SAISON 1 ANNEXE 11 L’évolution de l’image du dragon au cours des âges
L’ÉTOILE POLAIRE
La seconde question importante que l’on peut se poser est la suivante :
Pourquoi le dragon est-il plus grand et plus marqué que l’ours figuré à son côté ?
Question importante qui est en rapport avec le centre du ciel étoilé autour duquel tourne tout le firmament. Ce point central est d’une importance primordiale parce qu’il indique le pôle Nord céleste. Important de tout temps pour les voyageurs et les navigateurs. Or ce point change constamment sous l’effet de la précession des équinoxes et qui parfois au cours du temps correspond à une étoile qui devient alors pour un certain temps l’étoile polaire, le centre du ciel étoilé autour duquel tournent tous les autres étoiles.
Voir également SAISON 1 ANNEXE 8 La précession des équinoxes
La plaque du fond du chaudron de Gundestrup indique par le sacrifice du grand taureau céleste la fin de l’ère du Taureau. Or, en 2260 av. J.-C. le centre du ciel étoilé correspond à peu de chose près avec l’étoile Alpha Draconis (α Draconis) qui se situe dans la queue du dragon céleste et devient ainsi l’étoile polaire de cette époque. C’est ce qui explique l’importance du dragon par rapport à l’ours qui est à peine visible sur le chaudron. De nos jours ce serait exactement l’inverse puisque l’étoile polaire actuelle se situe au bout de la queue de la Petite Ourse. Si l’on devrait fabriquer de nos jours un nouveau chaudron de Gundestrup, il faudrait respecter ces nouvelles données astronomiques et rendre la Petite Ourse beaucoup plus visible et atténuer fortement les reliefs de la constellation du Dragon.
Voir SAISON 1 ANNEXE 9 L’étoile polaire
Aujourd’hui avec tous les instruments de navigation à notre disposition cette étoile si importante dans le passé passe presque inaperçue, mais à l’époque l’étoile polaire associée au Dragon a inspiré les mythologies du monde entier notamment celle des druides.
Une étoile qui indique le Nord et autour de laquelle semble tourner la voûte céleste. Cela n’a pas échappé à des observateurs aussi attentifs que les druides. Comme ces mouvements sont très lents, imperceptibles à l’échelle d’une vie humaine[6]. Cela suppose une observation sur de très longues périodes et une transmission de ce savoir sur des générations. C’est l’exacte définition de ce que l’on appelle une tradition.
Le sacrifice du Taureau céleste et le Dragon plus grand que la Petite Ourse sont des indicateurs temporels. Si la fabrication du chaudron de Gundestrup remonte seulement au 1er siècle av. J.-C. son contenu iconographique en tous cas indique une époque beaucoup plus ancienne.
ORION ET LES CIVILISATIONS ANTIQUES
L’image d’Orion qui affronte un taureau n’apparaît pas uniquement sur le chaudron de Gundestrup, mais se retrouve également en Grèce, dans le Mithraïsme venu d’Iran ou encore dans le croissant fertile (Anatolie, Proche-Orient et Mésopotamie).

Plaque du fond du chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré, © Copenhague, Nationalmuseet. Au centre le Taureau céleste (constellation du Taureau), en haut Orion et son chien (Constellation du Grand Chien), en bas au centre la constellation du Dragon et à sa droite, à peine visible, la constellation de la Petite Ourse. Cet ensemble de constellations donne une date, 2260 av. J.-C. et montre un évènement que les druides ont observé dans le ciel étoilé. Pour plus d’informations voir SAISON 1 ÉPISODE 5 Chaudron de Gundestrup et astronomie
ORION ET HÉRAKLÈS

Héraklès et le Taureau de Crète. Détail d’un lécythe attique à figures noires, vers 480-470 av. J.-C. Découvert à Athènes. Musée du Louvre. (Wikimedia Commons).
Sur le gigantesque échiquier stellaire la constellation d’Hercule (Hercules) n’est qu’une projection d’Orion .
La ressemblance des deux constellations est indéniable et peut même induire en erreur. Ce qui a d’ailleurs été le cas dès l’époque antique.

La constellation d’Orion dans Uranometria, l’atlas céleste de Johann Bayer (1661).
Orion est représenté traditionnellement en tant qu’homme barbu armé d’une massue et portant une peau de lion sur son bras (détail très important). Héraklès ( Héraklès en grec, Hercules en latin, Hercule en français) dans le même atlas céleste de Johann Bayer, armé d’une massue et vêtu d’une peau de lion.

La constellation d’Hercule (Hercules) dans Uranometria, l’atlas céleste de Johann Bayer (1661).
Ces personnages se ressemblent comme deux frères jumeaux. Au point que l’artiste a dû rajouter le branchage et les pommes d’or du jardin des Hespérides pour distinguer Héraklès de son modèle Orion.
Orion accomplit ses exploits sous la forme de son avatar Héraklès qui notamment doit se battre contre un taureau. Les Grecs ont oublié cette antique connexion comme beaucoup de faits concernant la Religion des Étoiles. Remarque étonnante concernant les Grecs qui sont pourtant considérés à l’origine de tout (sciences, mathématiques, mythologie, politique etc.), mais c’était déjà l’avis des anciens Égyptiens. C’est d’ailleurs le reproche que fait un vieux prêtre égyptien aux habitants de la Grèce dont la Tradition n’est guère ancienne à ses yeux. Dans le Timée, Platon raconte la rencontre de Solon, pourtant l’un des fameux sept sages de l’Antiquité, avec les prêtres égyptiens. Lorsqu’un vieux sage lui lance :
Solon, Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants : un Grec n’est jamais vieux ! ». « Vous êtes jeunes tous tant que vous êtes par l’âme. Car en elle vous n’avez nulle opinion ancienne, provenant d’une vieille tradition, ni aucune science blanchie par le temps[7].
Ce qui n’est pas tout à fait exacte puisque les Égyptiens, eux aussi, ont déformé au cours des millénaires l’antique Religion des Étoiles au point d’en devenir méconnaissable en ajoutant des éléments au gré des réformes religieuses. Un druide aurait pu faire le même reproche que le vieux sage puisque les Grecs on fait d’Héraklès un personnage indépendant qui n’a plus aucun lien avec Orion. Cependant quelques exploits du héros grec concernant les équinoxes et les solstices rappellent ce lien entre les deux constellations. Notamment les combats d’Héraklès contre le Taureau (équinoxe de printemps), contre le lion (solstice d’été), contre le cerf (équinoxe d’automne) et le sanglier (solstice d’hiver).
Pour en savoir davantage sur la Religion des Étoiles, voir Saison 4 Épisode 1 La Religion des Étoiles des druides
Malgré la datation tardive du chaudron au Ier siècle av. J.-C., il faut dire que la Tradition druidique liée à l’antique Religion des Étoiles vieille de preès de 10 000 ans est restée sur le chaudron de Gundestrup particulièrement fidèle aux origines.
ORION ET GILGAMESH

Plaque votive. Représentation de Gilgamesh, le roi-héros de la ville d’Uruk, combattant le « taureau des cieux ». (Wikimedia Commons).
Pas plus que les Grecs, les Mésopotamiens sont restés fidèles au modèle céleste. Certes ils ont reprit l’image centrale d’Orion affrontant le Taureau céleste. Cependant dans leur mythe, les Mésopotamiens ont adjoint un compagnon nommé Enkidou à Gilgamesh pour combattre le Taureau, alors que dans le ciel étoilé, Orion est définitivement le seul a se battre contre le Taureau cosmique. Son unique compagnon est un Grand Chien. La figure archétypale initiale d’Enkidou est celui de l’adversaire. Ce qu’il est d’ailleurs le cas au début du mythe, cependant Enkidou devient par la suite l’ami de Gilgamesh. Ce qui est un dérèglement majeur par rapport au cycle immuable de mort et de renaissance des deux adversaires qui est figuré dans le ciel étoilé.
CE QUE DIT LE CIEL ÉTOILÉ
Le ciel étoilé est catégorique, il ne peut y avoir d’amitié entre les deux jumeaux célestes. Gilgamesh est clairement un avatar d’Orion et Enkidou est une projection du Serpentaire (Ophiuchus) qui se trouve à l’autre bout de la voûte céleste. Cet antagonisme entre les deux jumeaux Orion et Ophiuchus est inscrit depuis des temps immémoriaux dans le ciel étoilé. C’est une constante de la Religion des Étoiles. Dans leur sagesse infinie, les dieux ont placé ce message dans le firmament et tout aède qui se respecte pouvait contrôler l’information en levant les yeux vers le ciel étoilé. Tradition qui s’est dans de nombreuses civilisations s’est perdue ou altérée.

Axe Orion Ophiuchus. Orion et Ophiuchus forment la paire de Dioscures des Gaulois. Ce sont eux que l’on retrouve en vedette sur le chaudron de Gundestrup. D’après la carte du ciel de l’Association Française d’Astronomie, 2001.
L’iconographie du chaudron de Gundestrup offre une confirmation éclatante de cette théorie astrale puisque sur la plaque du fond on trouve une représentation de constellations d’Orion et du Taureau qui s’affrontent. Dans la mythologie Gigamesh se bat effectivement contre le Taureau céleste envoyé par la déesse Ishtar.
Chaudron de Gundestrup. Plaque du fond avec l’énorme taureau central, l’homme armé d’une épée, le chien, un ours roulé en boule et un animal fantastique. (Nationalmuseet de Copenhague).
La même scène tirée d’un atlas céleste daté de 1729.

Orion et Taurus , planche 2 de l’Atlas Coelestis, par John Flamsteed (1646-1710), publié en 1729. James Thornhill. Bridgeman Images
Tandis qu’une des plaques intérieures dévoile une figuration de la constellation du Serpentaire (Ophiuchus) dont l’une des caractéristiques principales est de tenir un grand serpent dans ses mains.

Cernunnos, le Serpentaire, tenant dans sa main un grand serpent. Chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré. (Nationalmuseet de Copenhague).
Le même personnage tiré d’un atlas céleste de 1603.

Ophiuchus et la constellation du Serpent, Johann Bayer, Uranometria, 1603. (Source Wallhapp.com).
La probabilité de retrouver sur un même artefact — le chaudron de Gundestrup — à la fois un homme qui affronte un taureau et un personnage manipulant un serpent doit être infinitésimal.
Pour un déchiffrement de la plaque du Maître des animaux qui est à la fois une horloge donnant les heures de la journée un calendrier avec les saisons et les fêtes celtiques et une table d’orientation qui indique les quatre points cardinaux, voir entre autres SAISON 3 ÉPISODE 3 Cernunnos
Une autre caractéristique d’Ophiuchus est d’être entouré par des animaux, il prend alors la fonction de Maître des animaux. C’est pourquoi dans le mythe mésopotamien, Enkidou est une sorte d’homme sauvage qui vit au milieu des bêtes à cornes. Jusqu’ici tout va bien. Il est ensuite choisi par les dieux pour combattre Gilgamesh. C’est toujours conforme au modèle inscrit dans le ciel étoilé. Cependant au cours du combat entre les deux adversaires, il y a une bifurcation majeure par rapport aux données astronomiques puisque les deux ennemis irréductibles deviennent amis. Le récit mésopotamien prend plus que des libertés par rapport au modèle initial. Certains diront une innovation dans la narration, les grands anciens diraient plutôt trahison par rapport au modèle initial inscrit dans les étoiles et transmis oralement de génération en génération sur des millénaires.
TRADITION ORALE ET ÉCRITE
C’est sans doute les premières mises par écrit de cet antique récit qui ont permis ces changements. Contrairement à ce que l’on croit la mise par écrit est moins précise que la transmission orale. Puisque cette dernière implique des procédés mémotechniques qui verrouillent le texte et qu’il est impossible de contourner sans détruire le récit. Tandis que les copistes d’un texte peuvent faire des erreurs ou des arrangements qui peuvent altérer un texte fortement au point de donner au fil du temps un nouveau sens au récit. C’est ce qui s’est sans doute passé en Mésopotamie. Cependant il reste au poète une méthode imparable pour mémoriser et transmettre les récits, il lui suffit de lever les yeux vers le ciel étoilé pour retrouver la structure inaltérable d’un mythe. C’est ce savoir que les scribes de Mésopotamie et de bien d’autres civilisations ont perdu.
DES IMAGES EN COMMUN
Bien sûr, il n’y a pas d’influence directe de la Mésopotamie sur les croyances des druides, mais prouve l’existence d’un répertoire d’images en commun très ancien dans lequel des peuples très éloignés les uns des autres — dans l’espace et le temps — ont pu puiser selon leurs besoins. Ce répertoire d’images en commun se retrouve encore de nos jours au-dessus de nos têtes : le ciel étoilé et ses constellations.
Le modèle de ces deux représentations d’un homme combattant un taureau n’est autre que la constellation du Taureau et celle d’Orion se faisant face.

En rouge, la constellation d’Orion (Orion) qui fait face au Taureau céleste (Taurus), en bas, la constellation du Grand Chien (Canis Major) accompagne Orion, en haut à gauche les Gémeaux (Gemini) qui assistent à la scène du sacrifice du taureau. D’après la carte céleste Sirius, Éditions Freemedia, Berne.
Gravure ancienne qui représente l’affrontement entre Orion et le Taureau Céleste.

Orion et le Taureau (Taurus), Atlas Celeste, de John Flamsteed, 1776. Bridgeman Images
UNE TRADITION TRÈS ANCIENNE
Cette scène d’un héros ou d’un dieu qui affronte un taureau se retrouve déjà en Anatolie. Les archéologues ont retrouvé cette scène sur un bas-relief vieux de 11000 ans. Lors de fouilles commencées en 2021, des archéologues ont découvert sur le site archéologique de Sayburç (sud-est de la Turquie) un relief sculpté sur un pan de mur de près de quatre mètres de long représentant des humains et des animaux. Cinq figures gravées côte à côte. Le personnage principal est façonné en haut-relief tandis que les autres éléments du panneau sont sculptés en relief plat. Ces sculptures sont datées du IXe millénaire avant J.-C.
Un personnage masculin affronte un taureau. (©Bekir Köşker)
Ce n’est pas une scène de chasse ordinaire puisque sur le site anatolien comme sur le chaudron de Gundestrup on retrouve le personnage du Maître de animaux.
Pour en apprendre davantage, voir Découverte sensationnelle d’un bas-relief vieux de 11000 ans en Turquie
Dans leur allusion au ciel étoilé le druidisme et le Mithraïsme sont encore plus précis que les sumériens ou les anatoliens de la Préhistoire puisque ces deux religions ajoutent une troisième constellation dans leur composition : la constellation du chien. Ce qui abaisse encore la probabilité d’un simple hasard. Car Orion est souvent, mais pas toujours accompagné d’un chien.

Orion et ses deux chiens (Canis Major et Canis Minor) Source : Fig. 18. “Orion and his dogs, Canis Major and Canis Minor.” Our physical world. 1924. Visible sur Pinterest : nemfrog.tumblr.com.
Ce qui semble indiquer une tradition un peu différente.
UN ANTIQUE DIEU IRANIEN
Il faut s’arrêter un instant sur les images du dieu Mithra puisque la scène de la plaque du fond du chaudron de Gundestrup ressemble beaucoup aux représentations du dieu iranien sacrifiant un taureau. Mithra est un dieu indo-iranien qui transperce de son épée le cœur d’un taureau sur l’ordre du Soleil : le sang du taureau fertilise le monde dans un cycle toujours répété. Comme sur le chaudron de Gundestrup nous retrouvons dans ces représentations les constellations suivantes Orion (Orion) armé d’une épée, le taureau céleste (Taurus), le chien (Canis Major), s’y ajoutent les constellations du Dragon (Draco) sous la forme plus classique d’un serpent et du Scorpion (Scorpius) qui pince les testicules du bovidé.

Mithra Tauroctone (tuant le taureau), avec le chien, le serpent et à noter le scorpion qui attaque les testicules du taureau. 389 ap. J.-C. Mithraeum, Sidon (Saïda, Liban), Marbre (Musée du Louvre), Photo : Mithraeum.eu.
Les ressemblances sont nombreuses, le taureau, l’homme armé d’une épée, le chien, mais il y a également un grand nombre de différences : la mise à mort du taureau est montrée ce qui n’est pas le cas sur le chaudron de Gundestrup, un serpent à la place du lézard, l’absence de la Petite Ourse, l’ajout d’un scorpion ainsi que les personnages qui entourent Mithra (non visibles sur cette œuvre). À noter que les druides n’auraient pas pu intégrer un scorpion dans leur composition puisque la constellation du Scorpion était remplacée dans le druidisme par un grand Cerf. Tout cela demande de plus amples explications dans un article à venir.
UN RÉPERTOIRE D’IMAGES EN COMMUN
Le mithraïsme n’a pas influencé le druidisme, les différences sont trop nombreuses, mais les deux religions ont repris à leur compte les mêmes symboles qu’elles ont trouvées dans le ciel étoilé. Un taureau, un homme armé d’une épée, un chien, une ourse (dans le druidisme) et le dragon sous la forme d’un serpent dans le mithraïsme, d’un lézard dans le druidisme.
LE MYTHE PERDU
La plaque du fond ne raconte pas une histoire, mais ressemble plus à un tableau d’un grand peintre qui est chargé de symboles. Ce tableau présente les éléments essentiels à la construction d’un mythe. Le personnage principal Orion, en compagnie de son fidèle chien, affronte le grand Taureau céleste. Chose extraordinaire, la scène peut être datée, elle se déroule au printemps à la fin de l’âge du Taureau. Des éléments astronomiques qui entrent dans la composition du tableau en apportent la confirmation. C’est ensuite aux poètes de transposer ces éléments dans le canevas d’un récit qui malheureusement ne nous est pas parvenu. Le mythe mésopotamien évoque la vengeance d’un déesse qui après un affront lance le Taureau céleste contre le héros, celui-ci finit par tuer le colossal monstre au souffle destructeur. Cependant, bien que très anciennes, les versions du mythe mésopotamien ne sont pas très claires et divergent même dans leur construction. Dans un poème sumérien, le Taureau céleste est envoyé par la déesse Inanna combattre Gilgamesh pour une raison inconnue. Tandis que dans l’Épopée de Gilgamesh beaucoup plus développée, c’est après avoir été éconduite par Gilgamesh que la déesse Ishtar, l’équivalente sémitique d’Inanna, ivre de colère, demande le Taureau céleste à son père Anu afin d’attaquer Gilgamesh. Ce dernier, aidé de son compagnon Enkidu, abat la créature. Dans ce récit la déesse force son père Anu à lui donner le Taureau céleste en le menaçant de réveiller les morts afin qu’ils dévorent les vivants.
LE SACRIFICE DU TAUREAU DIVIN
Encore une fois le mythe iranien autour de Mithra semble plus proche des éléments composant la plaque du fond du chaudron de Gundestrup. Ce qui atteste d’une branche indo-européenne de ce mythe encore plus axée sur l’astronomie. Mithra est un dieu vigoureux et triomphant qui pratique la tauroctonie (sacrifice d’un taureau). Mithra égorge un taureau dont le sang s’écoule sur le sol pour revigorer la terre et la fertiliser. Ce qui est corroboré par la date donnée par le chaudron de Gundestrup, le printemps lorsque la végétation renaît après les mois d’hiver symbolisant la mort. Le chaudron d’argent va cependant plus loin impliquant un changement d’ère, le cycle n’est plus seulement annuel, mais s’inscrit dans un cycle long de 2160 ans dans le quel le Taureau céleste est tué chaque année au printemps jusqu’au sacrifice final qui marque la fin de l’ère du Taureau. On peut même trouver une fonction au chaudron de Gundestrup, il sert à recueillir le sang du taureau divin sacrifié. Le chaudron devient ainsi une préfiguration du Graal.
Pour en savoir davantage, voir SAISON 2 ANNEXE 13 Le Graal
Le chaudron celtique prototype du Graal peut avoir plusieurs fonctions. Il peut servir lors d’un sacrifice sanglant, mais également ressusciter les morts, contenir une boisson qui donne l’immortalité ou encore donner un savoir immense à celui qui est digne de le recevoir.
Voir à ce propos SAISON 1 ANNEXE 13 Les chaudrons celtiques
Le chaudron de Gundestrup est tout cela à la fois, il sert lors des sacrifices sanglants, il peut contenir la boisson d’immortalité et transmet à travers son iconographie le secret des croyances des druides.
©JPS2021 (modifié en 2025)
[ACCUEIL]
NOTES :
[1] Sur la tête du taureau on distingue des trous destinés à l’implantation des cornes. Ces éléments amovibles n’ont pas été retrouvés. Voir à ce propos l’article SAISON 1 ÉPISODE 4 intitulé : Le taureau aux cornes d’or.
Ces cornes d’or sont également liées à un phénomène astronomique, pour en savoir davantage, voir SAISON 1 ÉPISODE 3 Un étrange symbole venu de la nuit des temps
[2]Collectif, Religion et société en Gaule, Sous la direction de Christian Goudineau, Religion et science, Christian Goudineau et Paul Verdier, Éditions Errance, Paris, 2006, pp.27-77. L’auteur de ces lignes émet également l’hypothèse que cette image possède un double sens et pourrait indiquer, outre la fin de l’ère du taureau, également le début de cette même ère vers 4200 avant J.-C.
« Du coup le taureau loin d’être mort, serait en train de naitre à la vie et serait représenté en bébé flageolant ».
Ce qui explique les cornes amovibles qui symbolisent soit l’animal jeune sans cornes ou le taureau adulte avec ces appendices pointus.
[3] Les conjonctions entre astres errants ne sont pas rares. Par exemple fin avril 2002, les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne étaient visibles dans le même coin du ciel après le coucher du Soleil. Cette conjonction multiple se reproduira en juillet 2060, peu avant le lever du Soleil.
[4] Julien D’Huy, Le motif du dragon serait paléolithique : mythologie et archéologie, Préhistoire du Sud-Ouest, Association Préhistoire quercinoise et du Sud-Ouest, 2013,21 (2), pp.195-215, < halshs-01099414 >, p.196. Disponible sur halshs.archives-ouvertes.fr
[5] Daniel Gricourt, Dominique Hollard, Cernunnos, le dioscure sauvage, L’Harmattan, 2010, p. 236.
[6] La vitesse de précession des équinoxes est d’environ 1 degré tous les 71,58 ans. Ce qui rend la datation de 2260 Av. J.-C. approximative puisque 100 ans plus tôt ou plus tard sont à peine visible sans instruments de précisions. Au lieu de 2260 on pourrait également dire entre 2300 et 2100 av. J.-C. cela ne change pas grand-chose. Il faut vraiment observer le ciel étoilé sur de très longues périodes pour remarquer ce mouvement imperceptible à l’œil nu.
Mesure grossière des distances dans le ciel à l’aide de ses mains
- La largeur de l’auriculaire correspond à 1°
- Celle du pouce à 2°
- Le poing fermé à 10°
- le poing fermé et le pouce tendu à 15°
- Une main ouverte les doigts écartés correspond à 20°
[7] Platon, Timée, 21e-22c, Traduction A. Rivaud, Les Belles Lettres, Paris, 1956.
SOURCES :
Chaudron de Gundestrup — Wikipédia
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