LE GRAAL

LES DRUIDES SAISON 2 ANNEXE 13

LE CORTÈGE DU GRAAL

Les différents aspects, inattendus et contradictoires, du Graal à travers l’Histoire. Un plat, une coupe contenant le sang du Christ, une pierre tombée du ciel ou encore une tête coupée…

UNE QUÊTE MYTHIQUE

Le Graal est un objet mythique de la légende du roi Arthur à l’origine de la quête la plus formidable de tous les temps. Quelques-uns des meilleurs chevaliers de la Table ronde partent à la recherche de cet étrange artefact et vivent d’étonnantes aventures dans des contrées insolites.

LE GRAAL. Le roi Arthur, les chevaliers de la Table ronde et le Graal. Miniature d'Évrard d'Espinques dans un manuscrit du Lancelot en prose, vers 1470.

Le roi Arthur, les chevaliers de la Table ronde et le Graal. Miniature d’Évrard d’Espinques dans un manuscrit du Lancelot en prose, vers 1470, BNF. (Wikimedia Commons).

ÉTYMOLOGIE

Le mot Graal vient du bas latin cratalis, apparenté au grec Krater qui désigne un vase à boire. Attesté notamment en provençal Grazal et en franc-comtois Greal. Le nom désigne donc un récipient qui contient quelque chose.

ASTRONOMIE

Dans le ciel étoilé, il n’y a qu’un seul objet qui ressemble au Graal tel que nous le connaissons et c’est la constellation de la Coupe (en latin Crater) qui est souvent représentée sous l’aspect d’un vase.

LE GRAAL. Constellation de la Coupe dans l'Uranographie de Johannes Hévélius. 1690.

Constellation de la Coupe dans l’Uranographie de Johannes Hévélius. 1690. (Wikimedia Commons).

LES DIFFÉRENTS ASPECTS DU GRAAL

Il faut tout d’abord définir l’apparence de ce mystérieux objet. C’est pourquoi il est nécessaire d’étudier les différentes représentations du Graal à travers la littérature médiévale. Contre toute attente, le Graal n’est pas toujours la Coupe dans laquelle on a recueilli le sang du Christ.

LA TÊTE COUPÉE

Ce n’est pas la première apparition du Graal dans la littérature, mais la plus étrange et reflète un thème archaïsant : la tête coupée.

Le Graal, sous la forme d’une tête coupée posée sur un plat, est évoqué dans le roman gallois Peredur composé au XIIe siècle. Ce texte présente beaucoup d’analogie avec le Conte du Graal de Chrétien de Troyes sauf sur un point, l’apparence peu conventionnelle du Graal lors d’un étrange cortège.

C’est pourquoi il faut comparer ce cortège du Graal insolite avec celui de Chrétien de Troyes :

Peredur s’assit à côté de son oncle, et ils discutèrent. Puis il vit deux jeunes gens entrer dans la grande salle puis dans la chambre, portant une lance d’une taille indescriptible ; trois ruisseaux [de sang] la parcouraient tout au long, de la pointe jusqu’à terre. Lorsque les gens de la cour virent cela, tous se mirent à crier et à gémir si fort que c’était insupportable. Mais l’homme n’interrompit pas pour autant sa conversation avec Peredur ; il ne lui apprit pas ce que c’était, et l’autre ne lui posa pas de question.

Après un moment de silence, ensuite, voici deux jeunes filles qui entrent avec un grand plat, sur lequel il y avait une tête d’homme et du sang en abondance. Chacun se mit alors à crier et gémir au point qu’il était pénible de rester dans la même maison[1].

La tradition d’une tête coupée posée sur un plat existe également dans le Christianisme.

LE GRAAL. La Tête de saint Jean-Baptiste, Tableau peint en 1507 par Andrea Solari. Il représente la tête de Jean le Baptiste, tranchée et disposée dans une coupe.

La Tête de saint Jean-Baptiste, Tableau peint en 1507 par Andrea Solari. Il représente la tête de Jean le Baptiste, tranchée et disposée dans une coupe. Musée du Louvre. (Wikimedia Commons).

LE CONTE DU GRAAL

Voici la version de Chrétien de Troyes, plus classique, qui ne révèle pas la vraie nature du Graal, mais dont les continuateurs feront la coupe dans laquelle Joseph d’Arimathie recueillit le sang du Christ. Les cortèges se ressemblent beaucoup.

Tandis qu’ils causent à loisir, paraît un valet qui sort d’une chambre voisine, tenant par le milieu de la hampe une lance écarlate de blancheur. Entre le feu et le lit où siègent les causeurs ils passent, et tous voient la lance et le fer dans leur blancheur. Une goutte de sang perlait à la pointe du fer de la lance et coulait jusqu’à la main du valet qui la portait. Le nouveau venu voit cette merveille et se raidit pour ne pas s’enquérir de ce qu’elle signifie. C’est qu’il lui souvient des enseignements de son maître en chevalerie : n’a-t-il pas appris de lui qu’il faut se garder de trop parler ? S’il pose une question, il craint qu’on le tienne à vilenie. Il reste muet.

Alors viennent deux autres valets, deux fort beaux hommes, chacun en sa main un lustre d’or niellé ; dans chaque lustre brûlait dix cierges pour le moins. Puis apparaissait un Graal, que tenait entre ses deux mains une belle et gente demoiselle, noblement parée, qui suivait les valets. Quand elle fut entrée avec le Graal, une si grande clarté s’épandit dans la salle que les cierges pâlirent, comme les étoiles ou la lune quand le soleil se lève. Après cette demoiselle en venait une autre, portant un tailloir d’argent. Le Graal qui allait devant était de l’or le plus pur ; des pierres précieuses y étaient serties, des plus riches et des plus variées qui soient en terre ou en mer ; nulle gemme ne pourrait se comparer à celle du Graal[2].

Chrétien de Troyes ne précise jamais la nature exacte de l’objet qui est en or et serti de pierres précieuses sinon qu’il émane une lumière irréelle de ce récipient.

LE GRAAL. Arrivée de Perceval au château du Graal et Cortège du Graal.

Arrivée de Perceval au château du Graal et Cortège du Graal, Manuscrit sur parchemin, Auteur Chrétien de Troyes (vers 1135-vers 1185), Roman écrit vers 1181-1185, manuscrit copié vers 1330. Source : Bibliothèque Nationale de France.

On peut néanmoins se demander si cet objet mystérieux, à l’origine de la Quête la plus fabuleuse de tous les temps, n’était pas le crâne d’un être exceptionnel avant de devenir une coupe ?

CHRISTIANISATION DU GRAAL

Sans être exhaustif, on peut tout de même noter que nombres de thèmes celtiques ont été christianisé :

Le récipient, bassine ou chaudron, qui recueille le sang lors d’un sacrifice est devenu la Coupe qui contient le sang du Christ.

La lance ensanglantée qui a blessé le Roi Pêcheur est devenu la Lance de Longin qui perça le flanc du Christ.

La tête coupée sur un plat du conte gallois de Peredur peut être mise en parallèle avec la tête coupée de Jean-Baptiste.

DES COUPEURS DE TÊTES

Les guerriers celtes sont décrits dans les textes antiques comme des coupeurs de têtes. Les textes sont trop nombreux et trop précis pour faire douter un seul instant de la réalité de cette coutume. Il faut cependant préciser que ce sont souvent des trophées pris sur des guerriers ennemis, mais ce n’est pas la décapitation qui cause la mort puisque les têtes sont coupées sur des cadavres à même le champ de bataille. En ce qui concerne l’exposition des trophées, dans un premier temps les têtes sont tout d’abord suspendues à l’encolure des chevaux ou plantées au bout des lances. Ensuite, elles sont exposées, soit dans des endroits privés, la maison du guerrier, soit sur des édifices publics, portes de sanctuaires ou porte d’entrée d’une cité. Autre fait marquant, le trophée est d’autant plus précieux que le rang de la victime est important. D’après les archéologues ces têtes étaient accrochées ou clouées aux porches des temples gaulois.

LE GRAAL. Reconstitution du dépôt d'armes et de têtes coupées du site du Cailar, dans le Gard, et ses trophées impressionnants.

Reconstitution du dépôt d’armes et de têtes coupées du site du Cailar, dans le Gard, et ses trophées impressionnants. Crédits : David Geoffroy (Court-Jus Production), L. Pernet et R. Roure. Source : scienceetavenir.fr

CE QU’EN DISE LES AUTEURS DE L’ANTIQUITÉ

Voici le texte de Diodore de Sicile et ensuite celui de Strabon :

Aux ennemis tombés ils enlèvent la tête qu’ils attachent au cou de leurs chevaux ; puis remettant à leurs serviteurs les dépouilles ensanglantées, ils emportent ces trophées en entonnant le péan[3] et en chantant un hymne de victoire, et ils clouent à leurs maisons ces prémices du butin, comme s’ils avaient en quelques chasses, abattu de fiers animaux.

Quant aux têtes de leurs ennemis les plus illustres, imprégnés d’huile de cèdre, ils les gardent avec soin dans un coffre, et ils les montrent aux étrangers, chacun se glorifiant de ce que pour telle ou telle de ces têtes un de ses ancêtres ou son père ou lui-même n’a pas voulu recevoir une grosse somme d’argent. On dit que quelques-uns d’entre eux se vantent de n’avoir pas accepté pour une de ces têtes son pesant d’or[4].

LE GRAAL. Têtes coupées du sanctuaire d’Entremont.

Têtes coupées du sanctuaire d’Entremont. À noter que ce ne sont pas des crânes nus, mais des crânes embaumés avec de l’huile de Cèdre comme le dit Strabon. Effectivement les archéologues ont retrouvé « la présence de biomarqueurs de résine de conifère ainsi que des molécules organiques de composés aromatiques obtenus après chauffage, des substances diterpénoïdes». Ce qui signifie que ces têtes ont été bouillie dans un mélange de plantes, afin que la peau durcisse et devienne plus résistante pour la conservation, puis enduite avec de la résine. La recette exacte étant gardée secrète. Les diterpénoïdes sont présents dans de nombreuses plantes utilisées pour leurs propriétés médicinales. (Musée Granet, Aix-en-Provence ; Photo C.N.R.S., A. Chéné)

Leur irréflexion s’accompagne aussi de barbarie et de sauvagerie, comme si souvent chez les peuples du Nord. Je pense à cet usage qui consiste à suspendre à l’encolure de leur cheval les têtes de leurs ennemis quand ils reviennent de la bataille, et à les rapporter chez eux pour les clouer devant les portes. Posidonius dit avoir vu lui-même en bien des endroits ce spectacle, qui d’abord le répugnait, mais qu’il avait fini avec l’accoutumance, à supporter sereinement. Ils embaumaient à l’huile de cèdre les têtes des ennemis de marque pour les montrer aux étrangers et refusaient de les rendre contre rançon, fut-ce au prix d’un poids égal d’or[5].

Dans la pratique, certains de ces trophées devaient donc plutôt ressembler aux têtes, sans la réduction de taille, que préparaient certaines tribus d’Amazonie et non des crânes nus dépourvus de chair.

Les têtes réduites, pas plus grande qu’une orange, la peau brunâtre et tannée, les traits caricaturaux, les lèvres et les paupières scellées, la tsantsa est une figure que l’on retrouve chez les Achuars, les Huambisas, les Aguarunas et les Shuars. Source : www.futura-sciences.com

Une autre variante de l’utilisation des têtes devait être de la même nature que les « coupes » utilisées dans l’Himalaya. Les kapala ( du sanskrit kapāla « crâne ») sont des coupes faites à partir d’un crâne humain utilisé en tant que récipient lors de rituels propres au tantrisme hindou et au bouddhisme tantrique.

Kapala réalisé à partir d’un crâne humain reposant sur son présentoir. L’usure des surfaces de découpe indique son usage intensif au cours des rituels du bouddhisme tantrique. Source : www.pourlascience.fr

UN TROPHÉE PRESTIGIEUX

Une place à part est réservée aux trophées les plus prestigieux. C’est ainsi que Tite-Live évoque le sort du consul Postumius après le massacre de l’armée romaine dans la forêt de Litana en 215 av. J.-C.

C’est là que tomba Postumius, alors qu’il combattait de toutes ses forces pour ne pas être pris. Les Boïens, triomphant, portèrent dans le temple qui est le plus vénéré chez eux les dépouilles enlevées au cadavre et la tête coupée du général. Puis après avoir nettoyé la tête, comme c’est la coutume chez eux, ils incrustèrent le crâne d’or ; c’était pour eux un vase sacré qui servait à faire des libations les jours de fête, en même temps qu’une coupe pour le prêtre et le desservant du temple[6].

Ainsi, la tête d’un vaincu illustre devient un récipient sacré dédié au culte[7]. Ce qui rappelle l’épopée du Graal, où le vase sacré est tout d’abord une tête posée sur un plat dans la version la plus archaïque.

Silius Italicus confirme les dires de Tite-Live quant à l’utilisation de ces crânes-coupes.

Les Celtes se plaisent à vider les crânes, les entourent d’un cercle d’or, et s’en servent, les barbares ! comme de coupes dans leurs festins !

Pour les Celtes, la coupe et le crâne ne font qu’un. Pas besoin de choisir soit l’un soit l’autre. Le crâne est recouvert d’or, ne manque que les insertions de pierres précieuses. Le Graal peut donc prendre un aspect très différent de celui que l’on présente habituellement. Une coupe façonnée avec la calotte d’un crâne humain en est certainement l’un des plus surprenants.

LE CRÂNE DES HÉROS

Il existe également une coutume concernant les têtes des héros morts au combat. Ce sont les guerriers amis qui récupèrent la tête cette fois, comme dans cet autre récit gallois qui raconte de Bran-le Béni. Héros majeur de la mythologie galloise. C’est un géant, roi de Bretagne. Il possède un chaudron qui lui permet de ressusciter les guerriers morts. Il donne sa sœur Branwen comme épouse au roi d’Irlande. Celui-ci la maltraite. Bran organise une expédition pour la venger. Cette campagne tourne au désastre. Le chaudron magique est détruit et Bran est blessé à la jambe par une lance empoisonnée. Il demande à ses sept compagnons survivants de lui couper la tête. Celle-ci, enterrée à Londres, protègera l’île de Bretagne contre tous les envahisseurs.

Bran-le-Béni ordonna qu’on lui coupe la tête.

Prenez ma tête, dit-il, emportez-la jusqu’à la Colline Blanche (Y Gwynvryn) à Londres, et enterrez-la avec la face tournée vers la France. Vous allez faire route pendant longtemps ; pendant sept ans vous resterez festoyer à Harddlech, tandis que les oiseaux de Rhiannon chanteront pour vous. Ma tête sera pour vous une compagnie aussi agréable que lorsque vous l’avez connue, au mieux de sa forme, sur mon corps. Vous resterez vingt-quatre ans à Gwales en Pembroke. Jusqu’à ce que vous ouvriez la porte du côté de l’Aber Henvelen, en direction de Cornouailles, vous pourrez rester là sans que la tête ne se corrompe. Mais sitôt que la porte sera ouverte, vous ne pourrez plus rester là. Vous gagnerez Londres pour y enterrer la tête, puis vous continuerez votre chemin de l’autre côté[8].

Bran est dérivé du nom du corbeau en vieux celtique (Branos). Or, en alchimie, couper la tête du corbeau est une des étapes pour parvenir au Grand Œuvre, la pierre philosophale. Le poète alchimiste Raymond Lulle écrit:

Tu auras alors la Tête de Corbeau que les Philosophes ont tant cherchée, sans laquelle le Magistère ne peut exister. (Raymond Lulle, La clavicule, VIII).

Le corbeau et le crâne, symboles du Nigredo[9]. Frontispice du Mystère des Cathédrales de Fulcanelli.

Le corbeau et le crâne, symboles du Nigredo[9]. Frontispice du Mystère des Cathédrales de Fulcanelli (1926). Illustration de Julien Champagne. (Wikimedia Commons).

Nicolas Flamel dans son Traité des Figures hiéroglyphiques (Chapitre VI) écrit :

Mais veux-tu savoir que veut dire cet Homme qui prend l’épée ? Il signifie qu’il faut couper la tête au Corbeau, c’est-à-dire à cet Homme vêtu de diverses couleurs, qui est à genoux.

J’ai pris ce trait et figure d’Hermès Trismégiste en son Livre de l’Art secret, où il dit :

Ôte la tête à cet homme noir ; coupe la tête au Corbeau, c’est-à-dire blanchis notre Sable.

[…] La noirceur s’appelle la tête du Corbeau, laquelle ôtée, à l’instant vient la couleur blanche.

Pour aboutir à la pierre philosophale, il faut passer par trois étapes majeures du processus alchimique : l’Œuvre au noir (Nigredo), l’Œuvre au blanc (Albedo) et l’Œuvre au rouge (Rubedo). Couper la Tête du Corbeau symbolise le passage entre deux étapes du Grand Œuvre.

LA COLLINE SACRÉE

La tête coupée de Bran enterrée dans une colline devient un talisman protecteur de l’ile de Bretagne contre toute invasion. Cette colline devient ainsi la tombe du fondateur de la dynastie, un centre sacré. Ce qui rappelle la colline du Capitole à Rome. De Caput « tête ». Centre religieux de la ville. But ultime de l’expédition des Gaulois en terre romaine. La légende stipule que lorsque les Romains ont creusé les fondations du temple de Jupiter, ils ont retrouvé l’énorme crâne d’un guerrier étrusque. « Ici est le Capitole, où fut jadis trouvée cette tête d’homme qui, au dire des devins, annonçait qu’à cette place serait la tête du monde, la souveraine des empires »[10]. Et que penser du Golgotha : « Arrivés à un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire lieu dit du Crâne[11] ». Qui comme à Rome et Londres est également une colline du crâne, sur laquelle Jésus fut crucifié. La tradition religieuse considère que dans ce même lieu fut déposé le crâne d’Adam, ancêtre par excellence de l’humanité.

Crucifixion avec la Vierge et les Saints, à noter la petite grotte avec le crâne d’Adam, Fra Angelico (vers 1395–1455).

Crucifixion du Christ avec la Vierge et les Saints, à noter la petite grotte avec le crâne d’Adam, Fra Angelico (vers 1395–1455). (Wikimedia Commons).

Nous sommes au plus près du mystère des crânes.

LES MYSTÈRES DU GRAAL

Si dans le récit gallois de Peredur, le Graal est présenté comme un plateau sur lequel se trouve la tête coupée d’un homme. Dans le Perceval de Chrétien de Troyes et de ses suivants il est un vase sacré. Dans le roman de Robert de Boron rédigé peu avant 1200, le Graal est un vase dans lequel Joseph d’Arimathie recueille le sang du Christ après sa crucifixion. Le calice est devenu au fil du temps l’image archétypale du Graal. Cependant il existe une autre version, le Parzival de Wolfram von Eschenbach dans laquelle le Graal est une pierre aux vertus magiques. Voici le texte du poète allemand.

En ce château réside une troupe de fiers guerriers. Je veux vous dire qu’elle est leur subsistance : tout ce dont ils se nourrissent leur vient d’une pierre précieuse, qui en son essence est toute pureté. Si vous ne la connaissez pas, je vous en dirai le nom : elle s’appelle lapsît exillis. C’est par la vertu de cette pierre que le phénix se consume et devient cendres ; mais de ces cendres renaît à la vie ; c’est grâce à cette pierre que le phénix accomplit sa mue pour reparaitre ensuite dans tout son éclat, aussi beau que jamais. Il n’est point d’homme si malade qui, mit en présence de cette pierre, ne soit assuré d’échapper encore à la mort pendant toute la semaine qui suit le jour où il l’a vue. Qui la voit cesse de vieillir. À partir du jour où cette pierre leur est apparue, tous les hommes et toutes les femmes reprennent l’apparence qu’ils avaient au temps où ils étaient dans la plénitude de leurs forces. S’ils étaient en présence de la pierre pendant deux cents ans, ils ne changeraient pas ; seuls leurs cheveux deviendraient blancs. Cette pierre donne à l’homme une telle vigueur que ces os et sa chair retrouvent aussitôt leur jeunesse. Elle porte aussi le nom de Graal[12].

UNE PIERRE TOMBÉE DU CIEL

Cette pierre énigmatique devient dans ce texte un symbole de résurrection puisque par son pouvoir extraordinaire elle permet au phénix de renaître de ses cendres. Elle symbolise également la vie éternelle puisque à ses côtés les humains cessent de vieillir et redeviennent jeunes. Cette pierre possède également un pouvoir de guérison et empêche quiconque de mourir en sa présence. Elle est aussi la source du festin d’immortalité. Elle porte le nom de Graal mais aussi celui de lapsît exillis. Ce dernier terme soulève beaucoup d’interrogations et les réponses proposées ne sont pas moins nombreuses. Deux hypothèses principales se présentent pour expliquer la signification de lapsît exillis. La première explication serait que ce terme soit une déformation de lapis elixir qui désigne la Pierre Philosophale des alchimistes[13] suite à une erreur de traduction ou de transcription de l’auteur. La seconde privilégie elle aussi une déformation, ou plutôt une contraction, de lapis e coelis, ce qui en fait une « pierre tombée des cieux ». C’est d’ailleurs l’explication de Wolfram lui-même puisqu’il écrit un peu plus tôt dans le texte.

Il était, disait-il[14], un objet qui s’appelait le Graal. Il en avait clairement lu le nom dans les étoiles. Une troupe d’anges l’avait déposé sur terre, puis s’était envolée bien au-delà des astres[15].

De plus un événement survient de façon cyclique qui confirme l’origine divine et céleste de la pierre.

En ce jour elle reçoit d’en haut ce qui lui donne sa plus haute vertu. C’est aujourd’hui vendredi saint ; c’est le jour où l’on peut voir une colombe descendre du ciel en planant ; elle apporte une petite hostie blanche et la dépose sur la pierre. Toute rayonnante de blancheur la colombe reprend ensuite son essor vers le ciel[16].

Au cours du Moyen Age, il fallait rester prudent, et beaucoup de commentateurs modernes pensent que Wolfram von Eschenbach a posé un vernis chrétien sur un texte qui ne correspond pas vraiment au canon de l’Église catholique. De plus on peut faire le rapprochement avec une autre tradition.

Ce qui montre peut-être le plus nettement la signification essentielle du Graal, c’est ce qui est dit de son origine : cette coupe aurait été taillée par les Anges dans une émeraude tombée du front de Lucifer lors de sa chute[17].

Lucifer dont le nom signifie « porte-lumière » était le plus beau et le plus brillant des archanges. C’est par orgueil qu’il s’est révolté contre Yahvé et que celui-ci, pour le châtier, l’a précipité dans les ténèbres.

Mieux valait pour Wolfram d’utiliser un symbole chrétien fort pour parler d’une pierre tombée du ciel et c’est la figuration du Saint-Esprit sous la forme d’une colombe blanche avec une hostie qu’il a mis en avant[18]. Mais c’est un autre oiseau, noir celui-là, qui va retenir notre attention.

Pourquoi une telle divergence parmi les interprétations du Graal ?

UN GRAAL MULTIPLE

Dans le roman arthurien Perlesvaus, datant du XIIIe siècle, il est dit que :

L’histoire affirme qu’en ce temps-là il n’y avait pas de calice dans le royaume du roi Arthur. Le Graal apparut pendant le mystère de la messe sous cinq formes différentes que l’on ne doit pas dévoiler, car les secrets du sacrement ne doivent pas être révélés, sinon par celui à qui Dieu en accorde la grâce. Le roi Arthur vit toutes les transformations du Graal : à la fin, il apparut sous la forme d’un calice, et l’ermite qui chantait la messe trouva sur la nappe de l’autel une lettre qui expliquait que Dieu voulait que son corps fût consacré dans un vase tel que celui-ci et qu’on gardât souvenir de cela[19].

L’auteur dit bien que le Graal apparaît sous cinq formes différentes. Lesquelles ?

Le texte ne le dit pas puisque c’est un secret bien gardé réservé aux seuls initiés. Mais on peut dire que le Graal est protéiforme et que le calice n’en est qu’une des formes possibles.

SUR LA TERRE COMME AU CIEL

Une telle diversité de formes s’explique par l’astronomie.

Parce que dans le ciel étoilé — et sa projection sur terre — le sanctuaire druidique contient plusieurs objets sacrés et chaque auteur puise dans ce répertoire selon le message qu’il veut transmettre.

Le pilier cosmique — un arbre — qui soutient la voûte céleste. L’abattage de cet arbre sacré déclenche la fin du monde et le ciel tombe sur la tête des humains.

La pierre sacrée — l’omphalos — qui symbolise le centre du monde.

Une tête coupée qui rend des oracles. Cette tête sert également de talisman protecteur.

Des armes sacrées : épée, lance et bouclier qui sont taboues, qu’on n’a pas le droit de toucher, sauf lors d’une procession. Ce sont les lances ensanglantées qui devancent le Graal. Tandis que l’épée est celle du rocher, qui était figée dans le granit et que personne ne pouvait extraire de la roche à part le Roi Arthur.

Le récipient — la bassine qui est devenue coupe — qui est utilisé pour recueillir le sang d’une victime lors d’un sacrifice rituel. Le chaudron de Gundestrup est un bon exemple de ce genre de récipient cultuel. Ce récipient contient un breuvage d’immortalité.

Ainsi le Graal peut prendre l’apparence d’un de ces objets sacrés.

LES ÎLES DU NORD DU MONDE

Ce qui n’est pas sans rappeler les talismans sacrés des Tuatha De Danann venus des Îles du Nord du Monde, le sanctuaire originel des druides, partis de ces îles pour apporter le druidisme en Irlande. Il s’agit d’un récipient, le chaudron de Dagda, d’une lance, la lance de Lug, d’une épée, l’épée de Nuada et d’une pierre, la pierre de Fal (Lia Fail). Certains indices montrent qu’il faut chercher ces Îles du Nord du Monde au Danemark et qu’en déposant le chaudron de Gundestrup dans une tourbière danoise les druides ont opéré en quelques sortes un retour aux sources. Voir à ce propos la Saison 1 Épisode 7 La route de l’ambre et Saison 1 Épisode 15 L’origine du druidisme

Article à venir : le sanctuaire druidique, sur la terre comme au ciel.

UN TALISMAN SACRÉ

Chrétien de Troyes a retenu pour son récit le récipient que ses continuateurs ont christianisé en le transformant en coupe ayant contenu le sang du Christ crucifié.

Voir à ce propos Saison 1 Annexe 13 Les chaudrons celtiques

Dans le Parzival de Wolfram von Eschenbach, c’est l’omphalos, la pierre sacrée qui devient le Graal. L’omphalos est une pierre tombée du ciel, c’est-à-dire une météorite.

Revers d'une monnaie d'Uranius Antoninus (vers 253) représentant le temple du dieu solaire Élagabal à Émèse et son bétyle.

Revers d’une monnaie d’Uranius Antoninus (vers 253) représentant le temple du dieu solaire Élagabal à Émèse et son bétyle. Un bétyle est une pierre sacrée non sculptée faisant l’objet de vénération. Il s’agit assez fréquemment de météorites[20], une pierre tombée du ciel, dans lesquelles les sources antiques ou médiévales voient la manifestation ou la représentation d’une divinité.  (Wikimedia Commons).

Et pour l’auteur anonyme du conte gallois, Peredur, c’est la tête coupée qui est présentée lors du cortège du Graal

Il y évidemment beaucoup à dire à propos de chacun de ces éléments. Ce sera le sujet de plusieurs articles è venir.

Cependant tous ces objets ont leur équivalent dans le ciel étoilé, mais c’est une autre Quête. Celle des différents Brennus qui partent en Irlande (Bran), à Stonehenge (Brennius), à Rome (Brennus), à Delphes (Brennus) et dans l’Autre Monde (un druide sans nom, à ne pas douter un corbeau) récupérer un talisman précieux. Il faut rappeler que Brennus, Brennos en gaulois, vient du vieux celtique Branos (corbeau) qui par la chute de la syllabe finale a donné en breton, gallois et irlandais Bran, le corbeau. Voir également SAISON 1 ANNEXE 11 Brennos

Quête qui est inscrite telle quelle dans le ciel étoilé.

Les constellations du Corbeau, de la Coupe et de l’Hydre, le serpent d’eau.

Les constellations du Corbeau, de la Coupe et de l’Hydre, le serpent d’eau. D’après la carte du ciel de l’Association Française d’Astronomie, 2001.

MYTHES ET CONSTELLATIONS

L’énoncé du mythe est simple : un Corbeau (Corvus) dérobe une Coupe (Crater) dans le sanctuaire du Serpent (Hydra).

Le corbeau attaque le serpent pour lui voler la coupe. Constellations du Corbeau, de la Coupe et de l’Hydre, Domenico Bandini.

Le corbeau attaque le serpent pour lui voler la coupe. Constellations du Corbeau, de la Coupe et de l’Hydre, Domenico Bandini, Fons memorabilium universi ( Lambeth Palace Library, London, UK)

Le mythe de Delphes illustre à merveille cette histoire céleste. Un chef gaulois dénommé Brennos (le corbeau) attaque le sanctuaire sacré des Grecs et dérobe le trésor sacré.

Dans la mythologie grecque, c’est Apollon qui attaque le sanctuaire du serpent Python et qui en devient le maître.

Apollon affrontant le serpent Python. Entre les deux, le chaudron à trois pieds symbole de Delphes, Statère, Crotone, Lucanie, vers 420 av. J.C.

Apollon affrontant le serpent Python. Entre les deux, le chaudron à trois pieds symbole de Delphes, Statère, Crotone, Lucanie, vers 420 av. J.C.

Faut-il ajouter que si Apollon ne porte pas le nom du corbeau, il est souvent représenté avec un corbeau.

Apollon et le corbeau (musée de Delphes), Coupe en céramique à fond blanc (480-470 av J.C.),

Apollon et le corbeau (musée de Delphes), Coupe en céramique à fond blanc (480-470 av J.C.), photo : J-P Dalbéra.

On retrouve ainsi la trilogie qui est représentée dans le ciel étoilé : le Corbeau (Corvus), la Coupe (Crater) et le Serpent (Hydra). À Delphes, c’est Apollon, le chaudron à trois pieds et le serpent Python.

©JPS2023

[ACCUEIL]

Image mise en avant :

Tête coupée en ronde bosse nº 27 de l’oppidum d’Entremont (Bouches-du-Rhône).

Tête coupée en ronde bosse nº 27 de l’oppidum d’Entremont (Bouches-du-Rhône). D’après Arcelin, Dedet, Schwaller 1992.

NOTES :

[1] Les Quatre Branches du Mabinogi, L’histoire de Peredur fils d’Evrawc, Traduction P-Y Lambert, Gallimard, Paris, 1993, pp.248-249.

[2] Chrétien de Troyes, Perceval le Gallois ou le conte du Graal, Traduction L. Foulet, Robert Laffont, Paris, 1989, p.44.

[3] Chant collectif entonné pour honorer certaines divinités.

[4] Diodore de Sicile, Livre V, 29, in Mœurs et coutumes des Gaulois, Traduction E. Cougny, Éditions Paleo, Clermont-Ferrand, 2010.

[5] Strabon, Géographie, Livre IV, 4, 5, Traduction F. Lasserre, Les Belles Lettres, Paris, 2003.

[6] Tite-Live, Histoire romaine, Livre XXIII, 24, Traduction P. Jal, Les Belles Lettres, Paris, 2003.

[7] C’est en quelque sorte un dernier honneur rendu au défunt.

[8] Les Quatre Branches du Mabinogi, Le Mabinogi de Branwen, Traduction P-Y Lambert, Gallimard, Paris, 1993, p.73.

[9] Le nigredo, terme latin qui signifie noir ou noirceur, désigne en alchimie la phase du noir (calcination) du Grand Œuvre, c’est-à-dire l’étape initiale dans le chemin de création de la pierre philosophale, celle de la putréfaction et de la décomposition1. C’est le premier moment, le plus crucial, symbolisé par un corbeau noir, lors duquel il faut « faire mourir » tous les ingrédients alchimiques, les faire macérer et les cuire longuement dans une masse noire uniforme. Source : Wikipedia

[10] Tite-Live, Histoire romaine, LIV, 7, Traduction M. Nisard, Tome I, Firmin Didot, Paris, 1864.

[11] Matthieu 27,33.

[12] Wolfram von Eschenbach, Parzival, Tome II, Traduction Ernest Tonnelat, Éditions Aubier Montaigne, Paris, 1977, p.36-37.

[13] On attribue trois propriétés principales à la pierre philosophale :

  1. changer les métaux vils en métaux précieux.
  2. guérir les maladies.
  3. prolonger la vie humaine.

Ce sont également, entre autres, les propriétés du Graal selon Wolfram von Eschenbach.

[14] Il, c’est Flégétanis, un païen versé en astronomie puisqu’il pouvait prédire la disparition de chaque étoile et le moment de son retour.

[15] Wolfram von Eschenbach, Parzival, Tome II, Traduction Ernest Tonnelat, Éditions Aubier Montaigne, Paris, 1977, p. 24.

[16] Wolfram von Eschenbach, Parzival, Tome II, Traduction Ernest Tonnelat, Éditions Aubier Montaigne, Paris, 1977, p. 37.

[17] René Guénon, Le Roi du Monde, Éditions Gallimard, Paris, 1998, p 41.

[18] Référence risquée tout de même puisque la colombe blanche est aussi le symbole des Cathares, des hérétiques aux yeux de l’Église catholique.

[19] La légende arthurienne, Le Graal et la Table Ronde, Perlesvaus, XXXIV, (L.7175-7337), Traduction Christiane Marchello-Nizia, Éditions Robert Laffont, Paris, 1998, p.263.

[20] Wikipédia dit qu’« Il s’agit assez fréquemment de météorites, au sens strict ou supposé… » ce n’est pas la terminologie adéquate, il faudrait plutôt dire que ces pierres sacrées sont toujours des météorites et si ce n’en est pas une, c’est une copie. Comme à Delphes, l’omphalos original ayant disparu, on a retrouvé une copie.