(DRUIDES) QUÊTE DE L’IMMORTALITÉ
LES DRUIDES SAISON 2 ANNEXE 3
LES EXPLORATEURS DE L’IMPOSSIBLE
Les druides dans le secret de leur sanctuaire, pratiquaient-ils le voyage vers l’Au-delà ?
Pour en revenir avec le secret de l’immortalité ?
L’ ŒUF DE SERPENT DES DRUIDES
Pour connaître le rituel secret des druides, il faut rappeler le mythe druidique qui dépeint comment un humain pénètre dans l’Autre Monde pour dérober un précieux talisman, L’œuf de serpent :
Il existe, en outre, une autre espèce d’œufs en grand renom dans les Gaules et dont les Grecs n’ont pas parlé. Des serpents s’enlacent + en grand nombre + ; avec leur bave et l’écume de leurs corps ils façonnent une sorte de boule appelée + urinum +. Les druides disent que cette façon d’œuf est projetée en l’air par le sifflement des serpents, et qu’il faut la rattraper dans un manteau sans lui laisser toucher la terre ; que celui qui s’en est emparé doit s’enfuir à cheval, car les serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés par l’obstacle d’une rivière ; l’épreuve qui fait reconnaître cet œuf est qu’il flotte contre le courant, même s’il est attaché avec de l’or. De plus avec cette ingéniosité qu’ils ont à envelopper de mystères leurs mensonges, les Mages prétendent qu’il faut les prendre pendant une certaine lune, comme s’il dépendait de la volonté humaine de faire coïncider avec cette lune l’opération des serpents. J’ai du reste vu cet œuf : il était de la grosseur d’une pomme ronde moyenne, et sur sa coque se remarquaient de nombreuses cupules cartilagineuses semblables à celle dont sont munis les bras des poulpes. Les Druides vantent fort son merveilleux pouvoir pour faire gagner des procès et pour faciliter l’accès auprès des souverains, mais c’est une si grande imposture qu’un chevalier romain du pays des Vocontiens qui, au cours d’un procès, en portait un sur son sein, fut mis à mort par l’empereur Claude sans autre motif que je sache. Pourtant ces enlacements de serpents et leur union féconde semblent être la raison qui a déterminé les nations étrangères à entourer, en signe de paix, le caducée de l’image de serpents ; c’est l’usage en effet que les serpents du caducée n’aient pas de crêtes[1].
Texte pour le moins obscur. Il est évident que Pline n’a pas tout compris. Ou plus simplement, comme l’enseignement des druides devait rester secret, il n’a pas eu connaissance de toutes les données nécessaires pour reconstituer le mythe fondateur du druidisme.

L’œuf cosmique et le serpent entre palmier et murex. Le latin murex désignait dans l’Antiquité les mollusques gastéropodes dont on extrayait la pourpre. Monnaie de Tyr sous domination romaine, datant de l’époque d’Élagabal (vers 220-221 ap. J.-C. Source serpentarium mundi.org
UN VOYAGE VERS L’AUTRE MONDE
Pour comprendre la signification de l’œuf de serpent des druides, il faut expliquer le texte de Pline qui contient quelques informations intéressantes. Car l’interprétation du mythe rapporté est relativement simple et décrit un voyage dans l’Autre Monde, durant lequel un personnage (un druide ?) fait une incursion dans le royaume des morts et s’empare de l’œuf de serpent. Il doit impérativement respecter les phases de la lune pour réussir et une certaine façon de procéder pour récupérer l’œuf de serpent. Puis il s’enfuit à cheval (animal psychopompe) poursuivi par des serpents. Les serpents sont tout simplement des défunts, des morts qui prennent une apparence ophidienne. Ce qui est confirmé par les traditions antiques.
On conçoit généralement les habitants de l’Autre Monde sous une forme ophidienne[11].
Car c’est une croyance ancienne que de croire que les défunts se transforment en serpents. Même Pythagore dont l’enseignement paraît proche de celui des druides semble adhérer à ce concept de génération spontanée.
Selon Pythagore, il nait un serpent de la moelle épinière d’un cadavre d’homme[12].
Ce qui signifie que dans le texte transmis par Pline, ce sont les âmes des défunts qui poursuivent le héros et qu’elles sont obligées de s’arrêter aux portes du monde des humains, symbolisées par un cours d’eau. Visiblement les défunts ne peuvent pas franchir cette frontière et pénétrer le monde des vivants. Tandis que certains héros, dans certaines conditions peuvent avoir accès au domaine des morts et en revenir vivants. Orphée en est un exemple.
LE MYTHE D’ORPHÉE
Eurydice est une nymphe, la compagne du poète et musicien Orphée. Alors qu’elle fuit les avances du jeune Aristée le jour de ses noces, Eurydice est mordue par un serpent et meurt.
Dans la scène peinte par Titien, c’est un dragon. Ce dernier n’est en fait qu’une extension, qu’une exagération monstrueuse du serpent qui en est le modèle et avec lequel il est souvent confondu.
Eurydice mordue par un dragon. Orphée et Eurydice, peinture à l’huile, attribué à Titien, datant de 1508 environ, et conservée à l’Académie Carrara de Bergame. (Wikimedia Commons).
Voir à ce propos SAISON 1 ANNEXE 11 Les métamorphoses du dragon
ORPHÉE AUX ENFERS
Inconsolable, Orphée entonne une complainte. Émus par son chant et sa musique, les dieux accordent à Orphée de descendre aux Enfers pour sauver sa compagne.
Grâce au son de sa lyre, Orphée endort Cerbère, le chien à trois têtes, gardien des Enfers. Puis il arrive devant les divinités infernales, Hadès et sa femme Perséphone.
Orphée aux Enfers, 1594, Jan Brueghel l’Ancien (1568–1625). (Wikimedia Commons).
L’INTERDIT
Impressionnée par son courage et son amour, Perséphone prie Hadès de rendre Eurydice à son mari. Celui-ci accepte, à la seule condition qu’Orphée ne se retourne pas avant d’être sorti du royaume des Morts.
Eurydice suit Orphée dans le sombre passage qui conduit vers la surface. Lorsqu’Orphée voit poindre à nouveau la lumière du jour, n’entendant aucun bruit, il se retourne pour voir si son épouse est toujours derrière lui. Hélas, Orphée se retourne et Eurydice est happée par le séjour des morts.
La signification de cet interdit est simple. Eurydice suit Orphée sous l’aspect traditionnel des morts : en tant que serpent. Et ne reprendra sa forme humaine que lorsqu’elle sortira à la lumière du jour. Or Orphée qui s’attend à voir sa femme, ne la reconnaît pas sous cette forme ophidienne.
UN HÉROS MYSTÉRIEUX
Il ne manque plus qu’un dernier élément dans le mythe de l’œuf de serpent des druides : le héros. Pline en parle peu, il en fait un cavalier anonyme. On pourrait en déduire qu’il a une fonction de druide pour remplir une mission aussi périlleuse. Pourtant ce n’est pas un inconnu qui dérobe l’œuf de serpent, mais un héros fameux de la tradition celtique. Il s’agit de Brennos (dont le nom signifie « corbeau ») qui est chargé d’une mission, celle de ramener un précieux talisman. Ce récit préfigure l’aventure la plus grandiose de tous les temps : la Quête du Graal. Car Brennos n’est pas un simple nom, mais un titre de prestige ou même un grade initiatique, que porte le héros qui franchi les frontières de l’Autre Monde pour dérober l’œuf de serpent.
L’ÉNIGME DU CORBEAU
Il y a trois éléments qui composent ce mythe : le héros dont le symbole est le corbeau, le talisman et le serpent qui est le gardien.
Or, ce mythe est inscrit dans le ciel étoilé depuis la nuit des temps et ne demande qu’à être décryptée. Pour cela il suffit de consulter une carte du ciel. Les trois éléments se retrouvent sous la forme de trois constellation. Il s’agit du corbeau (Corvus), d’une coupe (Crater) et d’un serpent (Hydra), l’Hydre de Lerne.

Hydra, Corvus and Crater constellations in Johannes Hevelius Celestial Atlas.
On retrouve ces trois éléments : le corbeau, la coupe et le serpent sur une pièce de monnaie grecque. Sur laquelle on peut voir à gauche Apollon (qui porte parfois le surnom de Kórax « corbeau »), au centre l’Holmos, un chaudron posé sur un trépied et à droite le serpent Python, le gardien du sanctuaire de Delphes.

Apollon affronte le serpent Python, avec pour enjeu l’Holmos, un chaudron posé sur un trépied. Crotone, Lucanie, vers 420 av. J.C.
LES EXPÉDITIONS GAULOISES
Les druides connaissent cette histoire sans avoir recours au mythe grec puisque les mêmes événements se répètent en 280 av. J.-C., lorsqu’une expédition gauloise menée par un dénommé Brennus (le corbeau) s’empare du sanctuaire de Delphes et pille les trésors sacrés. Ce chef de l’expédition se nomme Brennus, or ce nom correspond au vieux celtique Branos (corbeau) qui par la chute de la syllabe finale a donné en breton, gallois et irlandais Bran, terme qui signifie également le « corbeau ».
Pour percer le secret de ce mystérieux personnage, voir SAISON 2 ÉPISODE 20 Brennus
Le Talisman central, comme le Graal, peut prendre différents aspects : coupe, chaudron, pierre tombée du ciel et même une tête coupée…
Pour en apprendre davantage voir SAISON 2 ÉPISODE 21 La Quête du Graal
Pour connaître la nature exacte du Graal, voir SAISON 2 ÉPISODE 13 Le Graal
Ainsi peut-on avancer l’hypothèse que le cavalier anonyme du récit de Pline porte le nom, sinon le grade initiatique de Brannos le « corbeau ».
LE SECRET DE L’IMMORTALITÉ
Selon les druides, l’œuf de serpent et ses équivalents (coupe, chaudron)) ne sont que les symboles qui recouvrent un savoir lié à l’immortalité. Le chaudron ou la coupe contiennent le breuvage d’immortalité. Or, celle-ci n’est pas de ce monde et son secret doit être dérobé par un spécialiste capable de pénétrer le royaume des morts et… d’en revenir vivant.
Pour cela il manque un élément important.
LE RAMEAU D’OR
Le gui, appelé le rameau d’or par Virgile dans son Énéide, permettait de pénétrer et de ressortir vivant du royaume des morts. C’est ce que révèle la Sybille[13] au héros Énée[14].
Rejeton du sang des dieux, Troyen fils d’Anchise, facile est la descente à l’Averne[15] : nuit et jour est ouverte la porte du noir Pluton[16]. Mais revenir sur ses pas, sortir et parvenir à l’air d’en haut, c’est la grande affaire, c’est la vraie épreuve. Ne l’ont pu que les rares hommes qu’à aimés l’impartial Jupiter, ou les fils d’un dieu que leur ardeur vaillante a élevés jusqu’aux cieux. Tout l’entre-deux est couvert de forêts qu’encercle le sombre repli où s’écoule le Cocyte[17]. Mais si tu as une telle passion, un tel désir de voguer deux fois sur les eaux du Styx[18], de voir deux fois le noir Tartare[19] et qu’il te plaise de te prêter à une épreuve insensée, apprends ce qu’il faut commencer par faire. Dans un arbre au feuillage opaque se cache un rameau dont les feuilles, dont la baguette flexible sont en or ; on le dit voué en propre à la Junon des Enfers. Tout un bosquet le cache et l’ombre l’enclot au fond d’un vallon obscur. Mais il n’est donné à personne de pénétrer les profondeurs de la terre sans avoir d’abord détaché de l’arbre la pousse coiffée d’or : la belle Proserpine[20] a établi qu’on devait la lui apporter comme l’hommage qui lui est dû. Un premier rameau arraché, un second ne fait pas défaut, en or lui aussi, et ce rejet se couvre de feuilles du même métal. Donc fouille profondément du regard et, lorsque tu l’auras trouvé, que ta main le cueille selon le rite. Car, de lui-même, il viendra volontiers et facilement, si le destin t’appelle. Sinon, tous tes efforts n’en viendraient pas à bout et le fer tranchant ne pourrait le détacher[21].
Cette planche illustre le sixième livre de l’Énéide et montre le héros, Énée, accompagné de la Sibylle, à qui il a donné le rameau d’or, et de Charon, qui conduit la barque pour passer le fleuve Achéron. Tous se dirigent vers les Enfers, dont l’entrée est gardée par Cerbère, le chien à trois têtes. Descente d’Énée aux Enfers, 1648, , Abraham Bosse (1604-1676), Planche pour le 6e livre de L’Énéide de Virgile traduite en vers françois. BnF, Réserve des livres rares, RES M-YC-456.
Selon les dires de la Sybille, seul l’élu peut pénétrer le royaume des morts mais auparavant il doit cueillir le rameau de gui selon les rites. Pline nous a transmis les grands traits du rituel que pratiquaient les druides. L’utilisation d’une serpe d’or pour couper le rameau d’or s’impose. Ce rameau de gui était-il une sorte de laissez-passer pour le royaume des morts ?

Jan Brueghel l’Ancien, Énée et la Sibylle aux Enfers, à la Galerie Colonna à Rome. (Wikimedia Commons).
DESCENTE AUX ENFERS
Encore fallait-il tout d’abord trouver l’endroit. D’après l’Énéide c’est aux portes des Enfers que l’on trouve le fameux rameau.
Or à peine avait-il fini de parler que survint du ciel un couple de colombes qui vint voler sous ses yeux et se posa sur le sol verdoyant. Le héros magnanime reconnut les oiseaux de sa mère et, plein de joie, il fait cette prière : « Oh, soyez mes guides, s’il est un chemin, et dirigez par les airs votre course vers le bosquet où le riche rameau ombrage la terre grasse. Et toi, ô ma divine mère, ne te dérobe pas en un moment critique. » Ayant dit, ils s’arrêtèrent pour observer quel signe elles donnaient, quelle direction elles prenaient. Et elles, tout en picorant, volaient devant eux pour les guider, sans jamais échapper à leurs regards. De là, lorsqu’elles parvinrent près des gorges de l’Averne à l’odeur infecte, les colombes s’élevèrent d’un coup d’aile, planent dans l’air limpide et vont se percher à l’endroit souhaité, en haut de l’arbre à la double nature où, tranchant par sa couleur, l’éclat de l’or scintilla à travers les rameaux. Ainsi fait le gui au fond des bois, durant la froidure du solstice : il verdoie d’un feuillage tout récent qui n’est pas produit par son arbre et dont la pousse dorée s’entoure autour du tronc. Telle se faisait voir la frondaison d’or dans une yeuse[22] touffue, telles crépitaient au vent léger ses feuilles de métal. Énée s’en empare sur le champ, arrache avidement le rameau trop lent à venir et le porte à la demeure de la sibylle prophétesse[23].
Il est fort dommage que Pline ne dise pas si le cavalier gaulois qui pénètre dans l’Autre Monde pour dérober l’œuf de serpent porte sur lui le rameau de gui, le fameux rameau d’or, qui lui permettra de ressortir vivant du royaume des morts. Le chamane voyage lui-aussi dans le monde des esprits. Mais le chemin est semé d’embûches[24]. Il doit pour cela d’abord traverser la Rivière du Temps[25] avant d’accéder à l’Arbre de Vie, duquel il tirera la connaissance pour guérir un malade.
Certes l’œuf de serpent n’est pas de ce monde par contre le gui recèle un secret qui permet de voyager dans l’Au-delà et surtout si l’on en croit l’Énéide d’en revenir.
MERVEILLES DE LA NATURE
Avec tous ces éléments portés à notre connaissance, et en réinterprétant les symboles, on peut même se poser la question suivante. Comme pour les chamanes sud-américains avec l’ayahuasca, faut-il ingérer une décoction à base de gui pour s’aventurer dans l’Au-delà et ramener le secret de l’immortalité ?
L’ayahuasca, ou yagé, est une préparation hallucinogène originaire d’Amérique du Sud. Un des ingrédients actifs de cette boisson amazonienne est la diméthyltryptamine ou DMT qui est sécrété naturellement par le cerveau humain. À haute dose, cette substance est cependant un puissant psychotrope qui génère d’intenses hallucinations sensorielles et visuelles.
Or la composition chimique de l’ayahuasca révèle d’étonnantes connaissances en botanique. Puisque cette mixture hallucinogène, connue depuis de millénaires, est une combinaison de deux plantes parmi les 80 000 espèces de plantes amazoniennes. La première est Psychotria viridis qui contient du DMT et qui donne à l’ayahuasca ses facultés hallucinogènes. Cependant le DMT est inactif par voie orale, puisqu’il est inhibé par une enzyme de l’appareil digestif, la monoamine oxydase qui bloque l’effet hallucinogène. Or, justement, la seconde plante de la mixture — la liane appelée Banisteriopsis caapi — contient précisément plusieurs substances qui protègent le DMT et désactivent cette enzyme sécrétée par l’estomac.

Ayahuasca prête à la consommation après avoir été bouillie pendant plusieurs heures, province de Pastaza, Équateur. (Wikimedia Commons).
UNE PLANTE QUI GUÉRIT TOUT
Le gui contient un mélange complexe de nombreux alcaloïdes ainsi que des protéines aux propriétés toxiques. Le gui est appelé par Pline omnia sanantem « [qui] guérit tout ». Ce qui correspond à des tournures équivalentes dans les langues celtiques actuelles. En irlandais uile-iceadh ou uile-ic(c) « guérit tout » ou « panacée », en gaélique d’Écosse uil-ioc, même sens, en gallois oll-iach « qui guérit tout ». Seul le breton n’a pas gardé la formule gauloise mais utilise ehüel var’ « haute branche » ou deur derf « eau de chêne »[1]. Le gui est rappelons le un parasite qui puise l’énergie vitale du chêne en buvant la sève de l’arbre, il ne fait qu’un avec son hôte.
Les propriétés d’une mixture à base de gui peuvent varier en fonction de plusieurs facteurs : de la saison de récolte, l’espèce végétale parasitée, la partie de la plante utilisée et la méthode d’extraction. Comme avec tous les poisons, sans un savoir ancestral transmis d’initié à initié, une ingestion sans le dosage adéquat peut être mortelle. Et cela de façon définitive…
LA CUEILLETTE DU GUI
Pline dit que la Lune est l’astre primordial de la religion druidique, Ce sont les phases de la Lune déterminent le décompte des mois, des années et des siècles.
Tout gui venant sur le rouvre[3] est regardé comme envoyé du ciel : ils pensent que c’est un signe de l’élection que le dieu même a faite de l’arbre. Le gui sur le rouvre est extrêmement rare, et quand on en trouve, on le cueille avec un très grand appareil religieux. Avant tout, il faut que ce soit le sixième jour de la lune, jour qui est le commencement de leurs mois, de leurs années et de leurs siècles, qui durent trente ans ; jour auquel l’astre, sans être au milieu de son cours, est déjà dans toute sa force. Ils l’appellent d’un nom qui signifie remède universel. Ayant préparé selon les rites, sous l’arbre, des sacrifices et un repas, ils font approcher deux taureaux de couleur blanche, dont les cornes sont attachées alors pour la première fois. Un prêtre, vêtu de blanc, monte sur l’arbre, et coupe le gui avec une serpe d’or ; on le reçoit sur une saie blanche ; puis on immole les victimes, en priant que le dieu rende le don qu’il a fait propice à ceux auxquels il l’accorde. On croit que le gui pris en boisson donne la fécondité à tout animal stérile, et qu’il est un remède contre tous les poisons[4].

Le sixième jour après la nouvelle lune. Crédit : NASA’s Scientific Visualization Studio. Source : lemonde.fr
POTION MAGIQUE
Pline donne cependant un indice important, le gui est un remède contre tous les poisons. C’est pourquoi on peut avancer l’hypothèse que le gui est un des ingrédients d’une potion qui sur le modèle de l’ayahuasca comporte la combinaison d’au moins deux éléments. L’un est un puissant psychotrope extrêmement toxique. Tandis que le gui est le second élément de la mixture qui inhibe les effets toxiques mortels du psychotrope. Ainsi dans la pratique, le gui permet au consultant de revenir du monde des morts indemne. Sur le plan symbolique le gui devient le rameau d’or qui permet au héros de revenir de l’Autre Monde.
Ainsi nous avons un des ingrédients majeurs de la mixture druidique : le gui.
LES PLANTES TOXIQUES
Les candidats pour être le psychotrope qui entre dans la composition de la mixture sont nombreux. Impossible de savoir lequel précisément. Les plantes traditionnelles psychotopes les plus toxiques en Europe sont les suivantes (d’après Les plantes des dieux de Richard Evans Schultes et Albert Hoffmann).
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la belladone (Atropa belladona), ingrédient important des brouets des sorcières du Moyen Âge lors des sabbats. A joué un rôle primordial dans la mythologie de la plupart des peuples européens. Contient des alcaloïdes hallucinogènes.

La persécution des sorcières, en brûlant les Sorcières, c’est un immense savoir botanique qui est parti en fumée. Représentation de Verena Trost, Barbara Meyer et Anna Lang (1574). (Wikimedia Commons).
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La jusquiame blanche (Hyoscyamus albus), un des ingrédients des boissons et onguents des sorcières du Moyen Âge. Entre également dans la composition des boissons magiques de l’Antiquité romaine et grecque. Provoque un transe divinatoire et des hallucinations.

Enluminure représentant le vol de deux sorcières sur un balai et un bâton, dans Le Champion des dames de Martin Le Franc, 1451. (Wikimedia Commons).
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La jusquiame noire (Hyoscyamus niger), même utilisation et effets que la plante précédente, en plus puissant.
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L’ergot du seigle (Claviceps purpurea), est un champignon vénéneux parasite du seigle (et d’autres céréales). Ses effets sur l’organisme humain sont appelés «feu de saint Antoine». L’ergot du seigle a joué un rôle important dans les mystères d’Eleusis de la Grèce antique. Des macérations d’ergots sont consommées pour leurs effets psychotropes. Le dosage est mal connu et dangereux. Un des composants les plus puissants du champignon, l’acide lysergique a donné le LSD, un de ses dérivés synthétiques. L’ergot du seigle est un puissant hallucinogènes, mais ses effets secondaires, si l’on peut exprimer ainsi, sont dévastateurs.
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Un panneau du retable d’Issenheim présente, dans la scène hallucinatoire de la tentation de saint Antoine, un malade atteint du mal des ardents, un pied à demi détaché de la jambe, le corps verdâtre couvert de bubons suintants. (Wikimedia Commons).
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Mandragore (Mandragora officinarum), joue un role important dans le folklore européen comme plante magique et drogue hallucinogène. En raison de la forme anthropomorphe (vaguement humaine) de sa racine et de ses composés alcaloïdes psychotropes, la mandragore a été associée depuis l’Antiquité à des croyances et des rituels magiques. Il est un des ingrédients les plus puissants des boissons hallucinogènes des sorcières.
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Mandragores mâle et femelle. Manuscrit Dioscurides neapolitanus, Biblioteca Nazionale di Napoli, début du VIIe siècle. (Wikimedia Commons).
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L’amanite tue-mouches (Amanita muscaria), champignon vénéneux, les chamanes eurasiatiques ont de tout temps utilisé ce champignon très toxique et fortement hallucinogène pour leurs pratiques religieuses. Provoque des visions colorées. Entre probablement dans la composition du Soma védique de l’Inde antique. Un drogue mystérieuse et mythique consommée par les Aryens il y a 3 500 ans. L’ethnobotaniste Jonathan Ott a suggéré l’idée que la tenue rouge et blanche du Père Noël est liée au champignon lui-même, suggérant que des chamanes en Sibérie utilisaient ce champignon et ses propriétés psychoactives pour atteindre l’extase et réaliser leur « vol » à travers le trou de fumée d’une yourte (ce rituel chamanique étant analogue au passage du père Noël par les cheminées).
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Dictionnaire de botanique, 1891. (Wikimedia Commons).
L’association entre la consommation de l’amanite tue-mouche hallucinogène et la rencontre avec des êtres étranges semble ancienne. Comme le démontre la gravure suivante qui l’illustration d’une danse des fées. En avant-plan, bien en évidence, un gros champignon tacheté qui est une représentation naïve d’une amanite tue-mouche. À noter, à droite, l’esprit qui habite le feuillage d’un arbre et la porte s’ouvrant sur une colline creuse à gauche.

Gravure sur bois d’un cercle de fées tiré d’un recueil du XVIIe siècle. (Wikimedia Commons).
Cette porte caractérise le « petit peuple » qui vit dans le monde souterrain des tertres funéraires, porte d’entrée vers l’Autre Monde. À l’instar des Tuatha Dé Danann «gens de la Déesse Dana» qui sont les anciens dieux de l’Irlande païenne. Ils introduisent en Irlande la science, la magie et le druidisme. Après leur défaite contre les Gaels, les Tuatha Dé Danann vivent retirés dans l’univers des sidh. Le terme gaélique sidh signifie « paix » et désigne de façon générale le monde parallèle où vivent les dieux, les héros de l’ancien temps et les défunts, autrement dit l’Autre Monde celtique. Ce monde se situe dans les tertres mégalithiques et les îles merveilleuses. Lors de la fête celtique de Samain, les tertres s’ouvrent et la communication entre la communauté des vivants et des morts devient possible. De nombreuses légendes mentionnent le voyage d’un héros vers ce monde étrange.
L’ARBRE COSMIQUE
L’axe du monde ou l’arbre de vie peut prendre d’étranges caractéristiques. Comme sur cette fresque, lors de la tentation d’Adam et d’Ève. Le serpent donne comme fruit défendu un morceau de champignon à Ève.

La très énigmatique fresque de La tentation d’Adam et Ève, où l’arbre à d’étranges traits fongiques et ressemble à une amanite tue-mouche. Chapelle de Plaincourault, XIIe siècle, Mérigny (Indre). Source : liberterre.fr
LE POUVOIR SURNATUREL DES SERPENTS
Lorsqu’il parle de l’œuf de serpent, Pline livre un autre indice. Les habitants de l’Autre Monde apparaissent sous la forme de serpents qui poursuivent le cavalier dans sa course folle vers le monde des vivants . Ces serpents font partie des visions qui environnent le cavalier. Or, nombres de plantes psychotropes produisent des hallucinations au cours desquels des serpents jouent un grand rôle. Comme dans les visions sous ayahuasca de l’anthropologue Jeremy Narby qu’il formule dans son livre intitulé Le serpent cosmique :
Ruperto [le chamane] se mit à siffler alors que je m’installais en position assise dans l’obscurité de la plate-forme. Des images commencèrent à inonder ma tête. Dans mes notes, je les décris comme «inhabituelles ou effrayantes : un agouti qui montre ses dents et dont la bouche est ensanglantée, des serpents multicolores, très brillants et scintillants, un policier qui me fait des problèmes, mon père qui me regarde d’un air soucieux»…
Je me suis retrouvé entouré par ce que je percevais comme deux gigantesques boas d’une taille approximative de soixante-dix centimètres de haut et de douze à quinze mètres de long. J’étais totalement terrifié. «Ces serpents énormes sont là, j’ai mes yeux fermés et je vois un monde spectaculaire de lumières brillantes, et au milieu des pensées brouillonnes, les serpents commencent à me parler sans mots. Ils m’expliquent que je ne suis qu’un être humain. Je sens mon esprit craquer, et dans la faille, je vois l’arrogance sans fond de mes a priori. Il est profondément vrai que je ne suis qu’un être humain, et que la plupart du temps, j’ai l’impression de tout comprendre, alors qu’ici, je me retrouve dans une réalité plus puissante que je ne comprends pas du tout et que je ne soupçonnait même pas, dans mon arrogance, d’exister.»

Sculpture d’un serpent aztèque bicéphale en turquoise. British Museum. (Wikimedia Commons).
Le chamane péruvien Pablo Amaringo a retranscrit ses visions sous ayahuasca dans des tableaux très colorés. Le thème du serpent est omnipresente.

Pablo Amaringo (1938-2009), Vision des serpents, 1987, gouache sur toile, 30,5 x 40,6 cm © Collection particulière, Helsinki. Source : quetalparis.com
LE SERPENT -VISION
Le serpent-vision est une créature de la mythologie maya qui a pour fonction de relier le monde physique au monde surnaturel des esprits et des divinités. Les Mayas croyaient que l’invocation du serpent-vision permettait, par l’autosacrifice, d’entrer en contact avec l’esprit des ancêtres.

Stèle 15 de Yaxchilan: face à la Dame Wak Tuun, un serpent-vision jaillit d’un pot dans lequel brûle du papier imprégné de son sang ; de sa gueule émerge un guerrier. (Wikimedia Commons).
UNE ÉTRANGE MONNAIE GAULOISE
On peut avancer l’hypothèse qu’un tel voyage vers l’Autre Monde figure sur une pièce de monnaie gauloise des Vénètes d’Armorique sur laquelle on peut voir un aurige conduire un char. Beaucoup d’éléments surnaturels indiquent qu’il ne s’agit pas d’un simple attelage destiné au transport de personnes. Le cheval est androcéphale, le char semble survoler deux personnages et différents signes abstraits entourent la scène. On peut tenter de l’interpréter avec toute la prudence qui s’impose.

Statère vénète, Armorique, Type au cheval marin en cimier. Revers : Cheval androcéphale conduit par un aurige tenant les rênes et une branche dont les rameaux sont terminés par trois points, à laquelle est attaché un étendard carré et frangé. Sous le cheval, un personnage allongé muni d’une aile déployée. (Source : www.numisbids.com).
Le conducteur tient une branche de gui reconnaissable à ses trois boules. Cette dernière étant le Rameau d’or que cite Virgile dans l’Énéide. Ce rameau de gui est la « clef » qui permet au héros de traverser les portes des Enfers et surtout de ressortir vivant du royaume des morts. Sous le char, la Victoire, avec de grandes ailes, le guide. Le conducteur du char avec son cheval piétine un adversaire mourant. Ce dernier symbolise-t-il la mort et la Victoire est-elle « la Victoire sur la mort » ? La question mérite d’être posée.
On peut avancer l’hypothèse que cette scène nous présente un héros qui traverse la frontière des Enfers, vainc la mort et revient vivant du domaine des morts.
LE CONDUCTEUR DES ÂMES
L’équidé est lui-même en rapport avec la mort puisqu’il est un animal psychopompe, c’est à dire « conducteur des âmes ». Le modèle de ce cheval androcéphale « à tête humaine » existe dans la mythologie celtique. Un bon exemple est le roi Marc’h de Cornouaille aux oreilles de cheval. Il est à la fois un personnage de la légende arthurienne. Il est présent dans les traditions, bretonne et cornique. Son nom (Marc’h signifie « cheval » en breton) et ses attributs (des oreilles du même animal) lui confèrent un rôle conducteur des âmes vers l’Autre Monde. Dans une autre légende Marc’h est roi de Poulmarc’h et possède un cheval fantastique, qui peut traverser la mer et galope aussi vite que le vent. L’animal est surnommé « Morvac’h », ce qui signifie « cheval de la mer » en breton.

Statère vénète, Armorique, Type au cheval marin en cimier. Face avant tête d’un personnage avec au-dessus un cheval à queue de poisson. (Source : www.numisbids.com).
Un cheval marin est représenté sur la face avant du statère vénète, au dessus de la tête du personnage principal.
Voir ÉPISODE 2 ANNEXE 27 Le cheval androcéphale des Celtes
Dans son récit concernant l’œuf de serpent des druides, Pline oublie sans doute un autre détail. Le cheval qui conduit l’âme du personnage à travers l’Autre Monde ne possède t-il pas par hasard comme caractéristique une tête humaine ?
LE SECRET DU GUI
Suivant la sentence alchimique et hermétique qui dit que : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».
Ce mythe a certainement son pendant exact dans la réalité des rites pratiqué dans le secret des sanctuaires. Cela signifie que l’immortalité n’est pas de ce monde et qu’il faut voyager dans l’Au-delà et en revenir pour en chercher le secret. Les druides pratiquaient-ils des expériences aux frontières de la mort pour découvrir le secret de l’immortalité ?
La question mérite là encore d’être posée.
Quant à savoir ce que contient la boisson d’immortalité, ce sera pour un autre article.
En tous cas le gui y joue un rôle important.

Gui (Viscum album) Planche Flore médicinale de Chaumeton 1828. (Wikimedia Commons).
Ce n’est pas pour rien que les dignitaires celtes arboraient des couvre-chefs reproduisant les feuilles de cette bien étrange plante sur leurs monuments funéraires. La même coiffe a été retrouvé dans la tombe d’un prince celte. Avait-il le secret espoir de revenir du royaume des morts ?

Prince celte du Glauberg portant des feuilles de gui sur sa tête. Détail d’une statue érigée à l’origine sur le tumulus du prince. (Hesse, Allemagne).
DES HÉROS QUI FRANCHISSENT LA FRONTIÈRE ULTIME
La Rivière du Temps est une frontière infranchissable dans les deux sens. Les défunts ne peuvent pas revenir. le texte est clair, les serpents ne peuvent pas dépasser cette limite. Seuls quelques rares héros peuvent le faire. La descente aux Enfers est un motif récurrent de plusieurs récits mythologiques et religieux. Ainsi…
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La Descente d’Inanna (ou Ishtar) aux Enfers dans un mythe sumérien puis akkadien.
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La descente aux Enfers d’Héraklès lors du dernier de ses douze travaux. Le héros capture Cerbère, le chien monstrueux à trois têtes qui garde l’entrée du royaume d’Hadès.
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La descente aux Enfers d’Orphée, le musicien-poète, qui tente de ramener sa compagne Eurydice dans le monde des vivants.
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La descente aux Enfers d’Énée pour y consulter son père Anchise. Récit qui figure dans l’Énéide de Virgile.
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La descente aux Enfers qu’accomplit Jésus après sa mort selon plusieurs écrits apocryphes.
Comment s’imaginer un tel voyage vers l’Au-delà dans la pratique, selon un rituel pratiqué dans le secret d’un sanctuaire. Un texte de la Grèce antique peut aider à y voir plus clair.
ORPHIQUES ET PYTHAGORICIENS
Les textes évoquant les pratiques druidiques datant de l’Antiquité sont extrêmement rares. C’est pourquoi il faut emprunter des chemin de traverses pour retrouver les rites accomplis par les druides. Les auteurs de l’Antiquité ont souvent rapproché les druides de Pythagore, ils en ont fait soit les élèves soit les maîtres. En ce qui concerne les orphiques, nombres de croyances se retrouvent dans le druidisme sous un forme similaire notamment le mythe de la création du monde qui met en scène l’œuf primordial ainsi que l’existence d’un serpent à tête de bélier dans les deux traditions. En fait, il n’y a ni maître ni élève, tous ces gens se sont abreuvés à la même source. C’est pourquoi il peut être intéressant d’étudier le rituel entourant la consultation du héros Trophonios en Béotie (du VIe s. av. J.-C. jusqu’au IIe s.). Les mêmes croyances engendrent les mêmes gestes pour accomplir les rites liés à la mort. Même si celle-ci n’est que temporaire…
CONSULTER LES DIEUX
Trophonios est, dans la mythologie grecque, un architecte légendaire et le héros de Lébadée en Béotie, où il possède un oracle. On associe souvent Trophonios et son frère Agamède à la construction du temple de Delphes, mais aussi à des chambres closes et secrètes, intermédiaires entre l’ici et l’au-delà. Un lieu dans lequel s’établit le contact entre ces deux mondes.
Pour un architecte Trophonios est entouré de nombreuses plantes. En bas à droite, des céréales sur lequel peut croître l’ergot du seigle (Claviceps purpurea) un champignon vénéneux, parasite notamment du seigle (et d’autres céréales). Il contient des alcaloïdes responsables de l’ergotisme, en particulier l’acide lysergique dont est dérivé le LSD. Trophonius, « Historia Deorum Fatidicorum », Genève, 1675. (Wikimedia Commons).
Ainsi le sanctuaire béotien de Trophonios possède une coloration orphique et pythagoricienne même si ce dernier ne soit inféodé à aucun des deux mouvements. Il s’agit ici encore d’une convergence d’idées similaires qui circulent depuis l’époque archaïque
Ces croyances similaires entraînant des pratiques qui se ressemblent malgré les siècles et la distance qui les sépare. La consultation oraculaire du sanctuaire béotien comprend une expérience de mort et de résurrection puisque l’antre de Trophonios est une sorte de sépulture au cours de laquelle le consultant est transporté vers l’Autre Monde et en revient.
D’abord le consultant se soumet à une préparation rigoureuse comprenant des rites de purifications, sacrifice d’un bélier noir, bain rituel, onction d’huile, il boit ensuite l’Eau d’Oubli et l’Eau de Mémoire. Puis il est revêtu d’un suaire puis s’introduit, les pieds en avant, par une étroite ouverture, dans une cavité artificielle.
À partir de là, le voyage vers l’Au-delà revêt un aspect fantastique puisque le consultant est aspiré par un tourbillon et perçoit des visions ou reçoit des révélations prophétiques.
Après cette épreuve de mort et de retour à la vie qui s’apparente aux expériences de mort imminente (EMI ou en anglais NDE, near death experience), le consultant inconscient regagne l’air libre par l’ouverture, les pieds en avant. Les prêtres le font assoir sur le trône de Mémoire et l’aidaient à interpréter ce qu’il a vu ou entendu durant son voyage dans l’Au-delà.
LES RITES PRÉPARATOIRES
Il est intéressant d’étudier en détail le témoignage de Pausanias sur cette étrange pratique.
[5] Quant à l’oracle, voici ce qui arrive : Lorsque quelqu’un a résolu de descendre dans l’antre de Trophonios, il passe d’abord un nombre de jours déterminés dans un édifice qui est consacré à Agatho Daemon[1] (le bon génie) et à la bonne Tuchê[2]; tant qu’il y demeure, il s’abstient de différentes choses pour rester pur, entre autres de bains chauds, et il se lave dans la rivière Hercyna[3] ; mais il a en abondance de la viande des victimes, car celui qui veut consulter l’oracle est obligé de sacrifier à Trophonios et à ses enfants ; en outre à Apollon, à Saturne, à Zeus roi, à Héra Hénioché et à Déméter surnommée Europé, qui était, à ce qu’ils disent, la nourrice de Trophonios.
La consultation consiste en une descente aux enfers, katabasis. Autrement dit voyage vers l’Au-delà. Les Enfers comme le conçoivent les Grecs est le séjour de tous les morts et ne sont pas semblables à l’Enfer du christianisme.
Dans le sanctuaire de Trophonios, le consultant doit d’abord se purifier durant plusieurs jours dans une chapelle consacrée à Agathodémon et à l’Agathe Tyché. Réclusion chthonienne, abstinences diverses, acte rituel de purification par l’eau, alimentation riche, nombreux sacrifices aux divinités. Le consultant se nourrit de la chair des victimes offertes au sanctuaire. Puis il est plongé rituellement dans le fleuve Hercyne qui passe dans le sanctuaire. Après cela on célébre un sacrifice à Trophonios et aux divinités associées (Apollon, Kronos, Zeus, Hera et Déméter) pour savoir si le dieu est disposé à rendre l’oracle.
La présence de l’eau (source, rivière, fontaine etc.) est toujours nécessaire pour les rites de purification dans tout sanctuaire qui se respecte.
Voir tous les autres éléments constituant un sanctuaire, SAISON 2 ANNEXE 24 Le sanctuaire des druides
LES SACRIFICES AUX DIEUX
[6] Un devin, présent à chacun de ces sacrifices, examine les entrailles des victimes et prédit, d’après leur inspection, à celui qui doit descendre, si Trophonios le recevra favorablement et avec indulgence ; cependant les entrailles de toutes ces victimes ne font pas connaître d’une manière certaine les dispositions de Trophonios ; mais dans la nuit même où l’on doit descendre, on sacrifie un bélier sur la fosse dont j’ai parlé, en invoquant Agamèdes, et l’on ne tient aucun compte des entrailles des victimes précédentes, si celles de ce bélier ne promettent pas la même chose ; aussi, lorsqu’elles sont d’accord avec les autres, on descend rempli d’espérance, et cela se fait de la manière suivante :
S’enchaîne alors l’examen des entrailles des victimes par un devin. Puis le sacrifice d’un bélier à Agamèdes ou Agamède, frère de Trophonios qui passe pour être l’architecte du temple de Delphes. La référence à Agamèdes est intéressante puisqu’il y a deux personnages nommés Agamède dans la mythologie grecque. Agamède ou Agamédé, fille du roi d’Élide Augias, cette dernière est experte en poisons, elle « qui connaissait toutes les plantes médicinales qui poussent sur la vaste terre (Homère, L’Iliade, Chant XI, 741) » et le second est le frère de Trophonios. La confusion entre les deux est ancienne puisque certaines traditions font d’Augias, le père des frères Trophonios et Agamède. (Schol. et Lactance Placide ad Stace, Thébaïde, 7, 345). Le sacrifice à Agamède, la magicienne experte en plantes médicinales, serait alors un indice en faveur d’un breuvage aux vertus hallucinatoires.
RENCONTRE AVEC LES MORTS
Le sacrifice du bélier rappelle la Nekuia, un rituel sacrificiel ayant pour but d’invoquer les morts. Une description de ce rituel est donnée au chant XI de l’Odyssée d’Homère qui relate l’invocation du défunt devin Tirésias par Ulysse qui, cherchant désespérément à rentrer à Ithaque. Le héros reçoit de la magicienne Circé le conseil d’aller consulter le devin thébain à propos de l’avenir de son périple (fin du chant X). Tirésias étant mort, Circé initie Ulysse aux secrets d’un rituel qui lui permettra de communiquer avec lui malgré tout. Cependant il ne faut pas confondre la Nekuia avec une katabasis, cette dernière désigne une descente aux Enfers d’un héros alors que le Nekuia est une invocation et une consultation des morts. Ulysse ne descend pas aux Enfers, au contraire ce sont les morts qui, invoqués par le rituel, viennent vers lui pour lui parler.

Ulysse consulte Tirésias aux Enfers. Détail du cratère qui montre la tête du devin qui émerge de la fosse. Cratère à figures rouges (440-390 avant JC), Paris, Bibliothèque Nationale, Cabinet des Médailles. © Serge Oboukhoff, BnF-CNRS-MSH Mondes
UN RITUEL DE PURIFICATION
[7] on vous conduit d’abord pendant la nuit à la rivière Bercyna; arrivé là, deux enfants nés de citoyens, âgés environ de treize ans, qu’on nomme les Hermès, vous lavent, vous oignent d’huile, et font tout ce qui est de leur ministère. Les prêtres vous prennent ensuite, et vous conduisent non à l’oracle, mais à des fontaines qui sont très près l’une de l’autre ;
Le rituel proprement dit commence alors. Deux jeunes garçons, les Hermai, le mènent à la rivière chthonienne pour l’y oindre d’huile et le laver. Celle-ci est étymologiquement reliée à l’idée de frontière. La frontière vers l’Autre Monde, infranchissable normalement pour le commun des mortels. Les deux jeunes Hermai jouent ici le rôle de l’Hermès psychopompe. Le consultant revêt ensuite la tunique blanche de lin et des sandales, pour cheminer à la lumière des torches en direction de l’adyton, la chambre secrète du temple.
LES SOURCES INFERNALES
[8] il faut que vous buviez premièrement de l’eau appelée eau de Léthé (de l’oubli), pour vous, faire oublier tout ce dont vous vous êtes occupé jusqu’alors ; vous buvez après de l’eau de Mnémosyne, pour bien vous rappeler de ce que vous verrez en descendant ; vous regardez ensuite une statue qui est, à ce qu’on dit, l’ouvrage de Dédale (les prêtres ne la montrent qu’à ceux qui doivent pénétrer dans l’antre de Trophonios). Après avoir vu cette statue, lui avoir adressé vos hommages et vos vœux, vous allez à l’oracle revêtu d’une tunique de lin, ceint de bandelettes par-dessus, et chaussé d’une manière particulière au pays.
Les prêtres font boire au consultant l’eau de deux sources infernales, l’Oubli (Lethé) et la Mémoire (Mnemosyne). Ce rite se rapporte clairement à une mort initiatique. La première, dont les eaux ont la propriété de faire oublier leur passé terrestre aux âmes des morts. La seconde, permettait au consultant de se remémorer tout ce qu’il a vécu et entendu lors de la descente aux Enfers.
Puis vient le passage devant la statue secrète de Trophonios, privilège réservé aux seuls consultants.
LE SANCTUAIRE DU DIEU
[9] L’oracle est sur la montagne qui domine le bois sacré ; c’est une plate-forme ronde de marbre blanc qui est à peu près de la grandeur d’une petite aire : elle a deux coudées de haut ; sur les bords de la plate-forme sont des barreaux de bronze réunis par une ceinture du même métal ; c’est entre ces barreaux que sont pratiquées les portes. Il y a dans l’intérieur de l’enceinte une ouverture qui n’est pas l’ouvrage de la nature, mais qui a été construite avec beaucoup d’art et de régularité,
L’antre oraculaire se situe dans la montagne au-dessus du bois sacré. L’entrée de l’oracle est une simple assise de pierre blanche, circulaire et de diamètre restreint.
L’ANTRE SECRÈTE
[10] et qui ressemble à un four ; son entrée a, autant qu’on peut le conjecturer, quatre coudées de diamètre, et elle ne paraît pas avoir plus de huit coudées de profondeur : il n’y a point d’escalier pour arriver au fond. Lorsque quelqu’un veut entrer dans l’antre de Trophonios, on lui apporte une échelle étroite et légère ; en descendant vous trouvez, entre le sol et l’édifice, un trou qui a deux spithames de large, et, à ce qu’il paraît, un spithame de haut ;
L’antre oraculaire ressemble plus ou moins à un four creusé sous terre et mesure environ 2 m de large et 4 m de haut. L’entrée s’ouvre en son milieu sur un puits au fond duquel un étroit boyau conduit à l’adyton. On descend à l’aide d’une échelle dans l’antre de Trophonios.
LES PORTES DE L’AU-DELÀ
[11] celui qui est descendu se couche sur le carreau, et tenant à chaque main un gâteau pétri avec du miel, il met ses pieds dans cette ouverture, et cherche à y entrer jusqu’aux genoux ; aussitôt qu’ils y sont, le corps est entraîné avec autant de violence et de rapidité que l’est un homme par un de ces tourbillons que forment les fleuves les plus grands et les plus rapides. Ceux qui de là sont parvenus au fond de l’antre secret, n’apprennent pas tous l’avenir de la même manière ; il y en a, en effet, qui voient ce qui doit leur arriver, et d’autres qui l’apprennent par ce qu’ils entendent ; on remonte par l’ouverture qui a servi pour descendre, et on en ressort les pieds les premiers.
Le consultant doit franchir les grilles et descendre dans le gouffre par une échelle en tenant dans ses mains un gâteau au miel. Il insère ensuite les pieds et les genoux dans le puit. C’est alors que le périple du consultant prend un aspect fantastique puisqu’il est aspiré, littéralement englouti, dans l’antre secrète et confronté à des « hallucinations » visuelles ou auditives.
Le corps pénètre dans l’adyton les pieds en avant et en ressort en sens inverse les pieds en avant également. Selon le rituel du transport des cadavres. Il semble que les consultants ressortent de l’adyton le jour même, mais quelques traditions couraient sur des durées de loin supérieures : deux nuits pour Timarque et une semaine pour Apollonios de Tyane.
UNE MORT TEMPORAIRE
[12] On dit qu’aucun de ceux qui y sont descendus n’y est mort, excepté un certain garde du corps de Démétrios, qui n’avait observé, à ce qu’on prétend, aucune des cérémonies en usage autour du temple, et dont l’intention n’était pas de consulter le dieu, mais qui espérait emporter beaucoup d’or et d’argent de l’antre secret ; on assure aussi que son cadavre fut trouvé dans un autre endroit, et qu’il ne fut pas rejeté par l’ouverture sacrée. On raconte beaucoup d’autres choses au sujet de cet homme ; je ne rapporte que ce qu’il y a de plus remarquable.
Le consultant lors de l’épreuve subit une mort temporaire pour passer dans l’Au-delà et revient ensuite avec le statut privilégié d’un vivant qui est revenu d’entre les morts.
Pausanias cite l’exemple d’un homme qui voulait pénétrer l’Autre Monde pour rapporter des richesses terrestres et non spirituelles. Il n’y a gagné qu’une mort définitive. Le véritable trésor du royaume des morts est spirituel.
LE TRÔNE DE LA MÉMOIRE
[13] Les prêtres s’emparent de nouveau de celui qui est sorti de l’antre de Trophonios, et, après l’avoir placé sur ce qu’on appelle le trône de Mnémosyne, qui est à peu de distance de l’antre secret, ils l’interrogent sur ce qu’il a vu et entendu, et, lorsqu’ils l’ont appris, ils le remettent entre les mains de ses amis qui l’emportent encore tout épouvanté et méconnaissable, tant à lui-même qu’à ses proches, dans le temple d’Agatho-Daemon et de la bonne Tuchê, où il avait demeuré précédemment. On recouvre cependant plus tard sa raison, ainsi que la faculté de rire.
À côté de l’antre de Trophonios se trouve le trône de Mnémosyne sur lequel le consultant est placé par les prêtres. « Trône de la Mémoire » où le consultant est censé se rappeler de ce qui lui a été révélé lors de son voyage dans l’Au-delà. Selon les témoignages, le consultant n’a plus vraiment pleine connaissance, et il ne reprend conscience qu’une fois sorti de l’antre secret. Les rites se terminent par une station à la chapelle de l’Agathodaemon et de Tyché. Le rituel de la consultation ressemble nettement à une initiation, contrairement à d’autres consultations dans d’autres sanctuaires oraculaires.
UN TÉMOIN FIABLE
[14] Je raconte tout cela non d’après des ouï-dire, mais pour avoir vu des gens qui avoient consulté l’oracle de Trophonios, et pour l’avoir consulté moi-même. Ceux qui sont entrés dans l’antre de Trophonios sont obligés d’y consacrer un tableau sur lequel est écrit ce qu’ils ont vu ou entendu ; on y voit encore le bouclier d’Aristomène. J’ai dit dans un de mes livres précédents tout ce qui était arrivé an sujet de ce bouclier[4].
Dans le dernier paragraphe Pausanias affirme être un témoin fiable puisqu’il interrogé des gens qui ont consulté l’oracle de Trophonios et surtout qu’il est descendu lui-même dans l’antre secret. Un témoignage de première main donc.
Mais quelles sont les visions auxquelles assiste le consultant ?
UN MONDE MERVEILLEUX
Un début de réponse est fourni par un fragment de texte de Plutarque, un autre auteur de l’Antiquité.
Ce qui vient ensuite, l’âme l’ignore, jusqu’au moment où survient la mort : alors elle éprouve une impression identique à celle dont font l’expérience ceux qui s’initient aux Grands Mystères (…). D’abord viennent les errances, et les pénibles détours, d’interminables marches effrayantes dans l’obscurité, puis avant l’aboutissement, tout devient atroce : frisson et frémissement, suées et épouvante sacrée. Mais après apparaît une lumière merveilleuse, et des lieux purs et des prairies fleuries vous sont données, qui livrent voix et danses, et la vénération de paroles sacrées et de saintes visions[5].
LA RÉVÉLATION ULTIME
Dans un autre texte Plutarque décrit les pérégrinations de l’âme de Timarque dans l’Au-delà après être descendu dans l’antre de Trophonios. Timarque visite un monde étrange et la voix d’un être invisible lui révèle les secrets de la destinée des âmes après la mort.
Naturellement, Théocritos, reprit Simmias ; il [Timarque] est mort tout jeune, après avoir demandé à Socrate qu’on l’enterrât à côté de son fils Lamproclès, mort quelques jours plus tôt, qui avait son âge et était son ami. Désirant donc savoir quels étaient les pouvoirs du démon de Socrate, en jeune homme bien né qui vient de prendre goût à la philosophie, il nous mit au courant de son projet, Cébès et moi, et descendit dans l’antre de Trophonios après avoir accompli les rites de l’oracle. Il demeura sous terre deux nuits et un jour ; la plupart désespéraient déjà de lui et ses proches le pleuraient, quand, un matin, il reparut plein d’allégresse ; et après avoir adoré le dieu, dès qu’il se fut soustrait à la foule, il se mit à nous raconter quantité de choses merveilleuses à voir et à entendre. [22] Il dit qu’une fois descendu dans le souterrain de l’oracle, il s’était trouvé d’abord entouré de ténèbres épaisses ; ensuite, après avoir prié, il était resté longtemps étendu sans se rendre compte bien clairement s’il était éveillé ou faisait un songe ; il lui avait semblé seulement qu’il recevait un coup sur la tête, au milieu d’un bruit assourdissant, et que les sutures de son crâne, s’étant disjointes, livraient passage à son âme. Lorsque celle-ci, en prenant du large, se mêla tout aise à une atmosphère transparente et pure, elle eut tout d’abord le sentiment qu’elle reprenait le souffle, alors que jusque-là elle avait été longtemps comprimée, et qu’elle se dilatait, par rapport à son état antérieur, comme une voile qui se déploie ; ensuite, il entendit confusément un sifflement qui courait au-dessus de sa tête avec un son agréable. Ouvrant les yeux, il ne vit nulle part la terre, mais des îles qui brillaient doucement en échangeant constamment entre elles leurs couleurs comme une teinture, tandis que la lumière variait d’après les changements. Elles paraissaient innombrables et d’une grandeur surnaturelle, non point toutes égales mais rondes pareillement ; il lui semblait que leur mouvement circulaire s’accompagnât d’un harmonieux sifflement de l’éther ; car à la douceur de leur mouvement répondait la suavité de cette voix faite d’un parfait accord. Au milieu d’elles, une mer ou un lac se trouvait répandu ; ses eaux glauques chatoyaient de reflets nacrés ; quelques-unes des îles s’écartaient dans leur nage au fil du courant et passaient au-delà du flot ; d’autres … À certaines places, la mer était très profonde, surtout au Midi; ailleurs c’étaient des bas-fonds clairsemés et étroits ; en beaucoup d’endroits, elle débordait, puis se retirait à nouveau sans trouver de grands débouchés ; la couleur, ici pure et marine, était là sans netteté, confuse et bourbeuse. Quant aux îles battues des vagues, â mesure qu’elles apparaissaient, elles poussaient en avant ; car la fin ne rejoignait pas le commencement, elles ne formaient pas un cercle, mais croisaient doucement leurs avancées, qui dans leur mouvement circulaire faisaient seulement une spirale. La mer de ces îles penchait vers la partie médiane de l’atmosphère, la plus vaste, qui comprenait un peu moins des huit dixièmes de l’ensemble, â ce qu’il lui paraissait ; elle avait deux embouchures où aboutissaient des fleuves de feu qui s’y jetaient en sens contraire, en sorte que battue de ce contrecourant sur sa plus grande étendue, elle bouillonnait et sa couleur verdâtre blanchissait. Il voyait tout cela, charmé de ce spectacle ; mais comme il regardait en bas, un vaste gouffre rond lui apparut, pareil â une calotte de sphère, terriblement effrayant et profond, plein d’épaisses ténèbres qui ne restaient pas immobiles mais s’agitaient souvent et se soulevaient comme des vagues ; il en montait une infinité de plaintes, des mugissements d’animaux, le vagissement de nouveau-nés innombrables, les lamentations mêlées d’hommes et de femmes, des bruits de toute sorte, et un tumulte sourd qui s’élevait du lointain des profondeurs ; tout cela ne l’avait pas médiocrement terrifié. Plus tard, quelqu’un lui avait dit sans se montrer : « Timarque, que désires-tu apprendre ?» Il avait répondu : « Tout, car tout est étonnant ici. » « A vrai dire, reprit la voix, nous savons peu de chose du monde supérieur ; il appartient â d’autres dieux ; mais le domaine de Perséphone, que nous administrons, l’un des quatre empires délimités par le Styx, il t’est loisible de le contempler. » Je lui demandai ce qu’était le Styx : « C’est le chemin de l’Hadès, répondit-il ; il coule en des sens opposés, et le point le plus haut de son cours délimite la zone de la lumière. Tu peux voir qu’il monte du fond de l’Hadès, et que là où son cours périodique frôle la région lumineuse, c’est la frontière de la dernière partie de l’univers. Il y a quatre principes de toutes choses ; le premier est celui de la vie ; le second, celui du mouvement ; le troisième, celui de la génération ; le quatrième, celui de la corruption ; la Monade unit le premier au second dans la région de l’invisible, l’Intellect le second au troisième dans celle du soleil, la Nature le troisième au quatrième dans celle de la lune. Chacun de ces liens a pour gardienne une Parque sœur de la Nécessité : le premier, Atropos ; le second, Clôthô ; le troisième, celui de la Lune, Lachésis, de qui dépend le tournant de la génération. Car les autres îles ont des dieux ; mais la lune appartient aux démons terrestres. Elle échappe au Styx parce qu’elle se tient un peu plus haut et n’est prise qu’une fois sur cent soixante-dix-sept … Quand le Styx les menace, les âmes crient de frayeur ; vers lui beaucoup glissent et Hadès les saisit ; d’autres sont repêchées par la lune, qu’elles gagnent à la nage ; celles-là voient bien à propos se terminer leur période d’incarnation. Mais ce secours est refusé aux âmes criminelles et encore impures : la lune jette des éclairs avec des grondements épouvantables, et ne les laisse pas approcher ; pleurant leur sort, la partie perdue, elles sont une fois de plus précipitées dans les bas-fonds, vers une autre naissance, comme tu peux le voir.» « Mais je ne vois, dit Timarque, que des quantités d’étoiles qui s’agitent autour du gouffre, d’autres qui s’y plongent et certaines qui jaillissent d’en bas. » « Ce sont, dit-il, les démons eux-mêmes que tu vois sans les reconnaître. Car voici la loi : toute âme a pour sa part un esprit, elle n’est pas sans raison ni intellect ; mais tout ce qui en elle se mêle à la chair et aux passions tourne au gré des plaisirs et des douleurs et s’altère en irrationnel. Le mélange est de proportions variables : certaines âmes s’enfoncent tout entières dans le corps, et, agitées dans toute leur substance, sont entièrement ballottées par les passions pendant la vie ; les autres s’y mêlent en partie, mais en partie laissent en dehors l’élément le plus pur, qui n’est pas entraîné mais flotte au sommet de la tête de l’homme comme la partie flottante d’un filet qui plonge dans l’eau profonde ; il tient droite l’âme, qui se redresse autour de lui, dans la mesure où elle lui obéit sans se laisser dominer par les passions. La partie immergée et prise dans les mouvements du corps est dite âme ; quant à la partie incorruptible, la plupart l’appellent intellect et la croient à l’intérieur d’eux-mêmes, comme des reflets sont dans un miroir ; mais ceux qui en jugent mieux l’appellent démon, comme leur étant extérieure. Dans les étoiles qui paraissent s’éteindre, comprends, Timarque, que tu vois les âmes qui s’enfoncent tout entières dans le corps ; celles qui brillent de nouveau et reparaissent du fond de l’abîme, secouant, comme une fange, une sorte de brouillard sombre, sont les âmes qui, après la mort, reviennent des corps au point de départ de leur navigation ; enfin, les étoiles qui circulent à la surface sont les démons des hommes qui passent pour avoir un intellect. Essaie maintenant de voir les liens de cet ensemble psychique qui constitue une âme humaine. » A ces mots, je fis davantage attention et considérai les étoiles, qui tanguaient les unes moins, les autres plus, comme nous voyons ballottés les flotteurs qui indiquent â la surface de la mer la place des filets ; quelques-unes, pareilles aux fuseaux des filandières, tiraient d’un mouvement désordonné et inégal, qu’elles ne pouvaient remettre dans la ligne droite. Et la voix expliquait que celles qui avaient un mouvement direct et régulier manœuvraient des âmes dociles, d’éducation et de formation soignées, où l’irrationnel n’était pas trop revêche et sauvage; celles au contraire qui ont toute sorte de soubresauts, de déviations capricieuses et désordonnées, comme si elles secouaient un fil qui les retînt, luttent contre des caractères difficiles et indomptables par défaut d’éducation. Tantôt elles ont le dessus et les ramènent à droite, tantôt les passions les forcent à biaiser, les vices les entraînent. Puis elles se roidissent et imposent leur force. Quand la partie pure de l’âme tire en arrière le lien dont la partie irrationnelle est comme bridée, elle provoque ce que nous appelons le repentir des fautes, la honte des plaisirs illicites et effrénés ; l’âme bridée ressent cela comme une douleur intérieure, infligée par la partie souveraine. Et cela dure jusqu’à ce que l’âme ainsi châtiée devienne docile et familière, comme un animal apprivoisé ; alors elle sent tout de suite la touche du démon, sans meurtrissure, sans douleur, à de simples signes et avertissements. Ainsi, quoique tardivement et lentement, les âmes finissent par se laisser conduire et établir dans le devoir. C’est à la catégorie de ces âmes bien tenues en bride, et qui dès le commencement, à la naissance, ont obéi à leur propre démon, qu’appartient l’espèce des devins et de ceux qui entendent la voix de la divinité ; du nombre était l’âme d’Hermo(time) de Clazomène, dont tu as entendu dire, je pense, qu’elle quittait complètement son corps la nuit, le jour, pour errer en divers lieux et revenir ensuite, après avoir assisté à bien des choses qui s’étaient faites ou dites loin de là, jusqu’au moment où sa femme livra ce corps privé d’âme à ses ennemis, qui le brûlèrent dans sa maison. Or, cette interprétation n’est pas exacte : son âme ne sortait pas de son corps ; elle cédait dans ces cas-là aux désirs du démon, elle relâchait le lien qui les unissait et lui permettait de courir çà et là par le monde, et de voir et entendre beaucoup de choses au dehors qu’il lui rapportait ensuite. Quant à ceux qui anéantirent le corps d’Hermotime pendant son sommeil, ils expient maintenant encore dans le Tartare. « Tout cela, dit la voix, tu le sauras mieux, jeune homme, dans deux mois ; pour cette fois, va-t’en. » Et la voix se tut. Timarque voulut se retourner pour voir qui lui avait parlé ; mais il fut saisi à nouveau d’une violente douleur de tête, comme si on la lui eût fortement comprimée. Il perdit la connaissance et le sentiment de soi-même ; un peu plus tard, cependant, il revint à lui et se revit dans l’antre de Trophonios, étendu près de l’entrée à l’endroit même où il s’était couché au début. [23] Voilà donc le mythe de Timarque ; revenu à Athènes, il mourut, deux mois après avoir entendu la voix ; nous rapportâmes le tout à Socrate, bien interdits ; Socrate nous gronda de ne pas lui avoir fait ce récit alors que Timarque vivait encore ; car il aurait bien aimé à l’interroger et à lui demander des éclaircissements[6].
Le pèlerin découvrant un autre monde. Gravure tirée de L’Atmosphère : Météorologie populaire, par Camille Flammarion (1888). (Wikimedia Commons).
UN VOYAGE EXTRAORDINAIRE
Timarque subit les rites préparatoires puis pénètre dans l’antre oraculaire. Etendu dans l’obscur caveau, le jeune-homme perd bientôt tout sentiment de lui-même et subit un genre de décorporation. Il se trouve tout d’abord entouré d’épaisses ténèbres. Ensuite, après avoir prié, il reste longtemps étendu sans savoir nettement s’il est éveillé ou s’il rêve. Ensuite il reçoit comme un coup sur la tête au milieu d’un grand fracas. Après ce coup violent les sutures de son crâne semblent se disjoindre et livrent ainsi un passage pour que son âme puisse s’échapper. Celle-ci s’élance, et se mêle, toute joyeuse, à l’air transparent. II accomplit ensuite, guidé par un génie, son voyage dans l’au-delà. Là, il a une double vision du monde céleste et du monde infernal. Il reste dans l’antre secret un jour et deux nuits. Ses amis le croient déjà mort et le pleurent. Au bout de ces deux jours, Timarque éprouve à nouveau dans la tête une violente douleur. Il perd connaissance puis il revient à lui et se retrouve étendu au même endroit qu’au début. Il sort, au matin du troisième jour, le visage rayonnant.
Ce récit onirique du voyage de l’âme hors du corps qui visite l’Autre Monde s’apparente à plusieurs traditions ou pratiques : le voyage chamanique, la descente aux Enfers du héros et les expériences de mort imminente (EMI ou en anglais NDE, near death experience) ou encore les expériences avec le DMT (di. Méthyl-triptamine) appelée la « Molécule de l’Esprit » contenue dans des plantes psychoactives.
LE CHAMANISME
L’initiation chamanique consiste en une mort apparente qui dure régulièrement de deux à trois jours. Pendant ce temps le chamane voyage dans l’Au-delà, où des esprits l’initient au sort des âmes des morts, avant de réintégrer son corps.
Quelques caractéristiques du récit permettent d’identifier l’expérience de Timarque à une transe extatique. Or les grands spécialistes de cette pratique sont sans conteste les chamanes. Comme lors des transes chamaniques, l’âme de Timarque quitte son corps pour accomplir un voyage céleste et infernal. Lors de leur périple dans l’Autre Monde, les chamanes lors de leur ascension au ciel peuvent dialoguer avec les dieux ou les esprits. Lors de leur descente aux Enfers, ils ont des entretiens avec les esprits ou les âmes des morts. Durant ces voyages extraordinaires, les chamanes peuvent recevoir un enseignement d’ordre religieux. Ils sont souvent accompagnés lors de leur périple par un esprit guide. Autre caractéristique chamanique : le vol magique. A peine a-t-elle quitté son corps, l’âme de Timarque se sent légère pour s’élancer à travers les airs. Partout dans le monde, on prête aux chamanes le pouvoir de voler et de parcourir d’énormes distances. Sur le statère vénète, l’aurige semble voler en l’air tiré par le cheval androcéphale dans une course effrénée, en compagnie de son guide, la Victoire dotée d’ailes. Il tient dans sa main une branche de gui, symbole de l’immortalité parce qu’il est toujours vert et reste vivant quand l’arbre qui le porte paraît mort, qui est cependant un poison violent.
LES PLANTES DES DIEUX
Pour activer la transe, outre les danses rythmiques ou le battement du tambour, les chamanes peuvent avoir recours à des plantes psychoactives. La fumée de chanvre chez les anciens iraniens, le champignon amanite tue-mouches dans le domaine sibérien, l’ayahuasca en Amazonie ou encore l’iboga en Afrique. Les scientifiques pensent que les visions vécues lors de ces voyages sont des hallucinations produites par la chimie du cerveau sous l’influence de produites psychotropes, alors que les usagers pensent qu’ils visitent des mondes réels.
LES EXPÉRIENCES DE MORTS IMMINENTES
Les expériences de morts imminentes (EMI) désignent un ensemble de visions, de sensations et de perceptions exceptionnelles vécues par des personnes qui se trouvent proche de la mort. Cette Expérience de mort imminente (en anglais, NDE, near death experience) est souvent caractérisées par des éléments tels que la sortie du corps, une lumière intense, et des rencontres avec des êtres de l’au-delà.

Jérôme Bosch. Visions de l’au-delà : L’Ascension des élus. Le fameux tunnel. (Wikimedia Commons).
D’autres caractéristiques accompagnent cette expérience :
La perception visuelle dans toutes les directions simultanément. La sensation de traverser des obstacles physiques (les murs, la matière…). L’impression de passer en revue sa propre existence. La vision et la traversée d’un tunnel. La rencontre avec des entités spirituelles ou des personnes proches décédées. La vision d’une lumière et le ressenti d’un amour infini. L’expérience d’une grande paix et d’un grand calme. L’impression de posséder une connaissance omnisciente. L’impression que l’espace et le temps perdent tout sens lors d’une expérience mystique ou spirituelle. L’impression d’une expérience ineffable et d’union avec des principes divins. Cependant, rares sont les EMI qui associent tous ces éléments en une seule expérience et on observe une certaine variation individuelle.
Libérée du corps, l’âme de Timarque s’éloigne de son corps vers un monde merveilleux. La description de l’expérience rappelle les NDE : sensation agréable de dilatation, de communion avec un espace limpide et pur, puis contemplation de spectacles lumineux et colorés. Commence alors une série de révélations sur l’ordre de l’univers. Comme dans certaines NDE, le dialogue s’établit avec une présence invisible dont Timarque n’entend que la voix. Le jeune homme reçoit aussitôt les réponses à toutes les questions qu’il se pose. La vision cosmique très complexe qui s’ensuit lui permet de saisir la destinée des âmes humaines. L’expérience se conclue par une révélation prophétique concernant Timarque, celle de l’heure de sa mort (ce qui s’observe aussi dans certaines NDE).
Il faut revenir au mythe véhiculé par la monnaie gauloise.
PLATON ET L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME
Dans son Phèdre, Platon met en scène un débat entre le philosophe Socrate et l’Athénien Phèdre. Dans le second discours de Socrate, Platon vise à édifier le lecteur en l’instruisant sur la nature de l’âme et son devenir posthume. Il présente l’âme sous la forme d’un attelage et d’un cocher soutenus par des ailes.
Lors de ce dialogue, Socrate commence par prouver l’immortalité de l’âme (v. 245c5-246a2)
Il faut d’abord expliquer la nature de l’âme divine et humaine, et, par l’observation exacte de ses propriétés actives et passives, nous élever jusqu’à la connaissance de la vérité. Je pars de ce principe. Toute âme est immortelle, car tout être continuellement en mouvement est immortel. Celui qui transmet le mouvement et le reçoit, au moment où il cesse d’être mû, cesse de vivre ; mais l’être qui se meut lui-même ne pouvant cesser d’être lui-même, seul ne cesse jamais de se mouvoir, et il est pour les autres êtres qui tirent le mouvement du dehors la source et le principe du mouvement.
[245d] Or, un principe ne saurait être produit. Toute chose produite doit naître d’un principe, et le principe ne naître de rien ; car s’il naissait de quelque chose, il ne naîtrait pas d’un principe (25). Puisqu’il n’a pu être produit, il ne peut pas non plus être détruit ; car s’il l’était une fois, il ne pourrait renaître de rien, et rien ne pourrait plus naître de lui, si tout doit naître d’un principe. Ainsi donc l’être qui se meut de lui-même est un principe de mouvement, et il ne peut naître ni périr ; autrement tout le ciel [245e] et l’ensemble des choses visibles tomberaient à la fois dans une funeste immobilité, et rien ne pourrait plus désormais leur rendre le mouvement et la vie. Il est prouvé que ce qui se meut soi-même est immortel. Or, qui hésitera d’accorder que la puissance de se mouvoir soi-même est l’essence de l’âme ? Tous les corps qui reçoivent le mouvement du dehors sont inanimés ; tous les corps qui tirent le mouvement d’eux-mêmes ont une âme. Telle est la nature de l’âme. Si donc il est vrai que tout ce qui se meut soi-même [246a] est âme, l’âme ne peut avoir ni commencement ni fin.
Un druide ne dirait pas autre chose puisque pour lui la mort n’est que le milieu d’une longue vie.
Selon vous (les druides), les ombres ne gagnent pas les demeures silencieuses de l’Érèbe et les pâles royaumes du Dis souterrain, un même esprit dirige nos membres dans un autre monde. La mort, si ce que vous chantez est réel, est le milieu d’une longue vie. Heureuse illusion des peuples que regarde l’Ourse[9] : car la plus forte des craintes ne les saisit point, la terreur du trépas. De là des cœurs prompts à courir aux armes, des âmes capables de mourir, et le sentiment qu’il est lâche d’épargner une vie qui doit revenir[10].
Voir à ce propos SAISON 1 ANNEXE 31 La mort et l’immortalité de l’âme chez les Celtes
UN CHAR QUI VOLE À TRAVERS LES AIRS
Ensuite Socrate décrit l’âme elle-même, en énonçant l’image d’un attelage ailé (246a3-d5).
C’est assez parler de l’immortalité de l’âme ; occupons-nous maintenant de l’âme en elle-même. Pour faire comprendre ce qu’elle est, il faudrait une science divine et des dissertations sans fin ; mais pour en donner une idée par comparaison, la science humaine suffit, et il n’est pas besoin de tant de paroles. C’est donc ainsi que nous procéderons. Comparons l’âme aux forces réunies d’un attelage ailé et d’un cocher. Les coursiers et les cochers des dieux sont tous excellents et d’une excellente origine ; [246b] mais les autres sont bien mélangés. Chez nous autres hommes, par exemple, le cocher dirige l’attelage, mais des coursiers l’un est beau et bon et d’une origine excellente, l’autre est d’une origine différente et bien différent : d’où il suit que chez nous l’attelage est pénible et difficile à guider.
C’est ici qu’il faut tâcher d’expliquer d’où vient entre les êtres vivants la distinction de mortels et d’immortels. L’âme en général prend soin de la nature inanimée, et fait le tour de l’univers sous diverses formes. [246c] Tant qu’elle est parfaite et conserve ses ailes dans toute leur force, elle plane dans l’éthérée, et gouverne le monde entier ; mais quand ses ailes tombent, elle est emportée çà et là, jusqu’à ce qu’elle s’attache à quelque chose de solide, où elle fait dès lors sa demeure. L’âme s’étant ainsi approprié un corps terrestre, et ce corps paraissant se mouvoir lui-même à cause de la force qu’elle lui communique, on appelle être vivant cet assemblage d’un corps et d’une âme, et on y ajoute le nom de mortel. Quant à celui d’immortel, il n’est point le résultat d’une démonstration, nous le composons sur de simples conjectures ; et sans avoir jamais vu Dieu et sans le comprendre suffisamment, [246d] nous disons que c’est un être vivant immortel dont le corps et l’âme sont de leur nature éternellement unis.
L’ATTELAGE FANTASTIQUE
Ainsi dans ce texte l’âme est comparée à un attelage céleste pourvu d’ailes. Cet attelage est composé par un char ailé conduit par un cocher et tiré par deux chevaux. Ce qui rappelle le motif de la pièce gauloise sur laquelle est représenté un attelage, mené par un cocher et guidé par la Victoire ailée.

Statère vénète (Armorique). Type au cheval-marin en cimier. Source : elsen.bidinside.com
La mission de l’attelage grec est de s’élancer vers le lieu supracéleste, « la Plaine de Vérité ». L’’âme après sa séparation du corps va vers ce lieu appelé Plaine de Vérité, là les âmes des défunts sont interrogées sur le genre de vie qu’ils menaient, sans aucune possibilité de mentir. Les bons vont séjourner parmi le philosophes et les poètes au séjour des hommes pieux ou mille prairies émaillées de fleurs variées donnent l’impression d’un éternel printemps. Les méchants sont conduits aux Enfers où ils subissent leur châtiment.
Cependant Platon fait une distinction entre les attelages des hommes et des dieux. Les attelages de ces derniers sont équilibrés et faciles à conduire, si bien qu’ils sont portés aisément au sommet de la voûte céleste dans un mouvement ascensionnel uniforme. Pour l’âme humaine, en revanche, ce mouvement devient difficile parce que l’attelage est mal apparié. Le mauvais caractère de l’un des deux chevaux rompt l’harmonie et contrarie la bonne marche de l’attelage. Trop occupées à tenter de rétablir la discipline de leurs chevaux, les âmes humaines connaissent une situation dramatique : les unes n’acquièrent, par intermittence, qu’une vision partielle et fugace des réalités idéales, tandis que d’autres, incapables de s’initier à la contemplation du monde des Idées, retombent sur la terre et s’incarnent dans un corps d’homme.
Là, les conceptions grecques et celtiques divergent puisqu’il semble que chez les Celtes il existe une troisième voie, celle du héros. L’attelage de ce dernier ne comporte qu’un seul cheval et il ne semble pas indiscipliné comme un des chevaux grecs qui mène son cocher vers sa perte. Dans le cas celtique, le conducteur semble sûr de lui et le cheval lui-même qui paraît doté d’une intelligence humaine mène son cocher à bon port. De plus la Victoire accompagne l’attelage celtique. Ainsi le conducteur de la pièce de monnaie gauloise peut vaincre la mort et revenir dans le monde des vivants.
DES CHEVAUX QUI VOLENT DANS LES AIRS
Parfois c’est le cheval androcéphale qui est ailé.

Cheval androcéphale ailé sur un statère en or des Cénomans, daté du Ier siècle av. J.-C. Description : cheval androcéphale galopant à droite, conduit par un aurige tenant devant lui un étendard (?), derrière, une roue du char est figurée, sous le cheval, un personnage est à terre. (Wikimedia Commons).
L’attelage celtique n’est pas le seul qui vole dans les airs précédé par la Victoire. Les chevaux des Dioscures ont également cette caractéristique extraordinaire puisqu’ils peuvent galoper dans les airs, même sans ailes. La Victoire, déesse ailée guide les héros pendant leurs exploits comme le démontre le bas-relief suivant.

Relief votif avec apparition des Dioscures. Dans la partie supérieure, les Dioscures galopent au-dessus d’une Victoire en vol. Marbre, IIe siècle av. J.-C., Larissa (Thessalie). Musée du Louvre. (Wikimedia Commons).
LA MOLÉCULE DE L’ESPRIT
Comme les chamanes lors de leur transe ou les individus qui sont passés par une expérience de mort imminente, les usagers de produits psychotropes peuvent accéder à des mondes parallèles comme le démontrent les expérience menées avec la DMT également appelée la Molécule de l’Esprit.
Cette molécule se trouve dans le règne animal et végétal et même le cerveau humain synthétise et produit du DMT en petite quantité. Par contre si l’on élève le niveau naturel de DMT au dessus d’un certain seuil, la molécule provoque des effets hallucinogènes puissants.
La diméthyltryptamine ou DMT est une substance psychotrope puissante présente de façon naturelle dans plusieurs plantes et entre dans la composition de préparations hallucinogènes artisanales comme l’ayahuasca breuvage, mais existant aussi sous forme synthétique. Elle procure un effet hallucinogène quasi immédiat et de courte durée ainsi qu’une expérience de mort imminente dans certains cas.
DES MONDES ÉTRANGES
Des études cliniques sur les effets du DMT sur des patients volontaires ont été menées entre 1990 et 1995 par le Dr Rick Strassman, psychiatre travaillant à l’université du Nouveau-Mexique. Les résultats ne sont guère surprenants puisque le DMT est présent dans les substances absorbées par les chamanes sud-américains. Ainsi ces patients ont vécu les mêmes expériences que les chamanes, ils se sont retrouvés dans les mêmes mondes et ont communiqués avec les mêmes entités surnaturelles. Reçu les mêmes enseignements. Plus surprenant, d’autres patients ont décrit des mondes et des êtres identiques à ceux rapportés par des gens qui croyaient avoir été enlevés par des extra-terrestres. D’autres ont vécus des expériences au seuil de la mort avec la conscience qui se sépare du corps. Puis la traversée rapide d’un tunnel pour se diriger vers une lumière blanche, chaude, aimante, omnisciente. Avec des êtres qui aident lors du parcours, tandis que d’autres menacent d’entraîner le sujet vers le bas. Une belle musique qui accompagne les premières étapes est omniprésente. Temps et espace perdent toute signification. Impression de vivre une expérience spirituelle et mystique de première importance. Tentation de ne pas revenir, mais d’un autre côté l’envie de partager les informations reçues dans ce monde étrange. D’autres encore ont vécu lors de leur expérience avec le DMT une illumination comme les grands mystiques.
Alors la question subsiste, est-ce que le DMT est un générateur d’hallucinations ou un récepteur qui entre en connexion avec d’autres mondes…
Le sujet est loin d’être épuisé…
CONCLUSION
En ce cas, le récit qui met en scène les pratiques d’inspiration chamanique qui entourent le culte de Trophonios lève le voile sur les rites secrets qui se déroulaient dans les sanctuaires qu’ils soient d’obédience orphique, druidique ou pythagoricienne. Car d’autres que Trophonios, dont Pythagore ou Zalmoxis, ont construit une chambre souterraine pour descendre aux Enfers. Ce qui démontre des pratiques similaires.
©E.D.2025
[ACCUEIL]
APPENDICE 1
Image mise en avant :
Le serpent primordial s’enroulant autour de l’œuf cosmique. Du côté gauche, le palmier qui figure l’arbre du monde, autrement dit l’axe du monde qui soutient la voûte céleste. Du côté droit, un murex, mollusque gastéropode dont on extrayait la pourpre. On peut noter les ressemblances avec le mythe druidique : l’œuf et le serpent.

L’œuf cosmique et le serpent entre palmier et murex. Le latin murex désignait dans l’Antiquité les mollusques gastéropodes dont on extrayait la pourpre. Monnaie de Tyr sous domination romaine, datant de l’époque d’Élagabal (vers 220-221 ap. J.-C. Source : arretetonchar.fr
Mais aussi les différences : la présence d’un gastéropode sur la monnaie de Tyr.

Coquilles de Bolinus brandaris, l’un des deux murex de l’Antiquité. (Wikimedia Commons).
Tandis que le texte de Pline mentionne dans le cas celtique un autre animal marin, l’oursin fossile, appartenant à l’embranchement des échinodermes.

Fossile d’un oursin de l’éocène (trouvé en Égypte). (Wikimedia Commons).
NOTES :
[1] Dans sa forme grecque originale, il servait de dieu domestique à qui des libations étaient faites après un repas.
[2] Ou Tyché, divinité de la Fortune, de la Prospérité et de la Destinée.
[3] Hercyna est une petite rivière de Béotie, dans le centre de la Grèce.
[4] Pausanias (IX, 39, 5-14).
[5] Plut., fr. 178 Sandbach (= apud Stob., Anth., IV, 52b, 49, 4-14 Hense) in Pierre Bonnechere, Les dieux du Trophonion lébadéen : panthéon ou amalgame ? Voir le lien en fin de page.
[6] Plutarque, Démon de Socrate., 21-23.
LE GUI :
[1] Françoise Leroux, Christian J. Guyonvarc’h, Les Druides, Éditions Ouest-France, Rennes, 1986, pp.159-160. L’utilisation d’une périphrase peut indiquer un tabou sur le vrai nom, que seul l’initié connait.
[3] Chêne rouvre (Quercus petraea).
[4] Pline l’Ancien Histoire naturelle, traduction d’Émile Littré, Paris, 1877, tome 1, extraits pages 605-606.
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Rick Strassman, DMT La molécule de l’esprit, Éditions Exergue, 2005.
Frank Bruce Lamb, Un sorcier dans la forêt du Pérou, Éditions du Rocher/ Le Mail, 1996.
John G. Neilhardt, Elan-Noir parle, Éditions 10/18, 2000.
Wallace Black Elk, Les voies sacrées d’un sioux Lakota, Éditions Le Mail, 1995.
Archie Fire Lame Deer, Le cercle sacré, Mémoires d’un homme-médecine sioux, Éditions Albin Michel, Paris, 1995.
Aldous Huxley, Les portes de la perception, Éditions 10/18, 2008.
Jérémy Narby, Francis Huxley, Anthologie du chamanisme, Éditions Albin Michel, 2009.
Thierry Piras, Chamanisme, Éditions Pardès, 2000.
Jérémie Benoit, Le chamanisme, Origine et expansion de la culture indo-européenne, Berg International Éditeurs, 2007.
David Lewis-Williams, L’esprit dans la grotte, Éditions du Rocher, 2003.
Jean Clottes et David Lewis-Williams, Les Chamanes de la préhistoire : transe et magie dans les grottes ornées, Le Seuil, 1996.
Jean-Pierre Mohen, Les rites de l’au-delà, Odile Jacob, 2010.
Collectif, La mort et ses au-delà, Coll. «Bibliothèque de l’Anthropologie», CNRS Éditions, Paris, 2014.
Collectif, La mort, les morts et l’au-delà dans le monde romain, Centre de Publications de l’Université de Caen, 1987.
Roger Joussaume, Des Dolmens pour les morts, Les mégalithismes à travers le monde, Hachette, 1985.
Miriam Philibert, Mort et Immortalité, De la préhistoire au Moyen Âge, Éditions du Rocher, 2002.
Dr. Raymond Moody, La vie après la Vie, Enquête à propos d’un phénomène : la survie de la conscience après la mort du corps, Éditions du Club France Loisirs, Paris, 1984.
Dr. Melvin Morse, La divine connexion, Éditions Le jardin des Livres, Paris, 2004.
Elisabeth Kübler-Ross, La mort est un nouveau soleil, Éditions du Rocher, 1988.
Science & Vie, N° 1211, On a vu la mort, La science a découvert comment la vie s’éteint, Août 2018.
SOURCES :
La personnalité mythologique de Trophonios – Persée
Le mythe de Timarque chez Plutarque et la structure de l’extase – Persée
Expérience de mort imminente — Wikipédia
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