CERNUNNOS (SERPENT À TÊTE DE BÉLIER)
LES DRUIDES SAISON 3 ÉPISODE 10
LE SERPENT CRIOCÉPHALE
Dans cet article nous abordons le cœur du mystère des druides. Avec une créature énigmatique : un serpent, connu à priori du seul monde celtique.
LE SERPENT À TÊTE DE BÉLIER
Cette créature est un ophidien pas comme les autres puisqu’il s’agit d’un serpent avec une tête de bélier. Une caractéristique hors du commun que les spécialistes appellent criocéphale, adjectif formé des mots grecs Kriós « bélier » et Képhalế, « tête ». Ce serpent criocéphale apparaît trois fois sur le chaudron de Gundestrup.
La première fois il est représenté avec le dieu aux bois de cerf qui le serre dans une de ses mains. Cette étrange divinité porte le nom de Cernunnos sur le pilier des Nautes.
Voir à ce propos SAISON 2 ANNEXE 14 Le pilier des Nautes
Il fait partie des animaux aux côtés du taureau, du cerf, du lion et du loup qui entourent le Maître des animaux. Ce dieu aux bois de cerf représenté sur le chaudron de Gundestrup est une figuration de la constellation du Serpentaire, dont la dénomination officielle est Ophiuchus.
Voir également SAISON 3 ANNEXE 7 Cernunnos et Ophiuchus

Cernunnos et quatre animaux. Chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré, © Copenhague, Nationalmuseet.
Ces animaux représentent, entre autres, les quatre saisons. Taureau (printemps), Lionne (été), cerf (automne) et loup (hiver). Cette plaque, en somme, fait office de calendrier. Le fait que le cerf est par sa taille mis en exergue et que le dieu porte des bois de cerf pleinement développés indique que cette scène se situe en automne lors du rut du cerf entre le 15 septembre et le 15 octobre. C’est donc l’équinoxe d’automne qui est mis en avant par cette plaque du chaudron de Gundestrup.
Pour un déchiffrement complet de cette plaque, voir SAISON 2 ANNEXE 1 Chaudron de Gundestrup et course du soleil
LA ROUE COSMIQUE
Le serpent criocéphale n’a pas de fonction saisonnière, mais il est néanmoins un indicateur temporel. Cependant il faut changer d’échelle puisqu’il ne s’agit plus des saisons d’un cycle annuel, mais d’ères cosmiques d’une durée de plusieurs millénaires. Le serpent à tête de bélier indique telle l’aiguille d’une horloge astronomique, l’ère de référence dans laquelle évolue le druidisme. C’est-à-dire l’ère du Bélier (2260 à 100 av. J.-C.). Le soleil se lève sur le point vernal durant 2160 années dans le même signe zodiacal, tout en se déplaçant petit à petit, jusqu’à atteindre l’ère suivante. Ce mouvement est appelé précession des équinoxes.
Voir à ce propos SAISON 1 ANNEXE 8 La précession des équinoxes
Ces 2160 années indiquent donc la durée d’une ère zodiacale. Cette durée doit ensuite être multiplié par les 12, le nombre de signes du zodiaque. Ce qui signifie qu’il faut 25 920 ans (2 160 x 12) pour faire le tour complet de la roue cosmique.
Voir SAISON 1 ANNEXE 10 Les ères astrologiques
Le druidisme est donc par conséquent une religion de l’ère du Bélier puisqu’il met en exergue la jonction des ères du Bélier et du Taureau. C’est pourquoi la scène centrale du chaudron de Gundestrup montre le sacrifice du Taureau céleste qui indique la fin de l’ère du Taureau (4 420 à 2 260 av. J.-C.) et par-delà en creux le début de l’ère du Bélier en 2 260 av. J.-C.

En haut, Orion (Orion) et son chien (Canis Major), au milieu l’énorme Taureau céleste (Taurus), en bas, la constellation du Dragon (Draco) et la Petite Ourse (Ursa Minor). Chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré, © Copenhague, Nationalmuseet.
Pour un déchiffrement complet de la plaque du fond, voir SAISON 1 ÉPISODE 5 Chaudron de Gundestrup et astronomie
LES ARCANES DU DRUIDISME
Ophiuchus porte une énigme en lui puisqu’il est le treizième signe du zodiaque, celui qui n’est pas retenu par la nomenclature officielle. Pourtant cette divinité mystérieuse est en fait le dieu le plus important du zodiaque des druides. Il en est le maître secret, le seigneur de la roue cosmique. C’est d’ailleurs dans cette fonction qu’il apparaît pour la deuxième fois sur le chaudron de Gundestrup. Lors d’une scène de passation de pouvoir. Sur cette plaque on peut voir le dieu cornu recevoir des mains de son père Taranis, la roue cosmique.

Taranis et le dieu cornu et la roue. Chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré, © Copenhague, Nationalmuseet.
Comme le personnage cornu porte un casque avec des cornes de taureau et non des bois de cerf cette scène se déroule au printemps. Cependant il est encore et toujours accompagné par le serpent à tête de bélier.
Ce dernier est ce que l’on appelle en Inde un animal véhicule (vâhana) qui le distingue des autres dieux. Le vâhana est un être, souvent un animal, qui sert de monture ou de véhicule à une divinité. Il est le symbole de la divinité qui le chevauche et grâce auquel on peut reconnaître le dieu auquel il est rattaché. Ainsi une statue du taureau Nandi est toujours dressée devant le temple de Shiva. Donc sans aucune information supplémentaire, on peut savoir grâce à l’animal véhicule quel est le dieu vénéré dans un temple. Si c’est une souris, c’est le dieu Ganesha et si c’est Garuda, un homme-oiseau, c’est un temple de Vishnou. Il en va de même avec le serpent à tête de bélier, sa présence indique qu’il s’agit du Maître des animaux, le dieu qui est communément appelé Cernunnos. À une exception près, car comme pour le torque, Cernunnos partage le serpent criocéphale avec la déesse-mère des Celtes.
Voir SAISON 3 ÉPISODE 4 Cernunnos et le torque
UN ÉTRANGE DÉFILÉ MILITAIRE
Le serpent à tête de bélier apparaît une troisième fois sur une des plaques du chaudron de Gundestrup. Sur l’image est représenté un défilé militaire, avec des cavaliers et des troupes à pied, tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Si seulement il n’y avait pas quelques éléments surnaturels qui indiquent qu’il s’agit bien de la figuration d’une scène mythologique. La grande taille d’un personnage — une divinité — qui trempe un second personnage dans une cuve ainsi que la présence d’un serpent à tête de bélier qui vole au-devant des quatre cavaliers. Ce n’est pas un sacrifice humain qui est représenté sur cette plaque comme on pourrait le penser. C’est exactement l’inverse puisqu’il s’agit d’une scène de résurrection qui est mentionnée dans un texte gallois. Dans ce récit, le héros Peredur doit affronter un dragon, mais d’abord il est le témoin d’une étrange cérémonie. Tous les hommes qui affrontent le dragon sont tués. Cependant après le combat, leurs cadavres sont plongés dans une cuve et chose extraordinaire, les hommes ressuscitent.
II alla à la cour des fils du Roi des Souffrances. En y entrant, il n’aperçut que des femmes. Elles se levèrent à son arrivée et lui firent bon accueil. Il commençait à causer avec elles, lorsqu’il vit venir un cheval portant en selle un cadavre. Une des femmes se leva, enleva le cadavre de la selle, le baigna dans une cuve remplie d’eau chaude qui était plus bas que la porte, et lui appliqua un onguent précieux. L’homme ressuscita, vint le saluer et lui montra joyeux visage. Deux cadavres arrivèrent encore portés en selle. La femme les ranima tous les deux de la même façon que le premier[1].
Sur la plaque du chaudron de Gundestrup, le défunt qui est trempé dans la cuve n’est pas un inconnu puisque l’astronomie permet de lui donner un nom. Il s’agit du cadavre d’Orion qui est plongé dans une cuve la tête en bas afin de ressusciter par la suite. Orion est facilement reconnaissable grâce à la présence de son fidèle chien, son vâhana (la constellation du Grand Chien, Canis Major). Ce qui signifie également que le grand personnage est une figuration du dieu Cernunnos. La présence du serpent à tête de bélier, autre vâhana, en apporte la confirmation. Donc deux protagonistes du mythe sont connus.

Constellation d’Orion avec ses chiens, le Grand Chien (Canis Major) et le Petit Chien (Canis Minor). Visible sur Pinterest : nemfrog.tumblr.com.
Mais quelle divinité se dissimule derrière le serpent criocéphale ?
LA NAISSANCE D’UN DIEU
Pour comprendre le mystère du serpent à tête de bélier, il faut se rendre en Thrace. Ce pays est le carrefour de plusieurs courants de pensées : pythagorisme, chamanisme, druidisme…Une terre de passage pour les conquérants ou les peuples à la recherche de terres nouvelles. Ce mille-feuille ethnique est surtout connu pour être la patrie de l’orphisme. Or le mythe de la création de la religion orphique rassemble quelques éléments qui ne devaient pas surprendre un druide de l’Antiquité.
Certains disent que les dieux et les créatures vivantes sont nés du fleuve Océanos[2] qui entoure le monde et que Téthys[3] est la mère de tous ses enfants.
Mais selon les Orphiques, la Nuit aux ailes noires, déesse que Zeus lui-même redoute, fut courtisée par le Vent et déposa un œuf d’argent dans le sein de l’obscurité ; et Éros[4], que certains nomment Phanès[5], sortit de cet œuf et mit en marche l’univers. Éros avait des ailes, deux sexes et quatre têtes et parfois sifflait comme un serpent ou bêlait comme un bélier. […] Phanès créa la terre, le ciel, le soleil et la lune mais c’était la triple déesse qui gouvernait le monde jusqu’au moment où son sceptre passa aux mains d’Ouranos[6].
Ainsi cet être primordial qui sifflait comme un serpent et bêlait comme bélier, est à l’origine de la création du monde.

Phanès entouré par les douze signes du zodiaque. (Wikimedia Commons).

Sont représentés sur le poitrail du dieu, un taureau, un lion (au centre), un bélier et au-dessus de la tête du dieu un serpent. Détail de l’œuvre précédente. (Wikimedia Commons).
Cet être androgyne est appelé Éros ou Phanès et nait d’un œuf d’argent déposé par la Nuit, Nyx, divinité dont l’origine remonte, c’est le cas de la dire, à la nuit des temps. Elle symbolise l’obscurité primordiale. Éros est un dieu grec qui incarne les forces primordiales qui dominent le monde avant la naissance des dieux et des hommes. À l’époque classique Éros perd son côté inquiétant et devient le dieu de l’amour. Tandis que Phanès est un autre nom de l’Éros primitif qui fait partie des cinq divinités primordiales. Né de l’œuf cosmique, il est à l’origine de la création. Ce qui signifie que le serpent à tête de bélier des druides est un être primordial plus ancien que les dieux eux-mêmes. C’est une divinité qui a créé la terre, le ciel, le Soleil et la Lune. Une divinité androgyne née d’un œuf d’argent.
L’ŒUF À L’ORIGINE DE TOUTES CHOSES
Il faut comparer cet œuf primordial à l’origine du monde avec d’autres mythes de la création. Voici la version de l’Inde antique :
Au commencement, il n’y avait que le Non-Être. Il fut l’Être. Il grandit et se changea en œuf. Il reposa toute une année, puis il se fendit. Deux fragments de coquille apparurent : l’un d’argent, l’autre d’or. Celui d’argent, voilà la terre ; celui d’or, voilà le ciel. Ce qui était la membrane externe, voilà les montagnes ; ce qui était la membrane interne, voilà les nuages et les brumes ; ce qui était les veines, voilà les rivières ; ce qui était l’eau de la vessie, voilà l’océan[7].
Cet œuf mi-or mi-argent est à l’origine de la création du monde.

Premier chapitre du Livre de la Genèse, écrit sur un œuf, musée d’Israël à Jérusalem. (Wikimedia Commons).
La question que l’on peut se poser est la suivante : existe-t-il dans la tradition celtique un œuf extraordinaire qui peut être comparé avec cet œuf cosmique hindou ?
L’ŒUF DE SERPENT DES DRUIDES
La réponse est oui, il existe effectivement chez les Celtes un œuf étrange que nombres de spécialistes n’ont pas hésité de comparer avec l’œuf de la tradition indienne. Mais il faut rajouter que le récit concernant cet œuf celtique est loin d’être aussi explicite. Voici le texte en question :
Il existe, en outre, une autre espèce d’œufs en grand renom dans les Gaules et dont les Grecs n’ont pas parlé. Des serpents s’enlacent + en grand nombre + ; avec leur bave et l’écume de leurs corps ils façonnent une sorte de boule appelée + urinum +. Les druides disent que cette façon d’œuf est projetée en l’air par le sifflement des serpents, et qu’il faut la rattraper dans un manteau sans lui laisser toucher la terre ; que celui qui s’en est emparé doit s’enfuir à cheval, car les serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés par l’obstacle d’une rivière ; l’épreuve qui fait reconnaitre cet œuf est qu’il flotte contre le courant, même s’il est attaché avec de l’or. De plus avec cette ingéniosité qu’ils ont à envelopper de mystères leurs mensonges, les Mages prétendent qu’il faut les prendre pendant une certaine lune, comme s’il dépendait de la volonté humaine de faire coïncider avec cette lune l’opération des serpents. J’ai du reste vu cet œuf : il était de la grosseur d’une pomme ronde moyenne, et sur sa coque se remarquaient de nombreuses cupules cartilagineuses semblables à celle dont sont munis les bras des poulpes. Les Druides vantent fort son merveilleux pouvoir pour faire gagner des procès et pour faciliter l’accès auprès des souverains, mais c’est une si grande imposture qu’un chevalier romain du pays des Vocontiens qui, au cours d’un procès, en portait un sur son sein, fut mis à mort par l’empereur Claude sans autre motif que je sache. Pourtant ces enlacements de serpents et leur union féconde semblent être la raison qui a déterminé les nations étrangères à entourer, en signe de paix, le caducée de l’image de serpents ; c’est l’usage en effet que les serpents du caducée n’aient pas de crêtes[8].
Texte pour le moins obscur. Il est évident que Pline n’a pas tout compris. Ou plus simplement, comme l’enseignement des druides devait rester secret, il n’a pas eu connaissance de toutes les données nécessaires pour reconstituer le mythe fondateur du druidisme. Pourtant ce texte contient quelques informations intéressantes. La première confirme qu’il existait effectivement chez les Celtes un œuf de serpent de grand renom aux vertus magiques. La seconde information est que ce sont les druides, eux-mêmes, qui racontent cette histoire extraordinaire. Et ils expliquent comment récupérer cet œuf magique, mais gare, les serpents veillent. Ensuite que Pline ne croit pas aux vertus de cet œuf, ce qui n’a pas grande importance, mais que ceux qui croient courent la peine de mort. Ce qui est plus digne d’intérêt reste la description de cet œuf de serpent.

Le serpent enroulé autour de l’œuf cosmique (gravure du XIXe siècle) Serpent enroulé autour de l’Œuf du Monde.Illustration tirée de l’ouvrage de Jacob Bryant, Analysis of Ancient Mythology, 1774. (Wikimedia Commons)
UN OURSIN FOSSILE
Les commentateurs de ce texte pensent en général que cet œuf de serpent correspond à un oursin fossile. Ce qui est d’ailleurs corroboré par des découvertes archéologiques. Comme cet exemple cité par C. J. Guyonvarc’h dans son ouvrage sur Les druides qui décrit la découverte faites par des archéologues :
En 1899 je fouillai, avec des collaborateurs, le tumulus du Poiron en Saint-Armand-sur-Sèvre (Deux-Sèvres) qu’entoure encore un remblai circulaire en terre. Ce tertre de 20 m de diamètre fut entamé jusqu’au-delà de son point central par une tranchée de 2 mètres de largeur et de 3.50m de profondeur. Il ne contenait qu’une petite capse[9], formée de six pierres de schiste, d’environ vingt et quelques centimètres de longueur, au milieu de laquelle un oursin fossile se trouvait enfermé[10].

Fossile d’un oursin de l’éocène (trouvé en Égypte). (Wikimedia Commons).
Cet oursin fossile ne peut être que le substitut rationnalisé de l’œuf de serpent mythique. Comme une petite croix portée autour du cou symbolise une appartenance au christianisme et de son enseignement. Bien entendu une simple croix ou un oursin fossile ne peuvent pas résumer à eux seuls le corpus complexe d’une religion. La dernière information fournie par le texte de Pline démontre que l’enlacement des serpents et leur union féconde est à l’origine du caducée. D’ailleurs ce dernier est une illustration des plus archaïques de l’union des dieux-serpents primordiaux enroulés autour de l’axe du monde.

Caducée découvert en 1822 sur les hauteurs de Lémenc à proximité de l’église de Lémenc (Savoie) conservé au musée savoisien. (Wikimedia Commons).
UN MYTHE DE LA CRÉATION
Il existe un autre mythe de la création qui évoque un œuf à l’origine de toutes choses. Il s’agit du mythe de la création des Pélasges qui le nom donné par les Grecs anciens aux premiers habitants de la Grèce.
Au commencement, Eurynomé, déesse de Toutes Choses, émergea nue du Chaos mais ne trouva rien de consistant ou poser ses pieds, c’est pourquoi elle sépara la mer d’avec le ciel et, solitaire, dansa sur les vagues. En dansant, elle se dirigea vers le sud et le vent agité sur son passage devint quelque chose de nouveau et de différent : elle pourrait ainsi faire œuvre de création. Poursuivant son chemin de sa démarche onduleuse, elle s’empara de ce vent du Nord, le frotta entre ses mains et voilà qu’apparut le grand serpent Ophion. Eurynomé dansait pour se réchauffer ; elle dansait sauvage et frénétique, devant Ophion et celui-ci, lentement, envahi par le désir, s’enroula autour de ses membres divins et s’unit à elle. Ainsi le vent du Nord, qu’on appelle aussi Borée, est fécondant, et c’est pourquoi les juments offrent leur croupe au vent et mettent au monde leurs poulains sans l’aide d’aucun étalon. C’est de la même manière qu’Eurynomé devint mère.
Ensuite ayant pris la forme d’une colombe, elle couva sur les vagues et, lorsque le moment fut venu, elle pondit l’Œuf Universel. Sur sa demande Ophion s’enroula sept fois autour de cet œuf jusqu’à ce qu’il éclose et se brise. Et de cet œuf sortirent ses enfants, c’est-à-dire tout ce qui existe : le soleil, la lune, les planètes, les étoiles, la terre avec ses montagnes, ses rivières, ses arbres, ses plantes et toutes les créatures vivantes[11].
Cet œuf primordial est encore une fois à l’origine du monde. Fruit de l’union d’une déesse oiseau et d’un serpent. Quel est le lien avec le serpent cornu ?
LE SERPENT CORNU
C’est encore une fois un détour par la Thrace qui apporte une réponse. Car il existe bel et bien dans l’orphisme, la religion sœur du druidisme. Outre Phanès, le dieu serpent à tête de bélier, un autre serpent cornu : Zagreus. Voici le résumé de cette légende sacrée qu’en a fait Salomon Reinach dans son ouvrage, Cultes, mythes et religions :
Zeus transformé en dragon, fait violence à sa fille Perséphone[12]. De cette union naît Zagreus[13], que Nonnos, dans un passage inspiré de la théogonie orphique, qualifie de petit cornu. Héra, jalouse, excite contre lui les Titans[14], qui l’amusent d’abord, puis se jettent sur lui pour le dévorer. Vainement Zagreus, essayant d’échapper à leurs coups, prend la forme d’animaux divers, en dernier lieu celle d’un taureau[15] ; son corps est mis en pièces et les Titans en dévorent les morceaux. Cependant le cœur de Zagreus est resté intact ; Athéné[16] l’apporte à Zeus, qui l’avale ou le fait avaler à Sémélé[17]. Bientôt Zagreus renaît sous le nom de Dionysos et les Titans, ses meurtriers, sont frappés par la foudre. Mais les hommes, nés de la cendre des Titans, portent la peine du crime de leurs ancêtres déicides ; seule, l’initiation aux rites orphiques peut les affranchir de ce péché et leur assurer la félicité éternelle[18].
Il faut suivre le cheminement de l’auteur qui explique pourquoi Zagreus tient à la fois du taureau et du serpent :
Zeus et Perséphone avaient pris l’un et l’autre, la forme de serpents et c’est du commerce de ces deux serpents que naquit Zagreus[19].
Mais avec de tels parents on peut le deviner, Zagreus n’est pas un rejeton ordinaire.
Le fils de deux serpents, Zagreus, naquit chose étrange avec des cornes sur la tête[20].
Sa naissance n’est pas moins étrange.
Évidemment les serpents sont ovipares, Perséphone devait pondre un œuf, et de cet œuf ne pouvait sortir qu’un serpent[21].
Salomon Reinach dans une intuition géniale, découvre la vraie nature du dieu.
Si la légende de la mort faisait de Zagreus un taureau, celle de sa naissance, nous croyons l’avoir montré, faisait de lui un serpent[22].
DEUX SERPENTS DIVINS
Le savant arrive plus loin à la conclusion suivante :
Revenons au serpent Zagreus. D’après ce que nous avons dit, le mystère de sa conception et de sa naissance comprend trois épisodes, trois tableaux : deux serpents divins s’accouplent ; il naît un œuf divin ; de cet œuf sort un serpent cornu, qui est un dieu[23].
Mais l’auteur va plus loin puisqu’il compare la légende de Zagreus, le serpent cornu, avec le mythe de l’œuf de serpent des druides qu’il résume ainsi :
Un œuf divin né de l’accouplement de serpents divins[24].
Et rajoute immédiatement le parallèle avec le serpent à tête de bélier de l’iconographie celtique tardive.
Pline ne nous dit pas qu’il sorte jamais un serpent de cet œuf miraculeux. Pourtant, l’imagination populaire ne pouvait se figurer un œuf de serpent, revêtu d’un caractère surnaturel et opérant des miracles, sans attribuer le même caractère à l’animal qu’il recelait dans sa coque. Alors même que nous posséderions seulement le texte de Pline, nous serions autorisés à conclure que les Gaulois avaient l’idée d’un serpent divin. Or ce que les textes ne nous disent pas, mais se contentent d’insinuer, les monuments nous l’apprennent : les Gaulois de l’est de la Gaule, à l’époque romaine, révéraient et figuraient un dieu serpent, et ce dieu serpent était cornu[25].
Il conclut de la façon suivante :
Ainsi dans l’orphisme comme dans la religion celtique, nous trouvons associés ces trois éléments : des serpents qui s’enlacent, un œuf divin, un serpent cornu qui est un dieu[26].
UNE HORLOGE ASTRONOMIQUE
Mais si Salomon Reinach poursuit une idée géniale, il ne peut toutefois pas mener sa réflexion jusqu’au bout. Pour une raison très simple, il lui manque les révélations du ciel étoilé. Il n’a pas pris en compte les informations que peut livrer la voûte céleste. Car si en Gaule et sur le chaudron de Gundestrup on trouve un serpent à tête de bélier. Il en va tout autrement dans le mythe de Zagreus où le dieu est clairement identifié à un taureau. Il meurt d’ailleurs sous cette forme et s’il est né sous la forme d’un serpent cornu, ses cornes ne peuvent être que celle d’un bovidé. Comment expliquer cette différence qui fait que dans le druidisme c’est un serpent-bélier qui est représenté et dans l’orphisme un serpent-taureau ?
La réponse est simple, ce n’est qu’une question d’époque, si le serpent à tête de bélier est l’aiguille de l’horloge astronomique qui indique l’ère du Bélier (2260 à 100 av. J.-C.), Zagreus est beaucoup plus ancien et figure une aiguille qui indique sans conteste l’ère du Taureau (4420 à 2260 av. J.-C.). Ce qui revient à dire que les repères célestes de l’orphisme sont plus anciens que ceux du druidisme. Ou les druides se sont adaptés à la nouvelle ère qui commence. Puisque ce n’est qu’une question d’ères sur l’horloge céleste. Mais ces données ne sont pas incompatibles. Pour en finir avec Zagreus, il existe peut-être une représentation du serpent cornu à tête de Taureau (ou de Bélier), et elle vient, comment peut-il en être autrement, des Balkans, sanctuaire de l’orphisme.

Un serpent à cornes d’une colonie du Néolithique tardif en Macédoine occidentale p.95 Les déesses et les dieux de la vieille Europe: mythes et images cultuelles Par : Marija Gimbutas, p.95.
LA NAISSANCE ET LA FIN D’UNE ÈRE
Tous les éléments sont rassemblés pour pouvoir reconstituer le mythe de la création de l’ère du Bélier. Il fallait tout d’abord que l’ancien monde disparaisse avec le sacrifice du Taureau céleste, symbole de l’ère précédente. Cette scène spectaculaire est figurée sur le chaudron de Gundestrup et peut même être datée de 2260 av. J.-C.

En haut, Orion (Orion) et son chien (Canis Major), au milieu l’énorme Taureau céleste (Taurus), en bas, la constellation du Dragon (Draco) et la Petite Ourse (Ursa Minor). Chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré, © Copenhague, Nationalmuseet.
C’est ensuite du chaos, la Nuit aux ailes noires du mythe orphique, que nait l’œuf cosmique. De cet œuf sort le serpent à tête de bélier qui symbolise la nouvelle ère qui commence. On peut même rajouter qu’après 2 160 ans, cette ère à son tour s’est achevée par le sacrifice d’un ovin, ère oblige. Il s’agit de la mise à mort du Christ, l’agneau de Dieu. L’agneau étant le rejeton du Bélier de l’ère précédente. Par ce sacrifice s’ouvrait l’ère du Poisson. Le christianisme avait deux mille cent soixante ans devant lui pour se développer, pour atteindre la maturité, pour décliner et pour disparaitre[27].
LE PREMIER NÉ DES ÊTRES
Il faut revenir quelques instants sur le serpent à tête de bélier. Pour savoir ce qu’il représente aux yeux des druides, il faut retrouver dans les mythologies du monde entier une divinité comparable. Dans le monde grec et romain, aucune divinité ne peut être comparée au serpent criocéphale. Dans l’orphisme, il existe bel et bien, c’est Phanès, le dieu à la fois bélier et serpent qui nait de l’œuf cosmique. Ce dieu est la clef qui permet de découvrir le caractère secret du serpent cornu. Dans un article précédent, l’hypothèse a été avancé que le druidisme est la fusion entre la religion des autochtones, peuples de l’âge de pierre et les envahisseurs indo-européens, gens de l’âge du bronze.
Voir à ce propos SAISON 1 ANNEXE 16 La colonisation de l’Europe
Or ces premiers habitants ont eux aussi colonisé l’Europe mais beaucoup plus tôt. Ce sont des paysans qui sont venus du Proche-Orient ou d’Anatolie. Et ils ont emmenés avec eux leurs dieux que l’on peut qualifier de méditerranéens.
LE DIEU SERPENT ÉGYPTIEN
Si cette théorie est exacte, il faudrait retrouver le serpent à tête de bélier dans une civilisation méditerranéenne. Or cette civilisation existe, elle est très ancienne, prestigieuse et surtout elle ne peut décemment être soupçonnée d’avoir été contaminé par la mythologie indo-européenne. C’est de l’Égypte ancienne qu’il est question, la civilisation méditerranéenne par excellence.
Ce Phanès qui a la tête de bélier et quelque fois la tête de serpent, et dont l’ample sein recèle les images prototype de toutes les choses, comparé à Phanos (Bacchus[28]), à Phanée (le soleil) et à Phanak (Osiris), ce Phanès n’est autre que Pi-Amoun ou Knef. Car Knef est le premier né des êtres, le démiurge typique ; Knef est criocéphale, Knef est ce long serpent plié en orbe d’azur, et dont la tête mord la queue[29].
Encore un dieu qui porte les caractéristiques à la fois du bélier et du serpent. Un serpent primordial, la vraie apparence d’Atoum et d’Osiris, forme sous laquelle ces dieux existaient avant la création du monde et à laquelle ils reviendront quand tout, y compris les dieux, disparaîtra.

Amon corps de serpent et tête de bélier, une figure de Kematef, le serpent primordial. Source : Pinterest
UN DIEU CRÉATEUR
Et c’est en Égypte que l’on retrouve une création du monde que ne renieraient certainement pas les druides puisqu’il réunit le serpent primordial cornu ainsi que l’œuf cosmique dont sont issus le ciel et la terre.
Voici (d’après le livre d’Hermès) comment se joue l’immense spectacle de la création : Des ténèbres infinies étaient répandues sur l’abîme, les eaux le couvraient, et un esprit subtil, une pure intelligence résidait au sein du chaos par la puissance divine… Tout à coup brilla au sein de la nuit éternelle un rayon sacré, lumière suave, réjouissante, ineffable, la lumière primitive, qui est le démiurge, Knef, plus ancien que l’humide, que l’eau primitive, venue de la Nuit. Un mouvement, une agitation inexprimable se fit dans l’humide. Il s’éleva une vapeur et un grand bruit[30] et de ce bruit partit une voix, comme la voix de la lumière, et par cette voix de lumière fut articulé la parole[31], le Verbe[32]. Or Knef le créateur, qui est toute lumière et toute vie, qui est à la fois mâle et femelle, voulant créer dans la plénitude de sa puissance, la parole divine fit irruption dans le pur ouvrage de la nature, et s’unissant avec le démiurge Knef, dont elle partageait l’essence, elle mit au monde le second démiurge, le dieu du feu et de la vie, Fta, qui sortit de l’œuf-monde produit par Knef ? L’œuf-monde appelé symboliquement le limon primitif, renfermant en soi tous les éléments et toutes les forces élémentaires, était grossière et sans forme lorsque l’esprit lui imprima le mouvement, la concentra en une seule masse, et lui donna la forme d’une sphère avec toutes ses qualités. Cette sphère devint le globe et l’œuf du monde que Knef laisse échapper de sa bouche, le Verbe manifesté, la raison ou la parole visible que le démiurge proféra lorsqu’il voulut former toute chose…[33]
LE DIEU PRIMORDIAL DES DRUIDES
Ainsi le serpent à tête de bélier est le dieu primordial des druides, plus ancien que les dieux eux-mêmes. Le créateur à travers l’œuf cosmique de l’univers tout entier. Il est la lumière qui luit dans le chaos originel. Il est le Verbe qui ordonne la création. Nous voici bien loin des druides adorateurs des sources, des animaux et des arbres. Cet être primordial est l’alpha et l’oméga. Il est le début et la fin. Il est à la fois celui qui est né de l’œuf cosmique et celui qui engendre dans le cycle précédent ce même œuf. Car pour les druides le temps est cyclique, chaque destruction d’un monde génère la naissance du monde suivant, d’une nouvelle ère. Mais pour ce faire il n’est pas seul, il faut pour cela rappeler la conclusion de Salomon Reinach :
Deux serpents divins s’accouplent ; il naît un œuf divin ; de cet œuf sort un serpent cornu, qui est un dieu.
LES DIVINITÉS SUMÉRIENNES
Dans la mythologie sumérienne ces deux serpents primordiaux se nomment :
Lahmou et Lahamou, les deux premiers-nés, sont des divinités assez mal définies. Ils semblent être un couple de serpents monstrueux. Ils donnent naissance à Anshar, le principe mâle, et à Kishar, le principe femelle, qui représentent, l’un le monde céleste, l’autre le monde terrestre[34].

Dessin d’un vase en stéatite verte trouvé à Telloh (Lagash), aujourd’hui au Louvre (De Sarzec, Découvertes en Chaldée, Paris 1883, pl. 44, fig. 2, pp. 234-236). (Wikimedia Commons).
En tout cas ces deux serpents primordiaux sont représentés de tout temps par le Caducée. Il n’y a pas de dualisme, mais au contraire ce symbole indique l’union des contraires.
DIEUX ÉGYPTIENS
Le motif des serpents divins qui engendrent un rejeton exceptionnel se retrouve dans la mythologie égyptienne.

Isis Thermouthis, Agathos Daimon à tête de Sérapis et Horus Harpokrates, époque Ptolémaïque. (Rijksmuseum van oudheden, Leyden). Source : pinterest.com
Ce bas-relief demande quelques explications puisque rien n’est simple. On peut y voir Isis-Thermouthis à gauche et Sérapis-Agathos-daimon à droite. Au centre, le fils de ces deux serpents divins : Horus-Harpocrate dont le corps est de forme ovoïde, un œuf ?
Cela semble logique d’après les exemples cités. Cependant il s’agit d’Osiris sous la forme d’un vase d’eau (sous le nom d’« Osiris-Canopus »). Un vase contenant de l’eau du Nil, avec une tête humaine.
Sur cette stèle la déesse Isis est représentée sous l’aspect du cobra Renenoutet[35] appelé parfois Thermouthis. En face est représenté un serpent avec une tête barbue. Il s’agit de Sérapis identifié au serpent « Bon Génie », protecteur d’Alexandrie que les Grecs appellent Agathos Daimon. Sérapis est lui-même une divinité gréco-égyptienne syncrétique et rassemble les traits d’Hadès, du taureau sacré Apis et d’Osiris, le dieu des morts. Le syncrétisme porté à son paroxysme. Pour finir le personnage central est identifié à Harpocrate qui est la forme du dieu Horus sous la forme d’un enfant. Harpocrate symbolise le Soleil naissant dans les premières fleurs de lotus émergeant des eaux primordiales.
Comme le dieu mourant chaque nuit, entrant dans le royaume souterrain, et renaissant
Chaque matin, les croyants pouvaient espérer vaincre la mort et ressusciter. Harpocrate est parfois représenté avec de petites ailes, auquel cas il s’agit d’un Harpocrate-Éros.
Il faut expliquer le contexte dans lequel évoluent ces dieux. Ce sont des divinités issues d’un syncrétisme, autrement dit d’une fusion, entre les religions grecque et égyptienne. C’est pourquoi ces dieux portent des noms doubles à la fois grecs et égyptiens. Cette nouvelle religion a été instauré à l’époque hellénistique par Ptolémée Ier, fondateur de la dynastie lagide. La dynastie lagide ou ptolémaïque est une dynastie hellénistique issue du général macédonien Ptolémée, fils de Lagos (d’où l’appellation « lagide »). Cette dynastie règne sur l’Égypte de 323 à 30 avant notre ère.
Ce sont à la fois des dieux anciens : Isis, Osiris et leur fils Horus et des divinités nouvelles : Isis, Sérapis et Harpocrate. Cependant l’iconographie diffère des représentations des divinités égyptiennes traditionnelles qui sont souvent représentés avec des corps humains avec des têtes d’animaux[36]. Ici c’est le contraire, ce sont des corps de serpents avec des têtes humaines. Mais surtout cette image est l’illustration de l’équation évoquée plus haut.
Deux serpents divins s’accouplent ; il naît un œuf divin ; de cet œuf sort un serpent cornu, qui est un dieu.
Car petit détail que l’on ne voit pas immédiatement, le petit dieu Horus-Harpocrate semble sortir d’un œuf et il porte des cornes de bélier sur sa tête parmi d’autres attributs.
La résurgence d’un mythe très ancien.
DANS LA PRATIQUE
Les druides gardiens de la Tradition ont gardé en mémoire le mythe de la création lié au serpent à tête de bélier. On peut se demander comment se traduisait ce mythe dans la pratique rituelle. Comme l’Eucharistie catholique qui dans la pratique représente le partage du vin et du pain entre croyants, mais qui à travers le phénomène de la transsubstantiation fait que ce pain et ce vin, par la consécration de la messe, sont réellement transformés en corps et sang du Christ. Pour cela il faut rappeler le texte de Lucien de Samosate qui présente un personnage du nom d’Alexandre d’Abonotichos (vers 105-170 apr. J.-C.). Lucien, né vers 120 et mort vers 180, est un rhéteur et auteur satirique originaire de Samosate. Il se moque d’Alexandre en le traitant de faux prophète et d’imposteur qui manipule les foules à des fins pécuniaires. Cependant son témoignage, même négatif, est important puisqu’il décrit les croyances et les superstitions de son époque.
Alexandre d’Abonotichos veut fonder un culte autour de l’adoration d’un nouveau dieu-serpent, Glycon, Pour cela, il fait circuler une prophétie selon laquelle le fils d’Apollon doit renaître dans le temple de la ville. Auparavant Alexandre avait enfermé un jeune serpent à peine éclot dans un œuf d’oie et il s’est ensuite arrangé dans une scène spectaculaire pour que l’on retrouve dans les fondations du temple d’Asclépios, en construction à Abonotichos, ce dieu serpent vivant sortant d’un œuf. Succès garanti devant une foule ébahie qui croit à l’incarnation du dieu Asclépios, dieu de la médecine et fils d’Apollon.

Le césar Philippe II (244-247) en face de Sarapis, avec Glycon au revers. Monnaie de Marcianopolis. (Wikimedia Commons).
Bientôt, Alexandre fait publier partout qu’il est le prophète du dieu qui vient de paraître et qu’il répondrait sous forme d’oracle à toutes les questions que l’on poserait. Entretemps, chose prodigieuse, le serpent avait grandi et sa tête avait pris une figure humaine. Pour sa mise en scène, Alexandre utilise un grand serpent domestiqué qu’il avait acheté en Macédoine. Il le dispose de manière à ce que son immense corps soit bien visible. Sur la tête du serpent Alexandre avait ajusté un masque humain et des ficelles qui faisaient ouvrir la bouche au monstre. Ainsi les oracles sortaient de la bouche même du dieu. Pour réussir son spectacle, Alexandre devait être un marionnettiste de talent. Ce qui ne signifie pas qu’il était malhonnête, malgré les allégations de Lucien. Une solide inimitié séparait les deux hommes avec du coté de Lucien des ruses frisant la malhonnêteté pour démasquer le nouveau culte du serpent divin et une tentative d’assassinat du côté d’Alexandre pour faire taire définitivement son contradicteur.

BITHYNIE, Nicomédie. Caracalla. (198-217 ap. J.-C). Lauréat, drapé et cuirassé buste à droite / Le serpent Glycon enroulé à gauche, avec une tête humaine aux longs cheveux. Source : cngcoins.com
En tout cas, on accouru de tout le pays pour consulter ce serpent divin et recueillir ses prophéties.
Il faut dire que ce serpent Glycon ressemble étrangement au serpent à tête de bélier des druides, si ce n’est l’absence de cornes.

Statue du serpent Glycon retrouvée à Tomis, aujourd’hui Constanza, Roumanie. (Wikimedia Commons).
Il se peut fort bien que les druides dans le secret du sanctuaire aient eu recourt à un procédé semblable pour illustrer de façon tangible leur création du monde en faisant sortir un jeune serpent d’un œuf devant des participants sidérés. Ce qui ne signifie pas qu’ils faisaient simplement des tours de magie pour impressionner leurs fidèles. Mais que les druides et leurs adeptes dans une atmosphère mystique croyaient réellement en la présence de leur dieu primordial dans le sanctuaire. Comme les chrétiens croient en la présence réelle du corps et du sang du Christ lors de l’Eucharistie. Il ne faut pas oublier que les druides croient en ce qu’ils font et ne veulent pas simplement berner leurs adeptes. Explication rationnelle et athée remontant à la philosophie des Lumières, qui dénonce simplement une conspiration cléricale visant à tromper le fidèle. À n’en pas douter le druidisme faisait partie des cultes à mystères comportant des cérémonies religieuses secrètes réservés aux seuls initiés.
En tout cas, le culte du « Nouvel Asclépios », malgré les sarcasmes de Lucien de Samosate, a joui d’une immense popularité, puisque le culte serpent à tête semi-humaine Glycon se propagea jusqu’à Rome, dans tout l’espace danubien et la Syrie. Le culte a survécu jusqu’au milieu du IIIe siècle.
CONCLUSION
Chez les Celtes comme en Grèce plusieurs générations de dieux se sont succédés pour aboutir aux dieux ouraniens (les dieux classiques de la Grèce). Ainsi le serpent criocéphale, ce dieu primordial, plus ancien que les dieux eux-mêmes est devenu au fil du temps, un attribut, un sceptre en quelque sorte, un symbole de puissance pour le maître des animaux, plus connu sous le nom de Cernunnos. De premier des dieux, il est devenu presque un accessoire des dieux plus récents, sans toutefois disparaître complètement. Étrange destin de ce dieu qui est devenu le bâton des sages. Celui d’Aron que manipule Moïse devant le Pharaon d’Égypte pouvait se transformer en serpent. Le « bâton » de puissance de Cernunnos, ancêtre de la baguette magique, est resté sous sa forme originelle d’un serpent.

La verge d’Aaron se change en serpent (gravure). Auteur : Julius Schnorr von Carolsfeld.
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SOURCES :
NOTES :
[1] Les Mabinogion, Contes bardiques gallois, Peredur ab Evrawc, Traduction de Joseph Loth, Éditions Les Presses d’Aujourd’hui, Paris , 1979, pp. 221-222.
[2] L’Océan personnifié. Il entoure la Terre comme un immense fleuve.
[3] Elle symbolise la fécondité des eaux nourricières.
[4] Dieu grec qui symbolise les forces primordiales qui dominent le monde avant la naissance des dieux et des hommes. A l’époque classique Éros perd son coté inquiétant et devient le dieu de l’amour.
[5] Autre nom de l’Éros primitif, fait partie des cinq divinités primordiales. Né de l’œuf cosmique, il est à l’origine de la création.
[6]Robert Graves, Les mythes grecs, Tome I, Hachette, Paris, 2000, pp.38-39. Ouranos est la personnification du ciel, c’est pourquoi les dieux célestes sont appelés ouraniens.
[7] Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont/Jupiter, Paris, 1982, p.690. D’après la Chândogya Upanishad (3,19).
[8] Pline l’ancien, Histoire naturelle, Livre XXIX, XII, par. 52 à 54, Traduction A. Ernout, Les Belles Lettres, Paris, 2003.
[9] Boite utilisée pour protéger des objets précieux ou fragiles.
[10] Françoise Leroux, Christian J. Guyonvarc’h, les Druides, Éditions Ouest-France, Rennes, 1986, p330.
[11] Robert Graves, Les Mythes grecs, Tome I, Le mythe pélasge de la Création, Hachette Littératures, Paris, 1999, p.35.
[12] Perséphone est une divinité chtonienne, déesse du monde souterrain (les Enfers).
[13] Zagreus naît d’une union entre le dieu du ciel et la déesse des Enfers. Ce qui indique que Zagreus unit en lui les natures ouranienne et chtonienne de ses géniteurs. Les druides qui ne sont pas dualistes aiment l’union des contraires, ce qui les différencie fondamentalement des religions monothéistes.
[14] Les Titans sont des divinités primordiales plus anciennes que les dieux de l’Olympe. Autrement dit les Titans sont les dieux des habitants de la Grèce avant l’arrivée des Indo-Européens.
[15] D’après Robert Graves les métamorphoses de Zagreus sont les suivantes : Zeus habillé d’une veste en peau de chèvre, Cronos en train de faire descendre la pluie, puis un lion, un cheval, un serpent à cornes, un tigre et pour finir un taureau, c’est d’ailleurs sous cette forme qu’il est sacrifié et tué par les Titans. Robert Graves, Les mythes grecs, Tome I, Hachette, Paris, 2000, p.131.
[16] Athéna, fille de Zeus et déesse de la guerre.
[17] Sémélé est la mère de Dionysos.
[18] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.556.
[19] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.557. Un peu plus tôt, p.556, Perséphone est décrite sous l’aspect d’un monstre cornu.
[20] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.557.
[21] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.557.
[22] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.558.
[23] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.558.
[24] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.559. Le sujet à été largement commenté dans un chapitre précédent.
[25] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.559. Rappelons que l’enseignement des druides était un secret bien gardé, c’est pourquoi il n’existe aucune image ancienne du serpent criocéphale. Les druides disparus quelques initiés ont outrepassé l’interdiction de représenter les dieux.
[26] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.559.
[27] Cependant en ces périodes de forte déchristianisation, toutes les religions ne disparaissent pas forcément, mais elles se rétractent, se recroquevillent et attendent des jours meilleurs, il n’en reste parfois que le noyau dur des croyants. Un exemple significatif de religion qui perdure est le shivaïsme qui est une religion de l’ère du Taureau et qui se porte à merveille encore de nos jours. Le judaïsme est également une religion de l’ère du Bélier et elle existe toujours. Mais ces deux religions restent confinées dans leurs communautés respectives, il n’y a aucun prosélytisme de la part de leurs adeptes. Si l’hindouisme croit, c’est grâce à la poussée démographique. D’ailleurs la constellation du Poisson fait figure d’exception puisqu’elle dépasse largement le cadre des 30 degrés qui lui sont alloués le long de l’écliptique. De plus il y a deux poissons. Qui est le deuxième poisson ? Certains ont avancé le nom de Karl Marx, ce qui est parfaitement ridicule. Le communisme n’a été qu’un feu de paille à l’échelle du temps. Certes sanglant, avec tous ses sbires malfaisants, Staline, Mao ou les Khmers rouges, la liste est hélas bien longue, qui ont régné durant ce cours laps de temps (à peine 100 ans sur 2160, mais un triste bilan de plusieurs dizaines de millions de morts. La grande erreur du communisme a été de vouloir supprimer les classes sociales. Or une société équilibrée repose justement sur l’harmonie entre les classes sociales. Tout déséquilibre entraine une dictature : soit militaire (les juntes d’Amérique du sud par exemple), soit religieuse (les ayatollahs d’Iran), soit ouvrière (les dictatures communistes). Quant à la quatrième classe, celle des marchands, ils utilisent un vecteur beaucoup plus sournois pour assoir leur domination : l’argent.
[28] Dionysos.
[29] Biographie universelle, Ancienne et moderne, Partie mythologique, de Ma-Zy., Tome 55, L.G. Michaud, Libraire-éditeur, Paris, 1833, p.261. L’Ouroboros symbolise sous forme animale le cercle qui incarne l’éternel retour. Ce symbole indique qu’un nouveau début coïncide avec une fin dans une perpétuelle répétition. Ainsi le début de l’ère du Bélier, la naissance du serpent à tête de Bélier, coïncide avec la fin de l’ère du Taureau, le sacrifice du Taureau cosmique.
[30] Une sorte de Big-bang ancestral.
[31] Dans la Bible nous trouvons : Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fut.
La Bible de Jérusalem, Les éditions du Cerf, Paris, 1988, Genèse, 1, 3.
[32] Ce qui rappelle la Bible : Au commencement était le Verbe
et le Verbe était auprès de Dieu
et le Verbe était Dieu.
La Bible de Jérusalem, Les éditions du Cerf, Paris, 1988, L’Évangile selon St Jean, Prologue, 1,1.
[33] Biographie universelle, Ancienne et moderne, Partie mythologique, de Ch-Ly., Tome 54, L.G. Michaud, Libraire-éditeur, Paris, 1832, pp.538-539.
[34] Félix Guirand et Joël Schmidt, Mythes et mythologie, Larousse-Bordas, Paris, 1996, p. 70.
[35] Renenoutet, déesse agraire représentée sous la forme d’un cobra.
[36] Cette façon de représenter les dieux n’est pas non plus typiquement grecque.
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