RETABLE D’ISSENHEIM

LES MYSTÈRES DU RETABLE D’ISSENHEIM

Un Christ en croix couvert d’épines et de plaies, des anges aux couleurs chatoyantes, des monstres issus des pires cauchemars et une résurrection comme on l’a rarement vue…

Un article qui permet d’aborder de nombreux sujets, du Graal aux Templiers en passant par le Linceul de Turin et les plantes hallucinogènes.

Tel se présente le retable d’Issenheim, joyau du gothique tardif, visible au musée Unterlinden, ancien couvent dominicain à Colmar. Un retable désigne une œuvre peinte et sculptée qui se dresse derrière l’autel.

Le retable d’Issenheim tel qu’exposé au musée d’Unterlinden de Colmar.

Le retable d’Issenheim tel qu’exposé au musée d’Unterlinden de Colmar. (Wikimedia Commons).

UN ILLUSTRE INCONNU

Le retable est attribué à Matthias Grünewald (1475/80–1528), contemporain d’Albrecht Dürer, il frappe le spectateur par l’intensité de ses couleurs dignes de la Renaissance et l’étrangeté surréaliste de certaines scènes qui le rapproche de l’art médiéval d’un Jérôme Bosch.

Cependant l’auteur de l’œuvre n’a pas été identifié de façon certaine. Le peintre « Matthias Grünewald » est avec une grande probabilité un dénommé Mathis Gothart Nithart, né sans doute à Wurtzbourg v. 1475–1480 et mort à Halle en 1528, est un peintre et ingénieur hydraulique allemand de la Renaissance.

Longtemps considéré comme un autoportrait de Grünewald daté de 1529. Selon les recherches les plus récentes, il s’agirait plutôt de Jean l’Évangéliste.

Longtemps considéré comme un autoportrait de Grünewald, non daté. Selon les recherches les plus récentes, il s’agirait plutôt d’une étude pour Jean l’Évangéliste. (Wikimedia Commons).

Le portrait ci-dessus était considéré comme un autoportrait, cependant les spécialistes en ont conclu qu’il s’agissait plutôt d’une étude pour un personnage. Ce qui n’exclu rien. En fait, il est probable que ce soit, en fait, les deux : une étude et un autoportrait. (Voir plus loin).

Il est temps d’analyser et de décrypter la symbolique, l’ésotérisme et la mystique qui entourent l’œuvre de Matthias Grünewald.

LE GRAND ŒUVRE

Les huit panneaux de bois déployés de cet impressionnant retable émerveillent ou font frissonner. Telle cette crucifixion insoutenable de réalisme sur fond de paysage ténébreux. Le retable représente également les tourments de saint Antoine agressé par une cohorte de monstres redoutables. Tandis qu’une tendre nativité se dévoile entourée par un concert d’anges musiciens aux couleurs flamboyantes.

Retable d’Issenheim. L’œuvre dans toutes ses configurations.

Retable d’Issenheim. L’œuvre dans toutes ses configurations. (Wikimedia Commons).

LE MAL DES ARDENTS

Le polyptyque a été commandé au peintre Matthias Grünewald et au sculpteur Nicolas de Haguenau en 1512 pour orner le maître-autel du couvent des Antonins. Le retable est la propriété de l’ordre hospitalier de Saint-Antoine qui soignait les victimes d’une terrible maladie appelée alors « feu de saint Antoine » ou « mal des ardents » ou encore « peste de feu ». Ce mal est dû à un empoisonnement à l’ergot de seigle, champignon qui contaminait le pain lors d’épidémies fréquentes au Moyen Âge.

Détail du Retable d'Issenheim par Grünewald vers 1514 : homme atteint du mal des ardents dont les symptômes sont un ventre gonflé couvert d'ulcères, des convulsions et des spasmes douloureux ainsi que des nécroses suivies de gangrène aboutissant à des membres putrifiés.

Détail du Retable d’Issenheim par Grünewald vers 1514 : homme atteint du mal des ardents dont les symptômes sont un ventre gonflé couvert d’ulcères, des convulsions et des spasmes douloureux ainsi que des nécroses suivies de gangrène aboutissant à des membres putrifiés. La sensation de brûler de l’intérieur donne son nom à la maladie. Bridgeman Images

Le retable était ouvert les jours de fête et participait au processus de guérison et de réconfort des malades atteints du « mal des ardents » en montrant qu’ils n’étaient pas seuls dans leurs tourments puisque le Christ avait lui aussi souffert sur la croix.

UN ORDRE HOSPITALIER

L’Ordre des Hospitaliers de Saint Antoine à son apogée entre le 14e et le 16e siècle, dont l’emblème est le « T » comptait plus de 370 commanderies, maisons de quête et prieurés à travers toute l’Europe.

Saint Antoine revêtu de la tenue des Antonins avec le Tau, figurant la béquille des malades estropiés et les attributs traditionnels de Saint Antoine, la clochette pour appeler aux quêtes et le bâton thaumaturgique accomplissant des miracles de guérison.

Saint Antoine revêtu de la tenue des Antonins avec le Tau, figurant la béquille des malades estropiés et les attributs traditionnels de Saint Antoine, la clochette pour appeler aux quêtes et le bâton thaumaturgique accomplissant des miracles de guérison. (Wikimedia Commons).

COMPOSITION DU RETABLE

Par sa structure, le retable entre dans la catégorie des polyptiques à doubles volets. Il est donc conçu pour permettre trois présentations, vraisemblablement déterminées par le calendrier liturgique.

  • Le retable fermé. Visible durant la plus grande partie de l’année, montre une Crucifixion. La prédelle présente une Déploration sur le corps du Christ alors que les volets représentent saint Sébastien à gauche et saint Antoine à droite.

Le retable fermé. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

Le retable fermé. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar. Source : panoramadelart.com

  • La première ouverture. Réservée aux grandes fêtes (Noël, Épiphanie, Pâques, Ascension, Pentecôte, Trinité, Fête-Dieu, fêtes mariales). Le retable présente l’Annonciation, l’Incarnation et la Résurrection.

Première ouverture. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

Première ouverture. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar. Source : panoramadelart.com

  • La deuxième ouverture. Au centre de la caisse figure saint Antoine encadré de saint Augustin et saint Jérôme, rédacteur de la Vie de saint Paul l’Ermite, dans laquelle est narré l’épisode de la visite rendue à ce dernier par saint Antoine (volet gauche). À droite la tentation de Saint Antoine. Dans la prédelle apparaît le Christ entouré des douze apôtres.

Deuxième ouverture. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

Deuxième ouverture. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar. Source : panoramadelart.com

LE RETABLE FERMÉ : LA CRUCIFIXION

Le panneau central offre une vision tétanisante de la Crucifixion d’une intensité exceptionnelle. Située dans une ambiance crépusculaire, les silhouettes rouges ou blanches des protagonistes ressortent avec une intensité accrue. Le Christ en croix domine la scène, accentuée par sa taille disproportionnée par rapport aux autres personnages. L’impression de souffrance est renforcée par la torsion de la traverse qui se courbe sous le poids du corps.

Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar. Source : panoramadelart.com

Grünewald représente un Jésus livide, disloqué, au corps meurtri et ensanglanté, hérissé d’épines qui illustre de façon saisissante l’extrême cruauté de la crucifixion pratiquée par les Romains. Le visage est celui d’un homme qui vient de mourir.

Le visage du Christ, détail de la Crucifixion. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Le crucifiement (ou crucifixion) est un mode d’exécution pratiqué par les Perses puis les Grecs. Le crucifiement est un supplice au cours duquel le condamné est cloué sur une croix ce qui entraine une mort par asphyxie après plusieurs heures d’agonie. La peine est parfois précédée de supplices préliminaires, notamment la flagellation.

Dans le monde romain, le crucifiement est une peine infamante et réservée en premier lieu à ceux qui ne sont pas citoyens romains. Pratiquée surtout entre les Ier siècle av. J.-C. et Ier siècle, elle est tout d’abord appliquée aux esclaves, aux brigands et aux pirates. Puis également aux prisonniers de guerre, aux condamnés pour motifs politiques et parfois même aux citoyens romains lorsque la gravité de leur crime les faisait considérer comme déchus de leurs droits civiques. Pour les Romains, c’est souvent un châtiment de masse puisqu’ils crucifient des milliers de juifs lors des révoltes juives. Appien mentionne qu’après la défaite de Spartacus en 71 av. J.-C.,  lors d’une répression sanglante, six mille esclaves sont crucifiés le long de la Via Appia, de Rome jusqu’à Capoue.

Tableau représentant des esclaves romains crucifiés. Fedor Bronnikov, 1878, Galerie Tretiakov, Moscou. (Wikimedia Commons).

SYMBOLIQUE DE LA SCÈNE DE CRUCIFIXION

Conformément aux textes des évangiles, Marie, à la droite du Christ, est totalement accablée de douleur, elle est soutenue par Jean l’Évangéliste. L’ample tissu blanc dont elle est vêtue rappelle le linceul dans lequel sera inhumé son fils.  Marie-Madeleine est au pied de la croix, les mains aux doigts crispés dans la prière et la douleur sont tendues vers Jésus. À côté d’elle est représenté un vase de nard qui servira à embaumer le corps du Christ après sa mort. Elle lève le regard vers Jésus.

LE CULTE DES TÊTES COUPÉES

À gauche de la croix, saint Jean-Baptiste est accompagné de l’agneau mystique, symbolisant le Christ « l’Agneau de Dieu » (Agnus Dei) qui doit se sacrifier pour racheter les péchés des hommes. La présence de Jean-Baptiste est un anachronisme puisqu’il a été décapité en l’an 29 sur les ordres d’Hérode Antipas, à la demande d’Hérodiade et de sa fille Salomé. C’est à dire avant la crucifixion de Jésus qui est daté de l’an 33. Dans l’art, la tête coupée de Jean le Baptiste est souvent représentée posée sur un plat.

La Tête de saint Jean-Baptiste, Tableau peint en 1507 par Andrea Solari. Il représente la tête de Jean le Baptiste, tranchée et disposée dans une coupe. Musée du Louvre.

La Tête de saint Jean-Baptiste, Tableau peint en 1507 par Andrea Solari. Il représente la tête de Jean le Baptiste, tranchée et disposée dans une coupe. Musée du Louvre. (Wikimedia Commons).

Une tête coupée posée sur un plat est également représentée sur plusieurs sceaux templiers.

Sceau de Terrici de Nussa, templier allemeand, 1237, avec la description suivante : le champ servant de plat, une tête hirsute et barbue, vue de face.

Sceau de Terrici de Nussa, templier allemeand, 1237, avec la description suivante : le champ servant de plat, une tête hirsute et barbue, vue de face. Source : templiers.net

D’après les archives du Vatican, les Templiers vénéraient une tête coupée, que certains ont un peu vite appelé Baphomet. Cette tête à fait couler beaucoup d’encre et stimulé l’imagination débordante de beaucoup d’auteurs. Pour les uns il s’agit d’une relique de saint Jean-Baptiste comme celle conservée dans la cathédrale d’Amiens. D’autres hypothèses fantaisistes ont été avancées.

Le chef de Saint Jean le Baptiste à Notre-Dame-d'Amiens.

Le chef de Saint Jean le Baptiste à Notre-Dame-d’Amiens. (Wikimedia Commons).

Puisque d’autres  auteurs y ont vu la tête coupée de Jésus avec l’argument fallacieux que sur le suaire de Turin on peut voir un socle à la place du cou. Ce « socle » servant à exposer la tête pour être adorée.

Négatif du visage du linceul de Turin (1898). (Wikimedia Commons).

Les textes trouvés dans les archives du Vatican indiquent une autre piste, il s’agirait de la tête du premier Grand Maître de l’ordre du Temple, Hugues de Payns.

Voir également SAISON 2 ANNEXE 23 Le culte des têtes coupées chez les Celtes

L’AGNEAU DE DIEU ET LE GRAAL

On peut également noter la présence de la coupe dans laquelle coule le sang de l’Agneau de Dieu. Une figuration du Saint Graal contenant le sang de Jésus-Christ, recueilli par Joseph d’Arimathie quand le Christ est descendu de la Croix.

L’agneau de Dieu et la coupe. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

L’agneau de Dieu et la coupe. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Le Graal est un objet mythique de la légende arthurienne, objet de la quête des chevaliers de la Table ronde.

The Achievement of the Grail : Galahad, Bohort et Perceval découvrant le Graal, ici clairement identifié au Saint Calice. Tableau de Sir Edward Burne-Jones, William Morris et John Henry Dearle (1895).

The Achievement of the Grail : Galahad, Bohort et Perceval découvrant le Graal, ici clairement identifié au Saint Calice. Tableau de Sir Edward Burne-Jones, William Morris et John Henry Dearle (1895). (Wikimedia Commons).

D’après les textes du Moyen Âge, le Graal peut prendre différentes formes, avec entre autres, un calice, une pierre tombée du ciel et même dans sa version galloise…une tête coupée !!!

Voir à ce propos les différents aspects du Graal, SAISON 2 ANNEXE 13 Le Graal

Il est intéressant de noter que les sceaux des Grands Maîtres templiers en Angleterre représentent l’Agnus dei, sous la forme d’un agneau marchant, une patte levée, avec en arrière-plan une crosse surmontée de la croix.

UN PARFUM D’HÉRÉSIE

Grünewald a placé un non-témoin de la crucifixion en évidence dans la scène. Avec un doigt démesurément long qui pointe dans la direction du crucifié.

Saint Jean le Baptiste (détail). Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Saint Jean le Baptiste (détail). Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Deux interprétations sont possibles, la version officielle. Saint Jean le Baptiste agit comme un précurseur, annonçant la venue du Messie. En désignant Jésus, il souligne son rôle en tant que Sauveur et l’importance de sa mission.

Cependant certains courants chrétiens dissidents considéraient Jean Baptiste non pas comme le précurseur du Christ, mais comme le Christ lui-même. Jésus étant désigné par un geste accusateur comme un usurpateur. C’est la croyance de la secte des mandéens ou de groupes ésotériques se disant héritiers des Templiers. Ce qui expliquerait le reniment et le crachat sur la croix dont furent accusés les Templiers lors de leur procès. Grünewald un hérétique dépositaire d’un enseignement caché ?

Le texte que Grünewald a choisi pour expliquer le geste du Baptiste ne va pas dans ce sens puisqu’il est tiré du chapitre 3 de l’Évangile de Jean.

Ilium opportet crescere, me autem minui. (Il faut qu’il croisse et que moi, je diminue).

LES SEPT SCEAUX

Il faut suivre une autre piste puisque Jean Baptiste tient dans se main un livre ouvert. De quel livre peut-il bien s’agir ?

Il ne s’agit pas de l’Évangile de saint Jean puisque l’Évangéliste est de l’autre côté de la croix avec la Vierge et l’ouvrage n’est pas encore écrit au moment de la mort du Christ. Quel est l’autre livre de saint Jean qui est d’un importance capitale dans le Christianisme ?

Il s’agit bien sûr du dernier livre du Nouveau Testament : l’Apocalypse de Jean, un texte obscur et crypté écrit dans un langage symbolique et prophétique. Le livre est ouvert et le Baptiste nous en montre l’auteur du doigt, le Christ lui-même. Dans les pays de culture anglophone, il s’intitule Livre de la Révélation, ou Révélation de Jésus-Christ. Que Grünewald pense à l’Apocalypse en représentant ce livre est corroboré par la présence d’un agneau. L’Apocalypse mentionne plus de 26 fois un agneau et celui-ci est  toujours assimilé au Christ. Et seul l’Agneau immolé est digne d’ouvrir les sept sceaux de l’Apocalypse qui déclenche la fin des temps.

Le dragon à sept têtes. Hieronymus (saint ; 0345?-0420). Auteur du texte ; Psautier triple glosé de Cantorbéry, 12e siècle. BnF, département des Manuscrits, Latin 8846 fol. 120v. Source : essentiels.bnf.fr

Faire de Jésus Christ l’auteur de l’Apocalypse est contraire à l’enseignement de l’Église catholique qui attribue le texte apocalyptique à Jean l’apôtre (le fils de Zébédée). Grünewald un initié utilisant un langage symbolique ?

Apocalypse — Wikipédia

L’AGNEAU ET LE LIVRE SAINT

Parmi les thèmes iconographiques incontournables de l’Apocalypse : les Quatre Cavaliers, Les Sept Chandeliers, les Sept Trompettes, la Bête ou encore le Faux Prophète. L’Agneau Mystique, représentation du Christ et de son sacrifice sur la croix, prend toute sa place et est généralement représenté couché sur le Livre aux Sept Sceaux.

L’Agneau de Dieu assis sur le livre des sept sceaux. L’église paroissiale Saint-Oswald. Chaire de Joseph Kepplinger (1901). (Wikimedia Commons).

L’Agneau ouvre successivement les sept sceaux, ce qui provoque chaque fois une nouvelle vision :

  • le premier sceau fait apparaître le Premier Cavalier de l’Apocalypse, monté sur un cheval blanc qui représente  les fausses religions.

  • le deuxième sceau, le Deuxième Cavalier, montant un cheval rouge (ou roux) qui représente la guerre.

  • le troisième sceau, le Troisième Cavalier, sur un cheval noir qui représente la famine.

  • Le quatrième sceau, le Quatrième Cavalier, sur un cheval verdâtre qui représente la mort et les épidémies

  • le cinquième sceau fait apparaître les âmes de tous les martyrs de tous les temps, martyrisés pour la Parole de Dieu.

  • le sixième sceau annonce avec des signes célestes de grands cataclysmes accompagnant la fin du monde : tremblements de terre, le soleil devenant noir, la lune rouge et les étoiles du ciel qui tombent sur la terre.

  • le septième sceau marque  – le Jour du Seigneur – qui se divise en sept trompettes ou sept plaies.

LES DEUX JEAN

La croix au milieu de la composition du retable se comporte comme une balance en équilibre avec dans chaque plateau un Jean différent. À la droite du Christ, Jean l’Évangéliste, à gauche Jean-le-Baptiste. Les deux ne partagent pas seulement le même nom, mais leurs fêtes respectives évoquent une symétrie parfaite. L’Évangéliste est fêté au solstice d’hiver tandis que le Baptiste est fêté au solstice d’été. Les deux Jean se partageant l’année, l’un incarne le côté sombre (automne-hiver), l’autre le coté clair (printemps-été). Cet antagonisme des deux saints chrétiens reproduit la même structure que les divinités antiques au sein de la Religion des Étoiles. En effet les Constellations Orion et Ophiuchus forment un couple de jumeaux qui s’affrontent pour régner en alternance au côté de la déesse sur une partie de l’année. Toutes les religions de l’Antiquité ont reproduit ce schéma dès les époques les plus anciennes. Souvent les vicissitudes de l’Histoire ont effacé cet équilibre parfait entre les deux divinités au point de le rendre méconnaissable, mais une étude approfondie des différentes religions permet de retrouver ce système d’une antiquité remarquable dont les premières traces remontent à plus de 10 000 ans.

Pour en savoir davantage, voir SAISON 3  ÉPISODE 12 Les jumeaux divins et Découverte sensationnelle d’un bas-relief vieux de 11000 ans en Turquie

LES CLOUS AU TRAVERS DES MAINS

Rarement une crucifixion montrera des détails aussi sanglants. Comma par exemple des pieds tordus  sanguinolents et des mains crispées par une douleur aigue.

Crucifixion, détail des pieds du Christ. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Crucifixion, détail des pieds du Christ. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

D’innombrables œuvres d’art représentant le Christ crucifié placent les clous dans la paume de la main. Le tableau de Grünewald n’échappe pas à la règle. Ce qui est anatomiquement faux.

Crucifixion, détail de la main droite du Christ. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Crucifixion, détail de la main droite du Christ. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

En effet, enfoncés dans la paume, les clous déchireraient les chairs de la mains à cause du poids du corps du supplicié. Dans la pratique, pour tenir, les clous devaient traverser les os du poignets.

ANGES ET DÉMONS

Sont placés de part et d’autre du Christ, deux saints invoqués contre les épidémies : Antoine, contre l’ergotisme, et Sébastien, contre la peste. Les deux personnages sont debout sur des socles tels des statues.

Saint Antoine reconnaissable grâce à son principal attribut la crosse en forme de tau.

Saint Antoine l'Ermite. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Saint Antoine l’Ermite. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Saint Sébastien est représenté de façon classique, transpercé de flèches et recevant la couronne du martyre qui lui est apportée par des anges.

Saint Sébastien. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Saint Sébastien. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Dans le récit présenté dans la Légende Dorée, saint Sébastien ne trouve pas la mort à cause des flèches. Jacques de Voragine rapporte qu’après avoir été guéri de ses blessures, saint Sébastien se présente quelques jours plus tard, en bonne santé, devant l’Empereur pour le réprimander sur les mauvais traitements infligés aux chrétiens. Suite à cela, l’Empereur, furieux, fait arrêter saint Sébastien et ordonne qu’il soit tué à coups de bâtons, ce qui constitue le véritable martyre du saint.

Ces deux panneaux symbolisent l’association des contraires. Puisque Sébastien est représenté en jeune homme imberbe avec des anges qui viennent vers lui.

Saint Sébastien, détail des Anges. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Saint Sébastien, détail des Anges. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Tandis que saint Antoine représenté sous les traits un vieillard barbu est assailli comme à son habitude par un démon. Celui-ci a des cornes, un bec crochu et crache des flammes.

Le Diable attaquant la fenêtre, détail de Saint Antoine. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Le Diable attaquant la fenêtre, détail de Saint Antoine. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Les deux tableaux reflètent d’ailleurs deux conceptions de styles opposés. Saint Sébastien renvoie par le traitement des couleurs, des proportions et le rendu du paysage à l’art italien. Alors que le panneau de saint Antoine, plus sombre, avec sa fenêtre en « cul de bouteille » appartient encore au monde gothique.

LA DÉPLORATION SUR LE CORPS DU CHRIST

La scène centrale sur la prédelle — la partie inférieure d’un retable — représente la scène de la Déploration sur le corps du Christ qui suit la Descente de la croix et précède la Mise au tombeau avec notamment Marie-Madeleine, au visage déformé par la douleur. Encore une fois, le corps de Jésus est démesuré par rapport aux autres personnages. Saint Jean peine à soulever ce corps gigantesque qui montre déjà des signes de chairs en décomposition. La Vierge dont le visage est en partie recouvert par un voile ne peut dissimuler ses larmes.

Prédelle. Déploration sur le corps du Christ.

Prédelle. Déploration sur le corps du Christ. (Wikipédia Commons).

PREMIÈRE OUVERTURE : L’ACCOMPLISSEMENT DE LA NOUVELLE LOI

Cette section comporte quatre panneaux : l’Annonciation, le Concert des Anges, La Vierge à l’enfant et la Résurrection.

Première ouverture. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

Première ouverture. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar. Source : panoramadelart.com

Sur le volet gauche est représenté l’Annonciation. La scène est des plus classique avec l’archange Gabriel vient annoncer à Marie qu’elle a été choisie par Dieu. La scène se déroule pourtant dans un endroit contraire aux usages puisqu’il s’agit d’une église gothique baignée de lumière.

Aile gauche : l’Annonciation. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Aile gauche : l’Annonciation. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Si ce n’est la présence du prophète Isaïe qui semble planer dans un décor végétal sous la forme d’un ectoplasme grisâtre au-dessus des événements.

Le prophète Isaïe. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Le prophète Isaïe. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

LE PANNEAU CENTRAL

L’absence de moulure médiane sur le panneau central à l’endroit où se rejoignent les deux panneaux fermant la caisse crée l’illusion d’un panneau central unifié. Alors que la composition est en fait séparée en deux parties par une tenture vert sombre avec d’une part, le Concert des Anges, de l’autre, la Vierge et l’Enfant.

Panneau central. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Panneau central. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

DES ANGES MUSICIENS

Le Concert des Anges dégage une ambiance surnaturelle qui contraste avec la vision bucolique d’une mère et de son enfant. Entre les deux le lien est fait par des détails réalistes, très terre à terre, le baquet en bois pour le bain et le pot de chambre ainsi que les langes déchirés du nouveau-né. Les musiciens célestes et le chœur des anges sont placés sous un dais qui est figuré d’une manière très organique, le décor flamboyant semble prendre vie en fleurissant.

Partie gauche. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Partie gauche. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Le chœur des anges semble sortir d’un vortex nébuleux. Un chœur étrange dont les visages sont moroses et les bouches closes.

Anges sous le dais, détail du Concert des Anges. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Anges sous le dais, détail du Concert des Anges. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

LE LOUP DANS LA BERGERIE

Les anges musiciens ne semblent pas non plus s’accorder et l’on peut avancer l’hypothèse que cette musique céleste peut sonner dissonante. Pourquoi ?

Les Anges musiciens (détail). Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Les Anges musiciens (détail). Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Parce qu’il y a un intrus qui joue sans doute sa propre partition. Un ange déchu, banni du Paradis en punition de sa rébellion contre Dieu. Il s’agit de Lucifer dont le nom signifie « porteur de lumière ». Le plus beau et le plus lumineux des Anges, d’où son nom lié à la lumière. Il est représenté sous la forme d’un ange avec des plumes vertes et le sommet du crâne orné d’une crête de paon.

Lucifer. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Lucifer. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Lucifer personnifie également « l’astre du matin » (la planète Vénus) qui précède le lever du soleil, annonçant la venue de la lumière de l’aurore.

LA CHUTE DES ANGES

À une époque indéterminée, certains anges se sont révoltés contre Dieu et celui-ci pour les punir, les a précipités dans les ténèbres infernales. Cependant ces anges déchus n’ont pas perdu leurs pouvoirs surnaturels et continuent leur combat sournois contre Dieu. Cherchant à corrompre les créatures restées fidèles à Dieu. Le monde est ainsi en proie à un affrontement permanent entre les forces de Lumière et les forces des Ténèbres. Parmi les forces des Ténèbres émerge une figure inquiétante, celle du chef des Anges révoltés, le premier qui a osé défier Dieu : Lucifer également appelé Satan, le Diable ou encore le Malin. Quelle est la faute de Lucifer ?

Comment es-tu tombé du ciel, étoile du matin, fils de l’aurore, as-tu été jeté à terre, vainqueur des nations ?  Toi qui avais dit dans ton cœur : — J’escaladerai les cieux, au-dessus des étoiles de Dieu j’élèverai mon trône, je siègerai sur la montagne de l’Assemblée, aux confins du Septentrion. Je monterai au sommet des nuages, je m’égalerai au Très-Haut. Mais tu as été précipité au Schéol (aux Enfers), dans les profondeurs de l’abîme. (Isaïe, XV, 12).

Lucifer a commis le péché d’orgueil en voulant devenir l’égal de Dieu.

UNE DAMNATION ÉTERNELLE

Lucifer entraîne avec lui d’autres anges qui sont finalement sont précipités dans les abîmes infernales après une terrible bataille dans le ciel. Lucifer devenant l’incarnation de l’Ennemi, du Tentateur, le Serpent et finalement le Dragon.

Alors il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta avec ses Anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. On le jeta donc, l’énorme Dragon, l’antique Serpent, le Diable, ou le Satan, comme on l’appelle, le séducteur du monde entier, on le jeta sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui.

Martin Schongauer, Saint Michel terrassant le dragon, gravure sur cuivre entre 1485 et 1491.

Martin Schongauer, Saint Michel terrassant le dragon, gravure sur cuivre entre 1485 et 1491. Musée du Louvre.

Selon les légendes entourant le Saint-Graal, c’est dans une émeraude qu’est taillé le Graal, vase sacré qui recueillit le sang du Christ. Celle-ci se serait détachée du front de l’Archange déchu Lucifer au moment de sa chute sur Terre. L’émeraude est une pierre précieuse de couleur verte. Au Moyen Âge le vert passait pour maléfique, parce qu’il était la couleur du diable depuis au moins le XIIIe siècle.

L’ANGE PAON

Selon les croyances yézidies, il n’y a un seul Dieu. Ce dernier a crée sept êtres divins, dont le chef est Tawûsî Melek, le Seigneur de ce monde, qui est responsable de tout ce qui se passe sur ce monde, à la fois bon et mauvais. Tawûsî Melek dont le nom signifie « ange paon » est cependant considéré par les autres religions monothéistes comme l’ange déchu derrière lequel se cache Satan. C’est cet aspect du personnage que semble avoir retenu Matthias Grünewald.

Tawûsî Melek , l’ange paon. (Wikimedia Commons).

UN DIABLE AVEC DES PLUMES

Sur le retable d’Issenheim, Lucifer garde sa tenue chatoyante faite de plumes irisées (notamment du vert) du plus beau des Anges qui le distingue cependant des autres créatures célestes. Le Lucifer de Grünewald regarde dans une attitude circonspect le vortex, une entrée vers le royaume de Dieu, qui lui est désormais interdite.

Détail du Concert des Anges. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Détail du Concert des Anges. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Ou un regard intéressé ?

Cette ouverture permettant de pénétrer le royaume céleste pour prendre sa revanche ?

LES VIERGES DE LA PARTIE OUVERTE

Il y a un lien entre la scène de l’Annonciation et la partie droite du panneau central figurant la Vierge et l’Enfant. Sous le dais est représentée une Vierge rayonnante entourée d’un halo de lumière. Elle est couronnée par les Anges et est encore enceinte de Jésus.

La Vierge illuminée, détail du Concert des Anges. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

La Vierge illuminée, détail du Concert des Anges. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

La Vierge semble bénir un vase précieux contenant un remède contre le « mal des ardents (voir plus loin).

LA VIERGE ET L’ENFANT

La Vierge est représentée avec l’enfant Jésus avec des objets ordinaires : un petit lit, un baquet en bois et un pot de chambre. Sont manquant les détails traditionnels pour une nativité : Joseph, l’étable, le bœuf et l’âne. La Vierge porte de beaux habits qui détonnent avec les langes usés et déchirés de l’enfant. Grünewald dépeint une mère qui contemple radieuse son bébé. Un jardin clos est figuré à l’arrière-plan. Dans se jardin qui symbolise le Paradis sur terre, on peut distinguer un rosier sans épines. Cette « rosa mystica », la rose pure, la rose de l’innocence, désigne la Vierge qui n’est pas tachée par le péché originel, la première rachetée entre toutes les créatures. L’église qui s’élève au bord d’un lac a été identifiée comme abbaye bénédictine  Saint-Hildegarde, à Rupertsberg près de Bingen, en Allemagne.

Hildegarde de Bingen et ses moniales. (Wikimedia Commons).

Hildegarde de Bingen est une à la fois abbesse, mystique, visionnaire et une figure marquante de la médecine monastique de la fin du Haut Moyen Âge.

La Vierge et l’Enfant. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

La Vierge et l’Enfant. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Cette partie du panneau n’est cependant pas exempt de d’effets surnaturels puisqu’au-dessus de la Vierge figure dans les nuages un Dieu le père en toute majesté, porteur du sceptre et du globe crucifère, entouré par une multitude d’Anges.

Dieu le Père du Retable d'Issenheim, détail de La Vierge et l'Enfant avec des anges. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Dieu le Père du Retable d’Issenheim, détail de La Vierge et l’Enfant avec des anges. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Ou encore la scène intermédiaire de l’Annonciation aux bergers.

Annonciation aux bergers. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Annonciation aux bergers. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Ce panneau permet au peintre d’étaler son savoir-faire en offrant une infinité d’effets de lumière, de couleur et de transparence.

LE CHRIST TRANSFIGURÉ

Sur le volet droit est représentée la résurrection du Christ. On peut même aller plus loin, cette image du Christ vivant qui s’élève dans le ciel résume à elle seule trois moment clefs de la vie de Jésus : la Transfiguration, la Résurrection et l’Ascension. Plus de corps meurtri par des blessures multiples, mais un corps glorieux qui n’est marqué que par les stigmates de la crucifixion. Preuve qu’il s’agit bien de Jésus Christ crucifié auparavent.

La résurrection. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

La résurrection. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

Sur la partie basse, le linceul semble figé comme une colonne de glace par le froid du sépulcre vide, ce qui contraste fortement avec la chaleur des couleurs et le rayonnement intense qui culmine avec cette sphère iridescente autour du visage du Christ ressuscité qui se détache du ciel sombre et étoilé. Le tableau montre une maitrise chromatique impressionnante de la part de Grünewald. Les couleurs froides et chaudes s’emmêlent puis se séparent. À noter que les gardes s’écroulent terrassés par un sommeil profond, mais le temps semble s’arrêter puisqu’ils sont suspendu dans des poses impossibles . En tous cas, ils ne seront pas les témoins de la résurrection. À noter que l’artiste a pu laisser libre cours à son imagination puisque les Évangiles ne décrivent pas la Résurrection et que cette absence forme même une sorte de trou noir dans le texte ne laissant échapper aucune lumière qui puisse nous éclairer. Les récits ne reprenant qu’avec les apparitions ultérieures de Jésus.

SECONDE OUVERTURE DU RETABLE : SAINT ANTOINE

Le cœur du retable consacré à saint Antoine. À gauche, visite de saint Antoine à saint Paul ermite. Ensuite saint Augustin et Guy Guers. Puis saint Antoine. Le suivant est saint Jérôme. Tout à droite l’agression de saint Antoine par les démons. En dessous, le Christ et les douze apôtres.

Deuxième ouverture. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

Deuxième ouverture. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar. Source : panoramadelart.com

Sous forme de sculptures, saint Antoine trône au centre, à ses côtés se tient un cochon reçu en aumône. De part et d’autre, deux porteurs d’offrandes. Les bustes sculptés du Christ et des apôtres en prédelle, œuvre de Nicolas de Haguenau, sans lien avec saint Antoine, assurent la transition avec les autres panneaux du retable.

Panneau central sculpté. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar.

Panneau central sculpté. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar. (Wikimedia Commons).

Cette niche centrale est encadrée par saint Augustin et saint Jérôme, les deux pères de l’Église se tournant vers saint Antoine. Le commanditaire du retable, Guy Guers, est agenouillé aux pieds de saint Augustin. Un lion figure au côté de saint Jérôme. Selon la légende, saint Jérôme enseignait à ses élèves à Bethléem lorsqu’un lion boiteux s’approcha de lui. Tandis que les autres prenaient la fuite, le saint accueillit le lion avec bienveillance. Il examina sa patte blessée et en retira l’épine qui y était coincée. Grâce à ce geste, le lion fut guéri et resta fidèle au côté de Jérôme jusqu’à sa mort.

UNE RENCONTRE AU SOMMET

Le volet peint gauche représente la Visite de saint Antoine à saint Paul ermite.

Retable d'Issenheim. Aile gauche : Rencontre de Saint Antoine et Saint Paul l'Ermite dans le désert.

Retable d’Issenheim. Aile gauche : Rencontre de Saint Antoine et Saint Paul l’Ermite dans le désert. Bridgeman Images

Saint Antoine est richement vêtu, tandis que saint Paul en ermite porte une simple tunique en feuilles de palmier. En ce qui concerne le paysage, les valeurs sont inversées.  C’est derrière saint Paul que se déploie une végétation luxuriante, alors que derrière saint Antoine, le paysage est constitué par un enchevêtrement d’arbres morts couverts de mousse.

Paul partage avec Antoine le pain double que son corbeau lui apportait ce jour-là de la part de Dieu.

Le corbeau qui apporte du pain. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Le corbeau qui apporte du pain. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Grünewald place au premier rang des plantes médicinales aux vertus anesthésiantes ou vaso-dilatatrices qui devaient entrer dans la composition du remède miracle administrés par l’ordre des Antonins aux pèlerins souffrant du « mal des ardents ». (Voir plus loin).

Plantes médicinales. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Plantes médicinales (petit et grand plantain, véronique, pavot, gentiane, ortie blanche, verveine sauvage…). Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Source : cheminsbioenalsace.fr

Pour soigner les plaies superficielles, les Antonins utilisaient le baume de saint Antoine. Ce dernier était composé de plantes mélangées à des substances grasses au propriétés anti-inflammatoires, antiseptiques et cicatrisantes (feuilles de choux, noyer, bette, laitue, plantain, sureau… liés avec du saindoux, de la cire, de l’huile d’olive).

Pour les membres touchés par la gangrène, les Antonins faisaient appel à des chirurgiens laïcs. Ceux-ci amputaient les membres nécrosés.

Scène d’amputation, le chirurgien scie la jambe au niveau du genou d’un malade assis. Feldtbuch der Wundartzney,Augspurg, de Hainrich Stayner, 1542.

UN DISCRET AUTOPORTRAIT

Dans un angle du panneau apparaît le blason du commanditaire du retable, Guy Guers, noble dauphinois, prieur des Antonins d’Issenheim.

Blason de Guy Guers. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Blason de Guy Guers. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Source : cheminsbioenalsace.fr

On peut avancer l’hypothèse que Mathias Grünewald s’est représenté sous les traits du pauvre saint Paul l’Ermite face à son commanditaire riche, mais pingre, Guy Guers, prieur des Antonins, figuré sous les traits de saint Antoine. Le dépérissement du paysage symbolisant la sécheresse de cœur du prieur hautain. Revanche d’un artiste qui pense sans doute ne pas avoir été payé à sa juste mesure pour son œuvre monumentale.

Saint Paul l’Ermite alias Mathias Grünewald, le seul autoportrait connu de l’auteur du retable d’Issenheim ?

Saint Antoine. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Saint Antoine. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

La question mérite en tous cas d’être posée puisqu’il y a, à part l’âge, une ressemblance certaine entre l’autoportrait controversé de Grünewald et la figuration de saint Paul l’Ermite du retable d’Issenheim.

Autoportrait de Grünewald, non daté. (Wikimedia Commons).

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

Le dernier panneau montre l’agression de saint Antoine par des monstres envoyés par Satan. Dieu, appelé au secours par le saint, intervient pour combattre les forces des ténèbres.

La tentation de saint Antoine. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

La tentation de saint Antoine. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. (Wikimedia Commons).

Le saint est jeté à terre par la violence de l’attaque des démons. Il tente vainement de se protéger la tête. Une des créatures démoniaques lui tire les cheveux tandis que d’autres veulent le frapper à coups de bâtons.

OMBRES ET LUMIÈRE

À l’arrière-plan des diables incendient l’ermitage du saint

L’agression a lieu à plusieurs niveaux. Au premier plan l’agression de saint Antoine par les démons. Au second plan, le combat des êtres de lumière contre les créatures démoniaques.

Ange attaquant les diables, détail de La Tentation de Saint Antoine. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Ange attaquant les diables, détail de La Tentation de Saint Antoine. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

DÉMONS ET MERVEILLES

La Tentation de saint Antoine est un grand classique du Moyen Âge. Ce thème est connu par un très grand nombre d’œuvres d’art auxquelles il a fourni leur titre. Une des tentations de Saint Antoine parmi les plus spectaculaires est celle de Martin Schongauer. Sur cette gravure on peut voir le saint rester impassible au milieu de démons grotesques qui viennent l’agresser.

La Tentation de saint Antoine. Gravure sur cuivre de Martin Schongauer réalisée vers 1470-1475.

La Tentation de saint Antoine. Gravure sur cuivre de Martin Schongauer réalisée vers 1470-1475. (Wikimedia Commons).

LE FEU DE SAINT ANTOINE

Au Moyen Âge, sévissait une terrible maladie, déclenchée par un minuscule champignon le Claviceps purpurea ou Ergot du seigle qui infectait les farines.

Ergot du seigle sur du seigle.

Ergot du seigle sur du seigle. (Wikimedia Commons).

L’ergot du seigle (Claviceps purpurea) est un champignon vénéneux du groupe des ascomycètes, parasite du seigle (et d’autres céréales). Il contient des alcaloïdes responsables de l’ergotisme, en particulier l’acide lysergique dont est dérivé le LSD.

La maladie sévissait régulièrement durant tout le Moyen Âge entraînant des douleurs et des symptômes tels que des tremblements et des contractions musculaires ainsi que des inflammations ressenties comme des brûlures intenses ensuite la peau se couvrait de taches violacées et finalement la gangrène gagnait les bras et les jambes. La mort survenait souvent par septicémie.

Une victime du « mal des ardents ». Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Une victime du « mal des ardents ». Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

On attribuait alors à Saint-Antoine des pouvoirs de guérison. Celui-ci il subit dans le désert les tentations du diable au cours desquelles divers démons essayèrent de s’attaquer à sa vie. Le Saint résista à tout, ne se laissant pas détourner par les visions fantasmatiques. Les croyances populaires les reliques continuaient de faire des miracles.

DES VISIONS CAUCHEMARDESQUES

En plus des terribles maux du « mal des ardents », il faut ajouter des crises de délire et des hallucinations ressemblant à celles déclenchées par le LSD (diéthylamide de l’acide lysergique, dont l’ergotamine, l’alcaloïde de l’ergot, est un précurseur immédiat) et qui peuvent déclencher des troubles psychiatriques. Le malade est sujet à des spasmes, des convulsions, des vomissements, des douleurs musculaires intenses, pouvant toucher les muscles respiratoires. Le patient meurt alors après d’atroces souffrances par asphyxie.

ARRÊT SUR IMAGE

Il semble que Matthias Grünewald a voulu représenter sur ce panneau de telles hallucinations visuelles. L’homme palmé a la tête rejetée en arrière comme en transe et le spectateur, que nous sommes, assiste à son délire hallucinatoire peuplé de monstres cauchemardesques. Ses visions oniriques semblent projetées pour nous sur un écran géant en cinémascope et en technicolor. Du grand art, avant même l’invention du cinématographe. Tout le génie de Grünewald est là.

Saint Antoine attaqué par des créatures démoniaques. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

UN CARNAVAL SURNATUREL DE DÉMONS

Certaines substances psychotropes naturelles consommés lors de transes chamaniques permettent en effet la « rencontre » avec des entités ayant l’apparence de thérianthropes, c’est-à-dire des humanoïdes avec des têtes d’animaux tels qu’ils sont représentés sur le panneau de Saint Antoine. Ces « rencontres » peuvent être bénéfiques ou traumatisantes selon les circonstances. Ce qui semble être le cas pour saint Antoine puisqu’il ne rencontre pas des guides spirituels, mais des démons tout droit sortis de l’Enfer. Lorsque l’anthropologue Michael Harner est allé étudier la culture des Indiens Conibo de l’Amazonie péruvienne. Ceux-ci le convainquirent pour mieux comprendre leurs croyances de tester leur breuvage aux vertus hallucinogènes, l’ayahuasca. Harner décrivit un expérience terrifiante après avoir absorbé la concoction. Au bout de quelques minutes, il se retrouva précipité dans un monde de véritables hallucinations. Après être arrivé dans une caverne céleste où « un carnaval surnaturel de démons » battait son plein, il vit deux étranges bateaux qui flottaient à travers les airs et qui se combinèrent pour former « un seul vaisseau avec une énorme proue à tête de dragon, semblable à celle d’un navire viking ». Sur le pont, il put discerner « un grand nombre de personnes avec des têtes de geais bleus et des corps d’êtres humains semblables aux dieux à tête d’oiseau des peintures des anciennes tombes égyptiennes »[1].

On peut noter que c’est précisément le geai avec ses couleurs chatoyantes qui est le meneur des démons qui attaquent Saint Antoine.

UN REMÈDE MIRACLE

Un des remèdes employés par les Antonins consiste en l’administration d’un breuvage médicinal nommé le « saint Vinage ». Ce dernier était composé de vin des vignobles environnants (Issenheim, Guebwiller, Orschwihr, Bergholtz…) additionné de décoctions de plantes médicinales mis en contact avec les reliques de saint Antoine. Un mélange de plantes sédatives, narcotiques et désinfectantes pour atténuer les effets du « mal des ardents ».

Le saint-Vinage - détail du Panneau du Concert des Anges. Retable d'Issenheim, Musée Unterlinden, Colmar, France.

Le saint-Vinage – détail du Panneau du Concert des Anges. Retable d’Issenheim, Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

LE MAÎTRE DU SURRÉALISME

Le panneau de la tentation de saint Antoine ressemble avec celui du Concert des Anges le plus aux étranges œuvres surréalistes d’un Jérôme Bosch. Comme le thème de l’homme oiseau.

Jérôme Bosch. Le Diable avalant un damné. Détail du Jardin des délices.

Jérôme Bosch. Le Diable avalant un damné. Détail du Jardin des délices. (Wikimedia Commons).

Ou les démons agressifs.

L’Enfer de Jérôme Bosch est animé par des êtres monstrueux et agressifs (détail du panneau de droite).

L’Enfer de Jérôme Bosch est animé par des êtres monstrueux et agressifs (détail du panneau de droite). (Wikimedia Commons).

Ou encore le vortex d’où émergent les Anges du retable d’Issenheim. Ce qui n’est pas sans rappeler le tunnel qui relie le monde des hommes au royaume céleste qui est figuré sur L’Ascension des élus de Jérôme Bosch.

Anges sous le dais, détail du Concert des Anges. Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Anges sous le dais, détail du Concert des Anges. Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Jérôme Bosch. Visions de l'au-delà : L'Ascension des élus.

Jérôme Bosch. Visions de l’au-delà : L’Ascension des élus. (Wikimedia Commons).

UN BIEN ÉTRANGE MALADE

Mathias Grünewald à placé un curieux personnage dans sa composition. Le corps couvert de pustules, l’avant-bras n’est plus qu’un moignon et le ventre gonflé font penser que cet homme est atteint par le « mal des ardents ». D’autres détails permettent peut-être de préciser l’identité de cet individu. Il est en partie vêtu de rouge et chose extraordinaire ses pieds sont palmés.

Une victime du « mal des ardents ». Matthias Grünewald, Retable d'Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France.

Une victime du « mal des ardents ». Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, maître-autel de l’église des Antonins. Huile sur bois, 1512-1516. Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

LE PEUPLE MAUDIT

Or il existe au Moyen Âge une catégorie de personnes appelés cagots, traités comme un peuple maudit parce qu’ils étaient porteurs d’une maladie. Les cagots étaient fortement discriminés, ils devaient se marier entre eux, n’avaient le droit que d’exercer un certains nombre de métiers et habiter uniquement à l’écart des villages. Ils n’avaient pas le droit de se mêler au reste de la population. L’horreur qu’ils inspiraient était telle que dans les églises une entrée spéciale leur étaient réservées, de même qu’un bénitier et ils étaient séparés du reste des fidèles. Le prêtre leur tendait l’hostie au bout d’un bâton et à leur mort, ils étaient ensevelis dans un cimetière à part.

Certains métiers leurs étaient réservés, notamment charpentier, cordier, fileur de chanvre et tisserand. Ils devaient obligatoirement porter sur leurs habits un signe distinctif : une patte d’oie rouge cousue sur leur vêtement pour se faire reconnaître et paraître en public uniquement chaussés et habillés de rouge. Ces personnes étaient suspectées d’être porteuses de lèpre. Sainte Énimie qui avait été atteint de la lèpre, était pourvue, selon la légende, d’un pied palmé. D’ailleurs selon une croyance tenace, on pouvait reconnaître les cagots à certains traits physiques, comme leurs pieds palmés ou l’absence de lobes à leurs oreilles.

Donc double, voir triple peine pour ce malheureux atteint non seulement du « mal des ardents », mais considéré comme un lépreux et ainsi rejeté par la population.

Au XIXe siècle, une procession de cagots "Parias des Pyrénées" portant l'habit marqué d'une patte de palmipède, arrive sur les bords du Lapaca aux sons de la crécelle et de la cliquette qui les signalent. (Histoire épisodique du vieux Lourdes, Béarn).

Au XIXe siècle, une procession de cagots « Parias des Pyrénées » portant l’habit marqué d’une patte de palmipède, arrive sur les bords du Lapaca aux sons de la crécelle et de la cliquette qui les signalent. (Histoire épisodique du vieux Lourdes, Béarn). Source : wikiwand.com

Pour plus d’information, voir Cagot — Wikipédia

LE JOUR DES CORDIERS

Une date importante au sein du carnaval revêt une importance particulière : le 25 janvier, commémoration de la conversion de saint Paul, mais surtout « jour des cordiers ». Ce jour là on incendiait de petites cabanes ressemblant à celles des lépreux et dans lesquelles on avait entreposé du chanvre. Selon Claude Gaignebet, des cavités étaient pratiquées sous ces cabanes et des lépreux y descendaient. Les vapeurs de chanvres, au-dessus d’eux, permettaient à leurs âmes de voyager dans l’au-delà alors même que leurs corps, dans la fosse, semblaient reposer au sein de la Terre-Mère. Et il ajoute :

Purifiés, initiés, les lépreux ressortaient sauf de l’épreuve. Seules apparaissaient au matin, dans les cendres, de mystérieuses traces de pattes d’oie, attestant de l’envol sous cette forme, des âmes libérées du corps par le Pantagruélion (nom donné par Rabelais au chanvre) [2].

Ce jour des cordiers était par excellence celui des cagots. Encore un allusion aux plantes hallucinogènes en rapport avec les lépreux aux pieds palmés.

UN ÉTRANGE DIABLOTIN

Un dernier petit détail…

Lors de l’attaque des créatures fantastiques contre le malheureux saint Antoine apparaît dans l’image un étrange personnage qui porte des bois de cerf sur sa tête.

Personnage cornu, détail de la Tentation de saint Antoine. Retable d'Issenheim, Musée Unterlinden, Colmar, France.

Personnage cornu, détail de la Tentation de saint Antoine. Retable d’Issenheim, Musée Unterlinden, Colmar, France. Bridgeman Images

Cet être insolite pose question.

Est-il issu de l’imagination débordante de l’artiste ou est-ce une réminiscence des anciens dieux du paganisme ?

Impossible de ne pas penser au dieu celtique Cernunnos du chaudron de Gundestrup qui porte des bois de cerf au sommet de sa tête.

Le dieu cornu Cernunnos. Chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré.

Le dieu cornu Cernunnos. Chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré. (Nationalmuseet de Copenhague). (Wikimedia Commons).

Pour en savoir plus sur le dieu cornu celtique, voir SAISON 3 ÉPISODE 1 Cernunnos le Maître des animaux

LE RETABLE EN IMAGES

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Pour les passionnés du Moyen Âge voir également les Cathares et Monségur

Ainsi que Vlad III l’Empaleur, le véritable Dracula

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NOTES :

[1] Jérémie Narby, Le serpent cosmique, l’ADN et les origines du savoir, Georg Editeur, Genève, 2008, p. 60.

[2] Michel Lamy, Les Templiers, Éditions Aubéron, 1994, pp. 214 et 215.

SOURCES :

Retable d’Issenheim — Wikipédia

Le Retable d’Issenheim par – œuvre d’art analysée en images | Panorama de l’art

Le Retable d’Issenheim ou le pouvoir de guérir ? – Visites guidées en Alsace – Caroline Bronner, guide-conférencière en Alsace

Le retable d’Issenheim de Grünewald : sublime douleur

impression d’arts de Matthias Grünewald

LE RETABLE D’ISSENHEIM EN DETAIL

Les Templiers et les Croisades

Stefano Zuffi, Petite encyclopédie de la peinture, Éditions Solar, Paris, 2008.

Art Magazine, L’enquête qui a révélé Grünewald, N°21, Février 2008.

Le retable d’Issenheim, Le chef d’œuvre du musée Unterlinden, Réunion des musées nationaux – Grand Palais, Paris, 2023.