(DRUIDES) TOMBE DE VIX

LES DIEUX DES DRUIDES TOME II CHAPITRE VI

C’est sur un énorme vase grec trouvé dans une tombe celtique que l’on peut admirer la déesse-serpent des druides.

LA DÉESSE SERPENT

Elle[1] enfanta aussi un monstre irrésistible, qui ne ressemble en rien ni aux hommes mortels ni aux dieux immortels. Au creux d’une grotte naquit la divine Échidna à l’âme violente. Son corps est pour moitié d’une jeune femme aux belles joues et aux yeux qui pétillent, pour moitié d’un énorme serpent, terrible autant que grand, tacheté, cruel, qui gîte aux profondeurs secrètes de la terre divine. C’est là qu’elle aussi a sa grotte, en bas, sous un rocher creux, loin des dieux immortels et des hommes mortels ; là est l’illustre demeure que lui ont départie les dieux : c’est sous la terre, au pays des Arimes[2] qu’a été retenue l’atroce Échidna, dont la jeunesse doit échapper à jamais à la vieillesse et à la mort[3].

Dans le chapitre précédent, nous avons déploré la non-représentation de la déesse-serpent chez les Celtes sous la férule d’un interdit majeur du druidisme. Il semble que les Grecs, pourtant friands de faire représenter leurs dieux par des artistes, aient également fait l’impasse sur la figuration d’Échidna, une divinité dont le corps est pour moitié celui d’une femme, pour moitié celui d’un serpent. Étrange.

Et pourtant…

UNE SÉPULTURE PRINCIÈRE

La tombe de Vix est une sépulture princière datant de la période du Hallstatt final (datée de 470 av. J.-C. à 460 av. J.-C.). Découverte en 1953, la tombe féminine recèle d’objets si précieux que l’on a décidé de donner le nom de trésor de Vix à l’ensemble du mobilier funéraire. La Dame inhumé dans cette tombe a été nommé la princesse de Vix. Elle était allongée sur un char, parée de bijoux précieux, dont un magnifique torque en or, un véritable chef-d’œuvre d’orfèvrerie celte.  La sépulture est située sur la commune de Vix, au pied du Mont Lassois, dans le département de la Côte-d’Or, en Bourgogne.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Reconstitution de la cérémonie d’inhumation de la princesse celtique du Mont Lassois.

Reconstitution de la cérémonie d’inhumation de la princesse celtique du Mont Lassois. Source : musee-vix.fr

UN PEUPLE ANCIEN

Ce territoire était occupé à l’époque par les Lingons, un des plus anciens peuples gaulois. La position territoriale stratégique permit aux Lingons de bénéficier d’une prospérité économique et d’un développement culturel soutenus.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Denier frappé par les Lingons (entre 50 et 80).

Denier frappé par les Lingons (entre 50 et 80). (Wikimedia Commons).

UNE TOMBE À CHAR

Découverte en 1953, la tombe à char de Vix nous est parvenue en partie conservée. Une « tombe à char » désigne un type de rite funéraire d’inhumation pratiqué, entre autres, chez les peuples celtes et qui consistait à enfouir les restes d’une personne défunte — homme ou femme — avec un char de guerre ou d’apparat dans une même fosse. Dans le cas présent, la défunte était allongé dans la caisse du char, ce qui en fait en quelque sorte un corbillard antique.

Tombe à char : sépulture princière de Vix, mise au jour entre l'oppidum du Mont Lassois et la boucle de la Seine dans la commune éponyme de Vix en Côte-d'Or, datant du VIe siècle av. J.-C.

Tombe à char : sépulture princière de Vix, mise au jour entre l’oppidum du Mont Lassois et la boucle de la Seine dans la commune éponyme de Vix en Côte-d’Or, datant du VIe siècle av. J.-C. (Wikimedia Commons).

Reconstitution du char à quatre roues de la tombe de Vix.

Reconstitution du char à quatre roues de la tombe de Vix. Source : musee-vix.fr

UN VASE ÉNORME

En raison de l’importance et de la qualité de son mobilier funéraire, la tombe de Vix est considérée avec celle de Hochdorf comme une découverte de tout premier ordre pour la période celtique. La pièce maitresse de la tombe est le cratère de Vix, d’une taille hors du commun. C’est un gigantesque récipient en bronze d’une contenance de plus de mille litres. Haut de 1,64 m, d’un poids de 208 kg, fabriqué vers 530 av. J.- C. en Grande Grèce (Italie du sud).

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Le vase de Vix. Le plus grand vase en bronze antique connu au monde.

Le vase de Vix. Le plus grand vase en bronze antique connu au monde. Source : musee-vix.fr

Détail remarquable, les anses en fonte de bronze d’un poids de 46 kg chacune. En forme de volutes d’une hauteur de 55 cm, elles sont richement décorées de Gorgones grimaçantes et tirant la langue.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. La gorgone grimaçante du cratère de Vix.

La gorgone grimaçante du cratère de Vix. Source : musee-vix.fr

Durant l’Antiquité, les cratères étaient destinés à contenir un mélange de vin, toujours bu dilué avec de l’eau et de divers aromates. La boisson y était ensuite puisée et distribuée aux convives lors de célébrations rituelles ou festives, l’un n’excluant pas l’autre.

UN SITE EXCEPTIONNEL

L’oppidum du mont Lassois domine la haute vallée de la Seine d’une altitude de 100 m environ, près de Châtillon-sur-Seine. Des fouilles ont révélé qu’il a été occupé dès le Néolithique, puis de façon continue aux périodes ultérieures.

L'oppidum du mont Lassois domine la haute vallée de la Seine près de Châtillon-sur-Seine.

L’oppidum du mont Lassois domine la haute vallée de la Seine près de Châtillon-sur-Seine. (Wikimedia Commons).

Sa situation géographique et topographique en fait un lieu stratégique pour contrôler la circulation dans la vallée.  Lieu de transit d’une des routes antiques ramenant l’étain de Grande-Bretagne vers l’Italie.

Vue aérienne du Mont Lassois.

Vue aérienne du Mont Lassois. Source : musee-vix.fr

Depuis la découverte de cette tombe princière, les historiens ont mis en avant l’axe Rhône-Saône-Seine qui reliait la Manche à Massalia (Marseille).

LE PREMIER ÂGE DU FER

Au VIe siècle av. J.-C. et Ve av J.-C., le peuple gaulois des Lingons, dirigé par une aristocratie de type matriarcal, profite de ce site exceptionnel pour prélever sans doute une taxe de passage sur les marchands d’étain. La puissance et la richesse de l’aristocratie dominante établie au mont Lassois lui permet, suivant le rite funéraire de l’époque de la tombe à char, de constituer des sépultures d’un luxe exceptionnel.

Cette période correspond à la phase finale de la culture de Hallstatt, le premier Âge du fer, qui s’est développée entre environ 1200 et 450 av. J.-C.

LE TOMBEAU DE LA VOUIVRE

C’est lors d’une visite dans le musée de Châtillon sur Seine que le voyageur peut découvrir la déesse-serpent des druides. Elle fait partie du décor du magnifique cratère de Vix. La panse repose sur un pied circulaire en bronze coulé. Le corps du récipient est formé d’une seule tôle, mis en forme par martelage. Deux anses en bronze massif prennent appui sur le col orné d’une frise figurant des hoplites grecs. Le cratère est fermé par un couvercle surmonté d’une statuette représentant une jeune femme.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Détail de la frise avec ses quadriges.

Détail de la frise avec ses quadriges.  (Wikimedia Commons).

Vase de Vix. Le couvercle et la dame le surmontant.

Le couvercle et la dame le surmontant. (Wikimedia Commons).

LA GORGONE GRIMAÇANTE

Et que voit-on sur ce vase géant ?

Une Gorgone grimaçante tirant la langue.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Détail d'une des Gorgones qui décorent les anses du cratère découvert dans la tombe de Vix.  Ve siècle av. J.-C.

Détail d’une des Gorgones qui décorent les anses du cratère découvert dans la tombe de Vix.  Ve siècle av. J.-C. Source : agefotostock

La figure grimaçante représentée sur les deux anses du cratère est celle d’une Gorgone. Celle-ci présente des cheveux longs tresses et une frange bouclée. Les jambes du personnage se transforment en gros serpents qui rampent sur le cratère. La Gorgone porte une tunique aux motifs en écailles et deux autres serpents sont positionnés sous les bras. La Gorgone au visage grimaçant et au front plissé tire la langue. Sa bouche entrouverte laisse apparaître des dents pointues.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Vue d’ensemble de la Gorgone du vase de Vix.

Vue d’ensemble de la Gorgone du vase de Vix. Source : musee-vix.fr

Tout d’abord, qui sont les Gorgones ?

DES DIVINITÉS TERRIFIANTES

D’après la mythologie grecque, elles sont trois sœurs[4] : Sthéno, Euryalé et Méduse, filles de Phorcys et de Céto, deux divinités marines primordiales. Elles résidaient non loin du royaume des Ombres[5]. Elles offrent aux regards un aspect terrifiant. Elles ont une tête énorme, hérissée d’une chevelure vipérine, des dents aussi longues que des boutoirs de sanglier, des ailes d’or qui leur permettent de cingler à travers les airs. Leurs yeux démesurés changent en pierre quiconque les fixe.

Persée terrassant Méduse : À gauche, Persée. Il saisit Méduse par le cou et, de la droite, lui enfonce son épée dans la gorge. Olpé à figures noires, Londres, British Museum (550-530 av. J.-C.).

Persée terrassant Méduse : À gauche, Persée. Il saisit Méduse par le cou et, de la droite, lui enfonce son épée dans la gorge. Il détourne la tête pour ne pas être pétrifié par le regard du monstre.  Olpé à figures noires, Londres, British Museum (550-530 av. J.-C.). Source : journals.openedition.org

Seule Méduse, la plus célèbre des Gorgones, est mortelle. Elle périt des mains de Persée[6].

LE CHEMIN DES ÉTOILES. Persée tenant la tête de Méduse (Benvenuto Cellini), Place de la Seigneurie, Loggia dei Lanzi, Florence.

Persée tenant la tête de Méduse par Benvenuto Cellini. Bronze et marbre (base), 1545-1554. Sous la Loggia dei Lanzi, Florence, depuis 1554. (Wikimedia Commons).

Cette scène est une projection des événements qui se déroulent dans le ciel étoilé.

Persée tenant la tete de la Gorgone Méduse dans sa main dans l'Uranographia de Johannes Hevelius. 

Persée tenant la tete de la Gorgone Méduse dans sa main dans l’Uranographia de Johannes Hevelius.

UNE FEMME-SERPENT

La tombe de la dame de Vix est datée des alentours de 500 av. J.- C., c’est-à-dire à une époque au cours de laquelle les druides jouaient encore un rôle important dans la religion des Celtes. La Gorgone de Vix porte de longues tresses, elle a les yeux écarquillés, les pommettes saillantes, montre des dents pointues et tire la langue. Elle est vêtue d’une courte tunique recouverte d’écailles et ses épaules sont ornées d’ailes stylisées qui forment l’anse de la cuve[7]. Détail d’une importance capitale, mais qui n’est pas visible au premier abord. Sous ses bras se dressent des serpents dans une attitude menaçante. Du bas de la tunique sortent deux jambes serpentiformes qui sont terminées par deux grosses têtes de serpents.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. La gorgone de Vix ailée vue de ¾.

La gorgone de Vix,  ailée et aux jambes serpentiformes, vue de ¾. Source : musee-vix.fr

Les mythes concernant la déesse-serpent — devenue les vouivres et Mélusine dans le légendaire médiéval — devaient être vivace à cette époque. En 500 av. J.- C., pas de romanisation ni de christianisation en vue, tout juste une influence grecque et étrusque à peine naissante. Ce n’est certes pas un hasard si une créature mi-femme mi-serpent, ailée de surcroit, hante les légendes des territoires de l’ancienne Gaule. Une réminiscence des temps anciens.

(DRUIDES ) SERPENTE AILÉE.  Mélusine avec une queue de serpent et les ailes et les serres d'un aigle. Les ailes sont composées de plumes comme celles d'un oiseau. Bois gravé du XVIe  siècle.

Mélusine avec une queue de serpent et les ailes et les serres d’un aigle. Les ailes sont composées de plumes comme celles d’un oiseau. Bois gravé du XVIe  siècle.

LE SECRET DU CRATÈRE

La princesse devait, grâce à son éducation de noble, connaître tous les arcanes de la mythologie celtique la plus pure. La signification du serpent-bélier et de la serpente-ailée, les secrets du dieu-cerf et de la déesse-mère ainsi que les mystères du dieu des Enfers et de la déesse guerrière. Ces artefacts, il en existe d’autres, sont classés par les archéologues comme des cadeaux diplomatiques. Il faudrait en faire une étude exhaustive puisqu’ils ne figurent pas par hasard dans le mobilier funéraire des Princes et des Princesses celtes. Décrypter ces artefacts permet d’en savoir plus sur le caractère et les croyances de leurs propriétaires.

Ainsi le prince celte de Hochdorf, avec son lion de facture celtique rajouté intentionnellement sur son chaudron envoie un message dans lequel il signifie qu’il se sent noble et fort comme un lion. Un farouche guerrier d’essence royale puisque la symbolique de cet animal véhicule toutes ces qualités. Le décryptage du cratère de Vix nous permet d’aller encore plus loin dans l’analyse de la psychologie de la Dame qui gisait dans cette tombe. Tant la symbolique véhiculée par le cratère est riche d’informations sur sa propriétaire.

Le statut de cette femme de la tombe de Vix nous est inconnu, ce qui est sûr d’après le mobilier retrouvé dans la tombe, c’est qu’elle est d’une ascendance noble et qu’elle est riche et puissante. Par convention ces tombes sont appelées princière par les archéologues, mais elles peuvent très bien être… royales.

UN OBJET DE PRESTIGE

Les récipients de Vix et de Grächwil par exemple sont certes des cadeaux diplomatiques. Cependant, ce sont aussi des commandes. L’objet reflète le caractère, la fonction et même les croyances du commanditaire.

Maîtresse des animaux ailée flanquée de deux lions et tenant deux lièvres par les pattes, elle est surmontée d'un rapace qu'encadrent deux lions et deux serpents. Hydrie de Grächwil, datant du VIe siècle avant J.-C.

Maîtresse des animaux ailée flanquée de deux lions et tenant deux lièvres par les pattes, elle est surmontée d’un rapace qu’encadrent deux lions et deux serpents. Hydrie de Grächwil, datant du VIe siècle avant J.-C. (Wikimedia Commons).

Ce n’est pas simplement un bel objet. Les ambassadeurs grecs ou étrusques connaissait parfaitement les goûts et les désirs de leurs clients. Ils voulaient les impressionner et leurs faire plaisir pour assurer des échanges commerciaux fructueux avec ces hautes personnalités qui s’occupaient également de la sécurité des routes commerciales. C’est pourquoi ils recherchaient dans leur propre répertoire iconographique les créatures qui ressemblaient le plus aux divinités celtiques. Ainsi le propriétaire futur propriétaire peut s’identifier aux divinités que portent ces objets de prestige.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Cratère de Vix - Musée du Pays chatillonnais Chatillon-sur-Seine.

Cratère de Vix – Musée du Pays chatillonnais Chatillon-sur-Seine. (Wikimedia Commons).

Ainsi ce n’est certainement pas un hasard que de trouver cette femme-serpent, ailée de surcroit, dans cette tombe et encore moins pour une raison esthétique. Cette princesse celte a dû être impressionnée par cette représentation d’une divinité druidique. Car tout y est, le haut du corps d’une femme, le bas du corps transformé en serpents, des ailes qui forment l’anse.

UN MONSTRE AILÉ

Les anses du vase s’enroulent en volutes. Elles sont ornées par des appliques qui représentent des lions. Ce qui n’apparaît pas au premier abord, ces anses forment les ailes de la Gorgone.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. La gorgone ailée avec les jambes qui finissent en forme de gros serpents

La gorgone ailée avec les jambes qui finissent en forme de gros serpents. Source : musee-vix.fr

Le cratère présente en fait deux femmes-serpents qui forment les anses du récipient. Est-ce un seul et même personnage qui est dédoublé ?

Ou sont-elles les deux Gorgones immortelles qui restent après la mort de leur sœur Méduse. Ce qui fait du cratère un vase contenant une boisson qui donne la vie éternelle. Il rejoint en cela le Graal chrétien et le chaudron d’immortalité des Celtes. Ce dernier est aussi un chaudron de connaissance de l’avenir, pratique pour une Dame qui était peut-être une prophétesse gauloise.

UN TABOU PUISSANT

La Dame de Vix, personnage de haute lignée, devait évidemment savoir que la représentation des divinités était interdite par les druides. Contourner cet interdit à dû être excitant pour cette femme de pouvoir. Seule son autorité de princesse ou de reine lui a permis de rester en possession d’une pareille abomination et de ne pas encourir la colère et les anathèmes des druides. Une autre explication serait le déclin de l’influence des druides déjà à cette époque. En tout cas, aucun chaudronnier d’origine celte n’a été obligé de briser le tabou sur l’image des dieux. Car au final, c’est un récipient grec, qui représente un personnage de la mythologie grecque. Et pourtant cette mystérieuse créature ressemblait étrangement à la déesse-serpent des druides. C’est pour cela qu’elle a d’ailleurs été choisi par les ambassadeurs grecs.

Représenter un dieu ou une déesse était un acte terriblement impie, que seuls ces barbares de grecs, avec leur habitude de donner une image aux divinités, ont pu briser. Attitude incompréhensible qui pour un druide qui relevait d’un interdit majeur.

Voir à ce propos SAISON 1 ANNEXE 25 Les druides et la non-représentation des dieux

Qui était cette femme ?

UNE FEMME DE POUVOIR

La Dame de Vix devait avoir entre 35 et 55 ans, très peu d’éléments du squelette ont traversés les siècles. Juste assez pour permettre aux anthropologues de définir le sexe du défunt et d’affirmer que cette femme souffrait d’arthrose et qu’elle était atteint de malformations congénitales de la hanche et de la boite crânienne. Sa tête devait toujours pencher sur un côté et elle devait avoir une démarche claudicante. Ce lourd handicap, loin de la desservir, la qualifie immédiatement pour devenir un personnage hors du commun parmi les mortels. Car c’est ce que l’on appelle une infirmité qualifiante. Comme par exemple le devin aveugle qui peut « voir » l’avenir.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Reconstitution du visage de la dame de Vix.

Reconstitution du visage de la dame de Vix.

UNE REINE GUERRIÈRE

La richesse de la sépulture démontre que la « princesse » est une personnalité de haut rang dans la communauté du mont Lassois. L’oppidum qui domine la haute vallée de la seine est situé sur la route de l’étain qui relie les îles britanniques et Marseille, port grec en contact avec le reste de la Méditerranée. L’étain est un matériau indispensable à la métallurgie du bronze. Le plus grand gisement européen d’étain se trouve en Cornouaille britannique. Les élites s’enrichissaient en demandant un droit de passage et en assurant, en échange, la protection des convois de marchandises. D’autres tombes du même type dans la région semblent indiquer la présence d’une communauté dirigée par une aristocratie féminine. On a beaucoup glosé sur les influences grecque et étrusque sur la société celte durant le premier âge du fer, période de Hallstatt (750-450 av J.-C.). Mais une femme sur un trône n’est pas typique du monde méditerranéen et est plutôt dû à une influence des îles britanniques. Car en parlant des Bretons, Tacite évoque une reine qui cause bien des soucis à l’occupant romain, Le nom varie suivant les auteurs, les deux plus courant sont Boadicée ou Boudicca (« la victorieuse »), reine du peuple des Icéniens britanniques. Elle conduisit la révolte contre les troupes d’occupation romaine.

Boadicée, montée sur un char, ayant devant elle ses deux filles, parcourait l’une après l’autre ces nations rassemblées, en protestant « que, tout accoutumés qu’étaient les Bretons à marcher à l’ennemi conduits par leurs reines, elle ne venait pas, fière de ses nobles aïeux, réclamer son royaume et ses richesses ; elle venait, comme une simple femme, venger sa liberté ravie…[8]

Boadicée et ses filles, Thomas Thornycroft, 1856–1883, Statue en bronze, Pont de Westminster, Londres (Royaume-Uni).

Boadicée et ses filles, Thomas Thornycroft, 1856–1883, Statue en bronze, Pont de Westminster, Londres (Royaume-Uni).

Pratique confirmée par un autre texte :

 […] sous la conduite de Boadicée, femme de sang royal (car, dans les commandements, ils ne font nulle distinction du sexe) [9].

Ainsi les Bretons ne font aucune distinction entre dirigeants masculins et féminins, ce qui est très rare dans l’Antiquité. L’essentiel est d’être de sang royal. Ce qui est d’ailleurs encore d’actualité avec les souverains britanniques.

Mais le chef qui les excita surtout, qui les décida à la guerre contre les Romains, qui fut jugé digne d’être à leur tête et qui les commanda durant toute la guerre, ce fut Bunduica, femme bretonne, de race royale et d’un courage au-dessus de son sexe. Elle rassembla une armée d’environ cent vingt mille hommes, et monta sur une tribune faite, à la manière des Romains, avec de la terre détrempée. Sa taille était grande, sa figure farouche, son regard perçant ; elle avait la voix rude ; elle laissait tomber jusqu’au bas du dos son épaisse chevelure d’un blond prononcé, et portait un grand collier d’or ; sur son sein était serrée une tunique de diverses couleurs, et par-dessus s’attachait avec une agrafe une épaisse chlamyde. C’était là toujours son équipage ; mais alors, prenant en main une lance, afin de frapper tout le monde de terreur[10].

Le regard perçant et la figure farouche rappelle les traits de la Gorgone. Un autre détail de cette description doit retenir l’attention, la reine Boudicca porte un grand collier d’or. Or, à côté du spectaculaire vase de Vix, les archéologues ont retrouvé un de ces bijoux hors du commun. Ainsi peut-on vraiment retenir pour la Dame de Vix le titre de reine.

LE TORQUE EN OR

Le torque en or de la tombe de Vix.

Le torque en or de la tombe de Vix. Source : musee-vix.fr

Un torque en or est le symbole de la puissance de son possesseur. L’objet qui pèse 480g. est exceptionnel, un véritable chef d’œuvre d’orfèvrerie, puisqu’il est assemblé de façon complexes à partir de plus de 40 éléments différents. L’iconographie comporte entre autres des pattes léonines et surtout deux magnifiques chevaux ailés. Il est tout de même étrange que le thème des Gorgones apparaisse par deux fois parmi les objets de la tombe de Vix. La première fois de façon évidente avec ces Gorgones grimaçantes sur l’énorme cratère. La seconde fois avec Pégase, le cheval ailé, qui est né, faut-il le rappeler, du sang de la Gorgone Méduse, laquelle fût décapitée par Persée. Chrysaor, né en même temps que Pégase du sang de Méduse est le père du triple Géryon. Personnage considérable de la mythologie celtique puisqu’il est l’équivalent du dieu tricéphale que l’on rencontre en Gaule.

Le cheval ailé, détail du torque en or de Vix.

Le cheval ailé, détail du torque en or de Vix. Source : musee-vix.fr

DES ANCÊTRES PRESTIGIEUX

Mais il faut revenir au texte, Boudicca parle de ses nobles aïeux. Les ancêtres de la « reine de Vix » ne devaient pas être moins prestigieux, peut-être même revendiquait-elle une ascendance divine ou celle d’un héros exceptionnel. Aspirer à des ancêtres hors du commun n’est pas rare dans l’Antiquité. Les Romains se disaient les descendants d’Énée, héros de la guerre de Troie[11]. La reine du mont Lassois pouvait peut-être se prétendre descendante d’Héraklès. Le plus célèbre des héros grecs qui lors de ses pérégrinations en Espagne et en Gaule laissa d’après les légendes, une descendance nombreuse.

Les habitants de ces contrées affirment plutôt à tout venant ce que j’ai moi-même lu gravé sur leurs monuments : Hercule, fils d’Amphitryon, s’était hâté d’aller faire disparaitre les cruels tyrans Géryon et Tauriscus, dont l’un infestait l’Espagne et l’autre les Gaules ; après les avoir vaincus tous les deux, il eut, de ses relations avec des femmes nobles, plusieurs enfants qui appelèrent de leur propre nom les régions qu’ils gouvernaient[12].

En fait, elle n’était pas la descendante de l’Héraklès grec, mais plutôt de son alter égo gaulois. Celui qui est appelé à défaut d’autre chose l’Hercule gaulois.

Pour en apprendre davantage, voir SAISON 2 ÉPISODE 5 Orion, Ogmios et Héraklès

LA FILLE D’UN ROI

Or, la Dame de Vix est issue de la noblesse avec une sépulture digne d’une reine. Diodore de Sicile est encore plus précis, il évoque une princesse celte exceptionnelle.

Jadis régnait, dit-on, un homme célèbre dans la Celtique, qui avait une fille d’une taille et d’une beauté sans pareille. Fière de ces avantages, elle refusa la main de tous les prétendants, n’en croyant aucun digne d’elle. Dans son expédition contre Géryon, Hercule s’arrêta dans la Celtique, et y construisit la ville d’Alésia. Elle y vit Hercule, et, admirant son courage et sa force extraordinaire, elle s’abandonna à lui très-volontiers, et aussi le consentement de ses parents. De cette union naquit un fils Galatès, qui surpassa de beaucoup ses compatriotes par sa force et son courage. Arrivé à l’âge viril, il hérita du trône de ses pères. Il conquit beaucoup de pays limitrophes, et accomplit de grands exploits guerriers. Enfin, il donna à ses sujets le nom de Galates (Gaulois, desquels tout le pays reçut le nom de Galatie (Gaule)[13].

LA DESCENDANTE D’UN DEMI-DIEU

Les sites d’Alésia et du mont Lassois sont proches. Que la reine de Vix se revendique justement une descendante de cette princesse celte n’est pas impossible et que cette dernière soit à l’origine d’une lignée féminine exceptionnelle établie dans la région est, d’après les textes, fort probable. Le prestige d’être honorée par un demi-dieu rejaillit sur toute la lignée féminine. Ainsi les Celtes sont issus d’une lignée prestigieuse, descendants de Héraklès et d’une femme exceptionnelle. Parthénios de Nicée évoque la même légende en citant des noms.

On dit qu’Héraclès, quand il amenait d’Erythie les génisses de Géryon, errant à travers le pays des Celtes, arriva chez Brettanos. Ce prince avait une fille nommée Celtinè. Devenue amoureuse d’Héraclès, elle cacha ses génisses et ne voulut pas les lui rendre qu’il ne se fût au préalable uni avec elle. Le héros, empressé de sauver ses génisses, mais bien plus encore frappé de la beauté de la jeune fille, s’unit avec elle, et, le moment venu, il leur naquit un fils, Celtos, de qui les Celtes ont pris leur nom[14].

Les Celtes sont donc les descendants de deux êtres d’exception : Héraklès et Celtinè. On apprend aussi que le nom du père de Celtinè est Brettanos. Nom propre et ethnonyme à la fois puisque Brettanos semble être un Breton, son nom est tiré de celui de la Bretagne insulaire (Grande Bretagne), en latin Brittania ou Brettania avec la variante Prettania, ces noms sont certainement inspirés d’un terme celtique qui a également donné le gallois Prydein qui désigne l’île de Bretagne.

LA TABLE DES NATIONS

Saint Augustin disait à propos de la Bible qu’il fallait voir dans les généalogies de la table des nations, des filiations de peuples et non de simples individus[15]. La Table des Nations fait partie de la Genèse et énumère les fils de Noé et leurs descendants[16]. Dans le cas présent, les noms des protagonistes du mythe sont également des ethnonymes. Si Celtinè et Celtos sont des Celtes, Brettanos est quant à lui leur ancêtre. Alors cette légende rapportée par Parthénios de Nicée signifie-t-elle que les Celtes du mont Lassois avaient des ancêtres venus de Bretagne insulaire ?

Ce qui expliquerait une influence brittonique sur les coutumes des habitants du mont Lassois. Notamment celle de nommer des femmes au plus hautes fonctions. En tout cas, avec la route de l’étain, les habitants du mont Lassois avaient des liens avec la Bretagne insulaire.

Il y a plusieurs niveaux de lecture. Le premier est historique et explique la genèse des Celtes à partir des peuples préexistants. Le deuxième niveau de lecture concerne la religion des druides. Puisque César dit que le druidisme est originaire de l’île de Bretagne. Ce qui implique une présence celtique en Bretagne insulaire beaucoup plus ancienne que ce qui est généralement admis. Si l’on retient une datation basse IVe ou IIIe siècle, les propos de César n’ont aucun sens. Or ce dernier était toujours bien informé sur ses ennemis. En tous cas, nombre de peuples celtes se sont scindés en deux et avaient des représentants des deux côtés de la Manche.

Pour en savoir davantage voir SAISON 1 ANNEXE 14 L’origine des Celtes

UN DIEU MYSTÉRIEUX

Qui est vraiment cet Héraklès, ancêtre des Celtes ?

Ce n’est pas un demi-dieu grec, mais une divinité druidique, Ogmios, l’Hercule celtique.

Hercule gaulois, nu et de face, la peau de lion posée sur l’avant-bras gauche. La main droite tient la massue qui repose sur une tête coupée. Musée des sources d’Hercule, Deneuvre.

Hercule gaulois, nu et de face, la peau de lion posée sur l’avant-bras gauche. La main droite tient la massue qui repose sur une tête coupée. Musée des sources d’Hercule, Deneuvre. Photo extraite de l’ouvrage de Gérard Moitrieux, Hercules Salutaris, P.U. Nancy, 1992.

HÉRAKLÈS ET LA FEMME-SERPENT

Il est important d’étudier la lignée féminine qui a engendré l’ethnie celte. Car il y a dans le dernier texte un grand non-dit en ce qui concerne Celtinè. Il faut reprendre les éléments du texte : Héraklès traverse un pays avec le troupeau de Géryon, une jeune femme lui vole ses animaux. Il ne peut les récupérer que s’il consent à s’unir à la princesse voleuse. De cette union naît la nation des Celtes. Or il existe une autre aventure d’Héraklès en tout point similaire, sauf en ce qui concerne un détail d’une importance capitale.

Mais les Grecs, qui habitent les bords du Pont-Euxin, racontent qu’Hercule, emmenant les troupeaux de bœufs de Géryon, arriva dans le pays occupé maintenant par les Scythes, et qui était alors désert ; que Géryon demeurait par-delà le Pont, dans une île que les Grecs appellent Érythie, située près de Gades, dans l’Océan, au-delà des colonnes d’Hercule. Ils prétendent aussi que l’Océan commence à l’est, et environne toute la terre de ses eaux ; mais ils se contentent de l’affirmer sans en apporter de preuves. Ils ajoutent qu’Hercule, étant parti de ce pays, arriva dans celui qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Scythie ; qu’y ayant été surpris d’un orage violent et d’un grand froid, il étendit sa peau de lion, s’en enveloppa, et s’endormit ; et que ses juments, qu’il avait détachées de son char pour paître, disparurent pendant son sommeil, par une permission divine.

Hercule les chercha à son réveil, parcourut tout le pays, et arriva enfin dans le canton appelé Hylée. Là il trouva, dans un antre, un monstre composé de deux natures, femme depuis la tête jusqu’au-dessous de la ceinture, serpent par le reste du corps. Quoique surpris en la voyant, il lui demanda si elle n’avait point vu quelque part ses chevaux. « Je les ai chez moi, lui dit-elle ; mais je ne vous les rendrai point que vous n’ayez habité avec moi. » Hercule lui accorda à ce prix ce qu’elle désirait. Cette femme différait cependant de lui remettre ses chevaux, afin de jouir plus longtemps de sa compagnie. Hercule de son côté souhaitait les recouvrer pour partir incessamment. Enfin elle les lui rendit, et lui tint en même temps ce discours : « Vos chevaux étaient venus ici ; je vous les ai gardés : j’en ai reçu la récompense. J’ai conçu de vous trois enfants. Mais que faudra-t-il que j’en fasse, quand ils seront grands ? Les établirai-je dans ce pays-ci, dont je suis la souveraine ? Ou voulez-vous que je vous les envoie ? »

« Quand ces enfants auront atteint l’âge viril, lui répondit Hercule, suivant les Grecs, en vous conduisant de la manière que je vais dire, vous ne courrez point risque de vous tromper. Celui d’entre vous que vous verrez bander cet arc comme moi et se ceindre de ce baudrier comme je fais, retenez-le dans ce pays, et qu’il y fixe sa demeure. Celui qui ne pourra point exécuter les deux choses que j’ordonne, faites-le sortir du pays. Vous vous procurerez par là de la satisfaction, et vous ferez ma volonté. »

Hercule, en finissant ces mots, tira l’un de ses arcs, car il en avait eu deux jusqu’alors, et le donna à cette femme. Il lui montra aussi le baudrier ; à l’endroit où il s’attachait pendait une coupe d’or : il lui en fit aussi présent, après quoi il partit. Lorsque ces enfants eurent atteint l’âge viril, elle nomma l’aîné Agathyrsus, le suivant Gélonus, et le plus jeune Scythès. Elle se souvint aussi des ordres d’Hercule, et les suivit. Les deux aînés, trouvant au-dessus de leurs forces l’épreuve prescrite, furent chassés par leur mère, et allèrent s’établir en d’autres pays. Scythès, le plus jeune des trois, fit ce que son père avait ordonné, et resta dans sa patrie. C’est de ce Scythès, fils d’Hercule, que sont descendus tous les rois qui lui ont succédé en Scythie ; et, jusque aujourd’hui, les Scythes ont toujours porté au bas de leur baudrier une coupe, à cause de celle qui était attachée à ce baudrier. Telle fut la chose qu’imagina sa mère en sa faveur. C’est ainsi que les Grecs qui habitent les bords du Pont-Euxin rapportent cette histoire.

La trame de fond est la même. Héraklès traverse un pays avec le troupeau de Géryon. Une jeune femme lui vole ses animaux, dans un cas des génisses dans l’autre des juments. La voleuse de chevaux est une femme, de surcroit souveraine du pays traversé. Le héros ne peut les récupérer que s’il consent à s’unir à elle. De cette union naît la nation des Scythes. Absolument tout y est, sauf le fameux détail : la voleuse est mi-femme mi-serpent. Il s’agit d’Échidna, la déesse serpent. Et c’est ainsi que l’on arrive au grand non-dit du premier texte : Celtinè est-elle également une créature mi-femme mi-serpent ?

UNE PRINCESSE CELTE

Elle est cette déesse-serpent qui hante l’imaginaire occidental depuis la nuit des temps. Celle qui est étudiée dans ce chapitre. Celle qui est devenue Mélusine dans les textes du Moyen-âge. Celle qui est représentée en tant que Gorgone sur le vase de Vix. Celle qui est l’ancêtre mythique de la reine du mont Lassois[17]. On peut même aller plus loin et dire que les Celtes sont issus de l’union du personnage à la massue et de la déesse-serpent, deux divinités majeures des druides. L’élément serpent n’est toutefois pas totalement absent des contes occidentaux comme le prouve le passage d’Héraklès par les Pyrénées, récit qui est d’ailleurs toujours dans la séquence du rapt du bétail du triple Géryon.

Hercule et Pyrène

Cependant le chef carthaginois, foulant aux pieds la paix du monde, s’avance vers les cimes boisées des Pyrénées. Du haut de ces montagnes couvertes de nuages, Pyrène voit de loin l’Ibère séparé du Celte, et occupe la barrière éternelle qui divise ces deux vastes contrées : c’est le nom de la vierge, fille de Bébryce, qu’ont pris ces montagnes : l’hospitalité donnée à Hercule fut l’occasion d’un crime. Alcide[18] se rendait, pour l’accomplissement de ses travaux, dans les vastes campagnes du triple Gérion. Sous l’empire du dieu du vin, il laissa dans le redoutable palais de Bébryce la malheureuse Pyrène déshonorée ; et ce dieu, s’il est permis de le croire, oui, ce dieu fut ainsi la cause de la mort de cette infortunée. En effet, à peine eut-elle donné le jour à un serpent, que, frémissant d’horreur à l’idée d’un père irrité, elle renonça soudain, dans son effroi, aux douceurs du toit paternel, et pleura, dans les antres solitaires, la nuit qu’elle avait accordée à Hercule, racontant aux sombres forêts les promesses qu’il lui avait faites. Elle déplorait aussi l’ingrat amour de son ravisseur, quand elle fut déchirée par les bêtes féroces. En vain elle lui tendit les bras, et implora son secours pour prix de l’hospitalité. Hercule, cependant, était revenu vainqueur ; il aperçoit ses membres épars, il les baigne de ses pleurs, et, tout hors de lui, ne voit qu’en pâlissant le visage de celle qu’il avait aimée. Les cimes des montagnes, frappées des clameurs du héros, en sont ébranlées. Dans l’excès de sa douleur, il appelle en gémissant sa chère Pyrène : et tous les rochers, tous les repaires des bêtes fauves retentissent du nom de Pyrène. Enfin il place ses membres dans un tombeau, et les arrose pour la dernière fois de ses larmes. Ce témoignage d’amour a traversé les âges, et le nom d’une amante regrettée vit à jamais dans ces montagnes[19].

Du viol de Pyrène par le héros Héraklès naît de façon incompréhensible un serpent. Héraklès est pourtant un tueur de serpent depuis sa plus tendre enfance puisqu’il étouffa dans son berceau deux serpents envoyés par la déesse Héra.

Hercule étouffant les serpents, Villa Vetii (Pompei). Source : mythologica.fr

LA FEMME-SERPENT EN GAULE

C’est donc du côté de Pyrène qu’il faut rechercher la cause de cette étrange naissance. La seule solution raisonnable semble être que Pyrène, elle-même, est de nature ophidienne. En fait comme Raymondin avec Mélusine, Héraklès s’unit à une jeune femme qui est aussi une serpente.  Le rapprochement entre Mélusine et Pyrène est fait dès 1556 dans un ouvrage intitulé Discours non plus mélancoliques que divers de choses mesmement qui appartiennent à notre France, puisqu’après avoir relaté l’histoire de Pyrène et avant de raconter celle de Celtinè, l’auteur précise la descendance du serpent mis au monde par Pyrène de la façon suivante.

            De cette race serpentine

            Est descendue Mélusine[20].

Ainsi, lors de ses pérégrinations à travers l’Europe et l’Asie, Héraklès croise le chemin de créatures mi-femme mi-serpent. Autrement dit le culte du héros grec fusionne avec celui de la déesse-serpent des autochtones dans le cas de Celtinè et d’Échidna. Contrairement à Apollon qui tue le serpent Python à Delphes, Héraclès, même quand il prend le dessus, semble s’accommoder du culte de la déesse-serpent. Le détail des bêtes sauvages qui déchirent Pyrène à peut-être son importance puisque l’ancienne déesse est souvent appelée la « Maitresse des animaux ». Souvent cette Dame est entourée de lions ce qui est également le cas des Gorgones du cratère de Vix. Le mythe semble trop altéré pour en tirer des conclusions fiables. Cependant dans le cas présent la déesse meurt et sa tombe, la montagne toute entière, devient un sanctuaire. De la fusion des autochtones et des nouveaux venus, en l’occurrence les Indo-européens, résulte une nouvelle entité : les Celtes. Le druidisme est également une fusion des croyances des autochtones et des Indo-Européens. Dans le cas du Zodiaque des Druides, l’élément autochtone est prépondérant, car c’est un vrai nid de serpents. En fait c’est une forme de pensée très ancienne qui s’est perpétué dans un cadre rigide indo-européen. Comme dans l’hindouisme. Dommage que le mythe ne donne pas le nom du serpent. En tous cas, il ne fait aucun doute que Mélusine et les Celtes ont pour ancêtre cette femme-serpent rencontré en Gaule par Héraklès.

LA GORGONE DE VIX

Il semble que la « princesse » de Vix devait être une reine. La richesse de la tombe ne peut faire douter : un char d’apparat, le cratère, tout simplement le plus grand et le plus beau qui nous soit parvenu, un magnifique torque en or, ainsi que d’autres objets de prestige qui seront détaillés dans les lignes suivantes. Sans oublier les parures : anneaux de chevilles, des bracelets, des colliers et des fibules en or, en ambre de la Baltique et en corail de la Méditerranée.

LA PHIALE EN ARGENT

Un autre objet retrouvé dans la tombe devrait pouvoir en dire un peu plus sur le statut de la défunte. Il s’agit d’une phiale d’argent de 350g. La phiale est un bol en argent d’un diamètre d’environ 25 centimètres.

Phiale en argent de la tombe de Vix.

Phiale en argent de la tombe de Vix. Source : musee-vix.fr

Phiale en argent à ombilic d'or.

Phiale en argent à ombilic d’or. Source : Joffroy René. La tombe de Vix (Côte-d’Or). In: Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, tome 48, fascicule 1, 1954. pp. 1-68.

Ce récipient, une sorte de coupe sans pied, est un objet religieux et cérémoniel utilisé pour les libations. En Italie comme en Grèce, la libation est l’acte religieux le plus pratiqué. Il consiste à verser sur le sol, un autel ou une pierre sacrée du vin, du lait, de l’eau ou de l’huile en offrande aux dieux. La bosse ronde au centre de la phiale symbolise l’omphalos, la pierre qui symbolise le centre du monde, et il est en argent doré. Or au centre du cratère[21] se dresse la statuette d’un personnage féminin qui devait tenir dans ses mains une phiale et dans l’autre une cruche.

LE COUVERCLE

Le couvercle du cratère est percé de trous qui permettent de filtrer le vin avant de le consommer. Au centre du couvercle se dresse une statuette en bronze vissée sur un socle conique représentant une femme.

Couvercle du Cratère de Vix..

Couvercle du Cratère de Vix. Source : musee-vix.fr

Couvercle du cratère de Vix avec la statuette d’une déesse ou d’une prêtresse. Source : musee-vix.fr

Statuette ornant le couvercle du vase de Vix.

Statuette ornant le couvercle du vase de Vix. Source : musee-vix.fr

La reine du mont-Lassois était-elle une prêtresse ?

La présence de ces accessoires et de la statuette semble indiquer que les ambassadeurs grecs à la recherche de protection pour leurs voies commerciales et qui ont offert ces objets à la souveraine semblaient connaître le statut réel de la Dame de Vix. Durant l’Antiquité aucun acte n’est gratuit. Les Celtes font partie des civilisations traditionnelles. Donc, on ne collectionne pas des objets uniquement pour leur beauté ou leur valeur, mais pour leur signification et leur fonction. S’ils sont beaux et cher en plus, c’est tant mieux. Les Grecs qui rencontrèrent des Celtes très religieux ne pouvaient se permettre aucun faux-pas. À une reine on offre un set à boire pour célébrer des banquets d’immortalité à l’image des dieux ou des ancêtres. À une prêtresse on offre des coupes ou des cruches destinées aux libations rituelles.

Oenochoé de la tombe de Vix.

L’Oenochoé est une cruche servant à puiser le mélange d’eau et de vin contenu dans le cratère. Ce genre de récipient est habituellement de fabrication étrusque. Source : musee-vix.fr

Les Celtes ne sont pas des êtres frustes et incultes à qui l’on fait miroiter des verroteries ou des pendeloques sans valeur. Le mobilier de la tombe de Vix ne comporte que des pièces rares et prestigieuses. Si vraiment, il s’avère qu’elle était une prêtresse. Reine et prêtresse, l’un n’excluant pas l’autre. Les exemples de prêtres-rois ne sont pas rares dans l’Antiquité. Alors peut-être, était-elle liée à la source de la Douix, à deux heures de route du Mont-Lassois, qui est un des plus anciens lieux de culte des eaux en Gaule. Le site est contemporain du Mont-Lassois et comporte des pièces de céramiques et de fibules en tout point similaire à ceux trouvé sur le Mont. Il semble que ce soit surtout des femmes qui fréquentaient ce lieu de culte. Les ornements du torque en or livrent pour cela un indice important puisque Pégase, le cheval ailé qui figure sur ce collier, est, lui aussi, lié aux eaux puisqu’il fait jaillir d’un coup de sabot la source Hippocrène[22]. Ensuite il est capturé par Bellérophon près de la fontaine de Pirène. Il ne faut pas oublier que le cheval ailé est aussi le fils de Poséidon, le dieu de la mer.

UN DÉCOR GUERRIER

Autre détail important de la tombe de Vix, le décor semble guerrier[23] avec une frise qui court tout autour du cratère. Sur laquelle s’élance une procession des hoplites et des chars de guerre conduits par des auriges qui partent en campagne. Les soldats portent l’équipement suivant : jambières, casque, cuirasse et bouclier. Les chars à deux roues sont tirés par quatre chevaux.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Procession des hoplites et des chars de guerre.

Procession des hoplites et des chars de guerre. Source : musee-vix.fr

Ainsi qu’une coupe en céramique qui montre des combattants grecs qui se battent contre des amazones. Le fait qu’une coupe en céramique comportant des guerrières amazones, se trouve dans la tombe d’une femme n’est certainement pas un hasard.

(DRUIDES) TOMBE DE VIX. Combat des Grecs et des Amazones. Coupe attique à figures noires, date la sépulture d'une période légèrement postérieure à 525 av. J.-C.

Combat des Grecs et des Amazones. Coupe attique à figures noires, date la sépulture d’une période légèrement postérieure à 525 av. J.-C. Source : musee-vix.fr

LA DÉESSE GUERRIÈRE

Et surtout… les deux Gorgones, elles aussi liées à la guerre. Car sur le bouclier d’Athéna, déesse de la guerre, figure le gorgonéion, c’est-à-dire la tête décapitée de la Gorgone Méduse.

Le mythe fondateur est le suivant ; Persée ayant réussi, avec l’aide d’Athéna, à couper la tête à un monstre femelle, Méduse, une des trois Gorgones, la seule qui était mortelle, en se mettant derrière elle, car ses yeux avaient le pouvoir de pétrifier, il consacra ensuite ce trophée à la déesse qui l’avait protégé, laquelle le mit au centre de son propre bouclier. Depuis, cette tête de la Gorgone sert d’apotropaion, objet capable de repousser, ou au moins d’arrêter l’ennemi[24].

LA RELIGION DES CELTES ET DES GRÉCO-ROMAINS

En matière de religion, les Celtes ont été plus conservateurs que les Grecs et en sont restés à la génération précédente, celle des dieux de l’ancien temps. Les sociétés celtiques présentent un état antérieur par rapports aux Latins et aux Grecs. Bien avant la déesse Athéna, ce sont les Gorgones qui sont les divinités guerrières des Celtes, Une déesse triple. Ce qui éclaire sous un jour nouveau un texte de Tacite qui décrit l’attaque romaine de l’ile de Mona[25] en 60 apr. J.-C.

Sur le rivage se tenait l’armée ennemie, hérissée d’armes et d’hommes, avec des femmes courant entre les rangs ; à la manière des Furies[26], en vêtement de deuil, les cheveux défaits, elles brandissaient des torches et, tout autour, des druides, adressant aux dieux, les bras tendus vers le ciel, des prières sinistres : l’étrangeté de ce spectacle frappa les soldats de stupeur au point que, comme s’ils étaient paralysés, ils offraient leurs corps aux coups, sans bouger. Puis, aux exhortations de leurs chefs, et s’encourageant eux-mêmes à ne pas avoir peur d’une troupe de femmes et de fanatiques, ils attaquent, abattent ceux qui se trouvent devant eux et les encerclent dans leurs propres feux. Une garnison fut ensuite imposée aux vaincus, on coupa les bois sacrés, lieu de leurs sauvages superstitions ; car chez eux, offrir, sur les autels, le sang des prisonniers et consulter les dieux avec les entrailles humaines était considéré comme des pratiques permises[27].

Comment comprendre cette stupeur des troupes romaines. En fait ces Furies se prenaient pour des Gorgones et voulaient paralyser l’ennemi. D’ailleurs elles ont presque réussi puisque, dans un premier temps, les soldats romains en étaient pétrifiés et se laissaient égorger, sans réagir. Nul guerrier celte n’aurait osé aborder cette île sacrée de peur de contrarier les dieux, ni de se battre contre ces êtres d’essence divine. Les Romains l’ont fait. Deux conceptions de la religion fort différentes. César dit que les Gaulois s’adonnent de façon immodérée aux choses de la religion. Tandis que la religio des Romains est surtout basée, non sur la foi, mais sur la parfaite exécution des rites adressés aux puissances divines.

DES FEMMES FORTES

La Dame de Vix a dû voir dans la Gorgone sa divinité tutélaire ou même s’identifier à cette déesse guerrière, car les femmes gauloises aiment la bagarre.

Presque tous les Gaulois sont de très haute taille, ils ont la peau blanche et la chevelure rousse ; ils inspirent la crainte par leur regard sauvage, ils ont le gout des querelles et, sont présomptueux à l’excès. Si l’un d’eux, au cours d’une rixe, a fait appel à sa femme, qui est beaucoup plus vigoureuse que lui et qui a les yeux pers, une troupe d’étrangers ne pourra lui tenir tête, surtout quand celle-ci, le coup gonflé et grinçant des dents, balançant d’énormes bras blancs, commence à décrocher, en y mêlant des coups de pieds, des coups de poing semblables à des projectiles de catapultes lancés par la torsion de leurs cordes[28].

Le regard pers, le cou gonflé, grinçant des dents ? Est-ce la description d’une simple femme, d’une Furie ou d’une Gorgone ?

Est-ce la description d’une ancienne divinité, de la génération précédents les divinités grecques classiques, qui vient en aide aux guerriers gaulois ?

Antéfixe ornée d'une tête de Méduse. IVe siècle av. J.-C. Île de Paphos.

Antéfixe ornée d’une tête de Méduse. IVe siècle av. J.-C. Île de Paphos. (Wikimedia Commons).

Une des caractéristiques des Gorgones est qu’elles sont toujours représentées avec un visage grimaçant. La Gorgone du cratère de Vix ne fait pas exception. La femme gauloise décrite dans le texte précédant est également grimaçante. Concernant les femmes gauloises les auteurs grecs ne distinguent plus mythe et réalité.

DES FEMMES GUERRIÈRES

En cas de péril mortel, elles participent aussi à la guerre. Comme lors de la bataille d’Aix-en-Provence (102 av. J.-C.) qui oppose les troupes romaines de Marius aux Cimbres, Teutons et Ambrones. Les Cimbres et les Teutons sont considérés comme Germains et les Ambrons comme Celtes. Ce sont les femmes de ces derniers qui attaquent de façon désespérée, mais avec une rare obstination, les Romains.

Leurs femmes, étant sorties au-devant d’eux avec des épées et des haches, grinçant les dents de rage et de douleur, frappent également et les fuyards et ceux qui les poursuivent ; les premiers comme traîtres, les autres comme ennemis. Elles se jettent au milieu des combattants, et de leurs mains nues s’efforcent d’arracher aux Romains leurs boucliers, saisissent leurs épées, et, couvertes de blessures, voient leurs corps en pièces, sans rien perdre, jusqu’à la mort, de leur courage invincible[29].

Encore et toujours une description grimaçante des femmes celtes qui ressemblent à des Gorgones déchainées. C’est pourquoi la présence des Gorgones, des amazones et de la figure féminine qui domine la scène de départ des guerriers n’est certainement pas fortuite.

Alors cette Dame du Mont Lassois est-elle une guerrière ?

UNE INFIRMITÉ QUALIFIANTE

La réponse est sans doute non, puisque cette femme souffrait de malformations congénitales de la hanche et de la boite crânienne.  Ce handicap pouvait être un atout car, à l’instar des divinités, la Dame de Vix était la détentrice de ce que l’on appelle une infirmité qualifiante, ainsi, le dieu très voyant est aveugle ou borgne, le dieu de l’éloquence est bègue, le dieu de l’abondance qui distribue la richesse est manchot, le dieu rapide et fort est boiteux ou unijambiste. Cependant ce lourd handicap l’empêchait également d’être une personne active dans le maniement d’armes de guerre, mais elle pouvait, comme Boudicca, commander des troupes et surtout prophétiser leur victoire ou leur défaite. La statuette qui domine les troupes en marche va dans ce sens. Même dans son action guerrière, elle reste une prophétesse.  Sa seule présence donnait aux combattants l’impression d’être accompagné par la déesse de la guerre. Elle est la personnification d’une divinité qui rappelle la déesse Athéna chantée en ces termes par Homère :

Je chante d’abord Pallas Athéna, protectrice des cités, la terrible déesse qui s’intéresse, avec Arès, aux travaux de la guerre, au pillage des villes et aux clameurs guerrières : elle protège aussi les soldats, quand ils partent et quand ils reviennent. Salut, Déesse ! Donne-nous chance et bonheur[30].

Ce chant homérique illustre à merveilles la procession des chars et des guerriers sur le cratère géant. On peut sans risque avancer l’hypothèse suivante, la petite statuette sur le couvercle représente Athéna, la déesse de la guerre. Protectrice des troupes militaires en campagnes.

La Dame de Vix tenait ses pouvoirs temporels (royauté) et spirituels (prêtresse et prophétesse) de son ascendance divine et malgré son grave handicap, elle devait être considérée par ses sujets comme une divinité. C’est pourquoi à sa mort, la cérémonie a dû être grandiose. Enfin la souveraine allait prendre sa place au festin d’immortalité des dieux et des héros.

LES FEMMES DRUIDES

Il semble bien, d’après des témoignages d’auteurs tardifs, que des femmes nommées « druidesse » soient spécialisées dans la divination. Deux empereurs romains à la fin du IIIème siècle auraient rencontré ces prophétesses gauloises. Le premier est Aurélien, et ce dernier consulte ces voyantes pour connaître la destinée de sa descendance.

[…] Aurélien avait un jour consulté les druidesses gauloises, pour savoir si l’empire passerait à ses descendants ; et elles lui auraient répondu : « Aucun nom dans l’empire ne sera plus célèbre que celui des descendants de Claude[31] ».

Le second est Dioclétien, et celui-ci désire connaitre son propre avenir auprès d’une druidesse aubergiste (?) :

Je pense piquer la curiosité du lecteur en rapportant ici, comme y trouvant naturellement sa place, une histoire peu connue sur Dioclétien auguste, et qui fut pour lui le présage de l’empire. Mon aïeul m’a assuré qu’il la tenait de Dioclétien lui-même. Ce prince (me dit-il), encore dans un des plus bas grades militaires, se trouvait dans une hôtellerie de Tongres, ville des Gaules. Un jour qu’il réglait avec une druidesse le compte de sa dépense journalière, cette femme lui dit : « Vous êtes trop avare, Dioclétien ; vous êtes trop économe. — Je serai prodigue quand je serai empereur, » répliqua Dioclétien en riant et en badinant. « Ne plaisantez pas, Dioclétien, reprit alors la druidesse : car vous serez empereur quand vous aurez tué un sanglier[32].

Celle-ci lui apprend donc qu’il devra tuer un sanglier (aper en latin) pour devenir empereur. Or cette prophétesse joue sur les mots, ce qui est d’ailleurs une passion des Gaulois que de faire des jeux de mots et de s’exprimer par énigmes. La prédiction se réalisera lorsque Dioclétien, deviendra en effet empereur, après avoir tué le préfet Aper.

Un autre empereur qui aura moins de chance est Alexandre Sévère qui sera assassiné par ses propres soldats, malgré l’avertissement, il est vrai, proféré en gaulois, par une « druidesse ».

Pendant qu’il était en marche, une dryade[33] lui cria en langage gaulois ; « Va, n’attends pas la victoire, méfie-toi de tes soldats[34]».

Ainsi les « druidesses » du IIIe siècle avaient la réputation de prédire l’avenir. Il est intéressant de noter que leurs prédictions concernent souvent les actions guerrières des empereurs, à leur profit ou à leur dépends, comme l’élimination d’un rival, l’assassinat du monarque ou l’établissement d’une lignée. Ce qui est également le cas de Boudicca qui prédit à ses compatriotes la victoire sur les Romains.

À ces mots, elle lâcha, comme pour une sorte de divination, un lièvre de son sein, et la course de l’animal ayant donné un présage heureux, la multitude tout entière poussa des cris joyeux[35].

DES SACRIFICES HUMAINS

Dans les temps plus anciens, ce sont, d’après Diodore de Sicile, des hommes, des devins qui prédisent l’avenir, grâce à une coutume assez incroyable[36], certains diront barbare.

Ils ont aussi des devins, qui sont en grande vénération. Ces devins prédisent l’avenir par le vol des oiseaux et par l’inspection des entrailles des victimes ; tout le peuple les obéit. Lorsqu’ils consultent les sacrifices sur quelques grands événements, ils ont une coutume étrange et incroyable : ils immolent un homme en le frappant avec un couteau dans la région au-dessus du diaphragme ; ils prédisent ensuite l’avenir d’après la chute de la victime, d’après les convulsions des membres et l’écoulement du sang ; et, fidèles aux traditions antiques, ils ont foi dans ces sacrifices[37].

Des pratiques similaires sont décrites chez les Germains, mais ce sont des prêtresses, cette fois-ci qui officient.

Amenait-on des prisonniers dans le camp, ces prêtresses, le glaive à la main, allaient au-devant d’eux, et, après les avoir couronnés de fleurs, les conduisaient vers un grand bassin de cuivre pouvant contenir vingt amphores et contre lequel était appliquée une sorte d’échelle ou marchepied ; l’une d’elles y montait, et, tirant après soi jusqu’à la hauteur du bassin qu’elle dominait ainsi chaque captif à son tour, elle l’égorgeait, prononçant telle ou telle prédiction suivant la manière dont le sang avait jaillit dans le bassin. Quant aux autres, elles ouvraient le corps des victimes et, d’après l’examen des entrailles, annonçaient et promettaient la victoire[38].

Ainsi les devins gaulois et les prêtresses germaniques partageaient certaines coutumes sacrificielles, comme prédire l’avenir par un sacrifice humain.

Rappelons que le chaudron de Gundestrup (qui est en fait un bassin) avec son décor exclusivement celtique, a été retrouvé dans une aire que l’on attribue aux Cimbres. Ces derniers sont considérés comme des Germains, tout comme les Teutons, même si leurs rois portent des noms celtiques : Teutoboduus (nom composé de teut ou tout « peuple » que l’on retrouva dans l’irlandais tuatha de même sens et budd « victoire » ou bodu « corneille ») ; Gaesorix, « le roi de la lance » (de gaesa « lance ») ; Lugius, basé sur le nom du dieu Lug ; Boiorix, dans lequel on retrouve le nom d’un peuple Celte, les Boïens et qui veut dire « roi des Boïens » [39].

Et si la Dame de Vix en tant que prophétesse sacrifiait, elle aussi, un homme en le frappant avec un couteau dans la région au-dessus du diaphragme et prédisait ensuite l’avenir d’après la chute de la victime, d’après les convulsions des membres et l’écoulement du sang ?

PRÉDIRE L’AVENIR

L’écoulement du sang est important dans les deux cas cités, ainsi que l’examen des entrailles des victimes. Les Germains pensaient que surtout les femmes étaient dotées du don de prophétie.

Véléda. Cette fille, de la nation des Bructères[40], jouissait au loin d’une grande autorité, fondée sur une ancienne opinion des Germains, qui attribue le don de prophétie à la plupart des femmes, et, par un progrès naturel à la superstition, arrive à les croire déesses. Véléda vit alors croître son influence, pour avoir prédit les succès des Germains et la ruine des légions[41].

L’évocation de « druidesses » semble aller dans le même sens. Il est certainement intéressant de noter que ces prophéties sont toujours liées à la guerre. Tacite donne un autre détail important, ces femmes étaient considérées comme des divinités et n’étaient pas accessible au commun des mortels.

[…] des députés furent envoyés avec des présents à Civilis[42] et à Véléda […]. Toutefois il ne leur fut pas donné de parler à Véléda, ni d’être admis devant elle. Elle se dérobait aux regards, afin d’inspirer plus de respect. Une tour élevée lui servait de retraite : un de ses parents, choisi à ce dessein, portait, comme un messager de l’oracle, les consultations et les réponses[43].

On peut se poser la question si les ambassadeurs grecs ont été réellement mis en présence de la Dame de Vix. Était-elle une Velléda ou une Pythie gauloise ?

Une femme de pouvoir, souveraine d’un peuple, une prophétesse qui grâce à ses pouvoirs était considérée à l’égal d’une déesse. Un statut qui impose aussi certaines contraintes, comme ne pas être accessible au commun des mortels.

 (à suivre…)

©JPS2025 (texte écrit en 2015, remanié en 2025)

[ACCUEIL]

SOURCES :

Visite collection | Musée du Pays Châtillonnais – Trésor de Vix

Tombe de Vix — Wikipédia

BIBLIOGRAPHIE :

Joffroy René. La tombe de Vix (Côte-d’Or). In: Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, tome 48, fascicule 1, 1954.

NOTES :

[1] Kétô, divinité marine primordiale.

[2] Le pays des Arimes est le nom d’une montagne de Cilicie (Troade), repaire mythique d’Échidna et Typhon, qui y habitent sous terre, dans une caverne.

[3] Hésiode, Théogonie, v. 295-305, Traduction Paul Mazon, Les Belles Lettres, Paris, 2002.

[4] Une triple déesse, cela devrait éveiller notre attention.

[5] Ce sont d’anciennes divinités pré-indo-européennes, rejetées dans les ténèbres. Elles deviennent alors des démons

[6] Félix Guirand et Joël Schmidt, Mythes et mythologie, Larousse-Bordas, Paris, 1996, p. 72.

[7] Sous les ailes nous trouvons deux lions, la déesse aux lions est une divinité des plus anciennes.

[8] Tacite, Annales, XIV, 35, 1, Traduction J. L. Burnouf, Librairie Hachette et Cie, Paris, 1859.

[9] Tacite, Vie d’Agricola, XVI, Traduction L. Leclair, Dezobry et Magdeleine Éditeurs, Paris, 1852.

[10] Dion Cassius, Histoire Romaine, Livre LXII, 2, Traduction E. Gros, Didot, Paris, 1867. La graphie du nom de la reine n’est plus d’actualité, il s’agit bien de Boadicée ou Boudicca.

[11] Les rois francs également avec Francion, prince troyen.

[12] Ammien Marcellin, Histoire, XV, 9, 6, Traduction E. Galletier, Les Belles Lettres, Paris, 1968.

[13] Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, V, 24, Traduction F. Hoefer, Charpentier Libraire-Éditeur, Paris, 1846.

[14] Parthénios de Nicée, Narrationes amatoriae, 30, 1, Traduction Edmond Cougny, Extraits des auteurs grecs concernant la géographie et l’histoire des Gaules, Tome II, Librairie Renouard, Paris, 1879, pp.507-509.

[15] Saint Augustin, De civitate Dei, XVII, 3.

[16] Ainsi Japhet était-il l’ancêtre des Indo-Européens, Sem celui des Sémites et Cham celui des africains.

[17] Comme Mélusine est l’ancêtre mythique de la famille de Lusignan.

[18] Alcide ou Alcée (« puissant ») est le premier nom d’Héraclès. Ce dernier nom signifie « Gloire d’Héra ».

[19] Silius Italicus, Punica, III, 415-441, Collection des auteurs latins publiés sous la direction de M. Nisard, Paris, Didot, 1855.

[20] Discours non plus mélancoliques que divers de choses mesmement qui appartiennent à notre France, Chapitre 4, p.15, Poitiers, 1556.

[21] Dans l’antiquité le vin était coupé avec de l’eau et le goût rehaussé par des plantes aromatiques.

[22] De hippos « cheval » et Krêné « source ». C’est la source par excellence des Muses qui inspirent les poètes.

[23] Même si aucune arme n’a été retrouvée.

[24] Bernard Sergent, Athéna et la grande déesse indienne, Les Belles Lettres, Paris, 2008, p.30.

[25] Aujourd’hui Anglesey.

[26] Les Furies sont des créatures infernales inspirées des Érinyes grecques. Celles-ci au nombre de trois, munies de fouets et portant des torches, au corps ailé et à la chevelure de serpents, torturent les âmes humaines qui se sont rendus coupables d’impiétés et de parjures. C’est d’ailleurs un immense geste d’impiété que commettent les Romains en attaquant un sanctuaire.

[27] Tacite, Annales, XIV, 30, Traduction P. Grimal, Éditions Gallimard, 1993. Tacite fait bien la distinction entre ces furies guerrières et les druides. À aucun moment il ne parle de druidesses.

[28] Ammien Marcellin, Histoire, Livre XV, 12, 1, Les Belles Lettres, Paris, 1968.

[29] Plutarque, Les vies des hommes illustres, Vie de Marius, 19, 3, Traduction D. Ricard, Furne et Cie Librairies-éditeurs, Paris, 1840.

[30] Hymne homérique à Athéna, II, 2-3, Bernard Sergent, Athéna et la grande déesse indienne, Les Belles Lettres, Paris, 2008,  p56.

[31] Histoire Auguste, Flavius Vopiscus, Vie d’Aurélien, XLIV, Traduction Laass d’Aguen et E. Taillefert, Paris, 1846.

[32] Histoire Auguste, Flavius Vopiscus, Numérien, XIV, Traduction Laass d’Aguen et E. Taillefert, Paris, 1846.

[33] Les Dryades sont des divinités mineures liées au culte des chênes. Le nom provient de drũs, qui signifie justement « chêne ».

[34] Histoire Auguste, Aelius Lampridius, Alexandre Sévère, LX, Traduction Laass d’Aguen et E. Taillefert, Paris, 1846.

[35] Dion Cassius, Histoire Romaine, Livre LXII, 6, Traduction E. Gros, Didot, Paris, 1867.

[36] L’auteur les distingue des druides, même si ceux-ci doivent être présents pour valider le sacrifice.

[37] Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Livre V, 31, Traduction F. Hoefer, Charpentier, Libraire-Éditeur, Paris, 1846.

[38] Strabon, Géographie, VII, 3, Traduction A. Tardieu, Hachette, Paris, 1867.

[39] Jean Markale, Les Celtes et la civilisation celtique, Éditions Payot & Rivages, Paris, 1999, p.49 et p.50.

[40] Autre peuple germanique.

[41] Tacite, Histoires, IV, 61, Traduction J.-L. Burnouf, Hachette, Paris, 1863.

[42] Chef Batave (peuple germanique installé sur l’actuel territoire des Pays-Bas)  qui se rebelle contre les Romains en 69 av. J.-C.

[43] Tacite, Histoires, IV, 65, Traduction J.-L. Burnouf, Hachette, Paris, 1863.

 

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