TRISTAN

LES DRUIDES SAISON 2 ÉPISODE 19

TRISTAN (2ème partie)

Orion et Tristan ont ne nombreux points communs, dont le plus important est d’affronter un être triple.

TRISTAN TRIPLE

Georges Dumézil a démontré que la mythologie indo-européenne connaît le motif du « troisième vainqueur du Triple ». Énoncé qu’il faut traduire par : le troisième d’une triade de trois garçons affrontera et vaincra un monstre Tricéphale. Tristan n’est pas le troisième d’une fratrie de trois frères. Aucun texte ne le signale, cependant son nom est lié au nombre trois à travers la syllabe tri-.

Ce tri– signifie « trois » aussi bien en vieil irlandais qu’en gallois. Mais il y a mieux : le « troisième » se dit en vieil irlandais tris, forme qui remonterait à *tristi, *tristo[1].

UN HÉROS NOMMÉ TRITA

Or dans les textes védiques de l’Inde ancienne apparaît un personnage qui comme Tristan combat un dragon. Il s’agit de Trita, un tueur de monstre, qui s’illustre dans le combat contre le dragon Vritra. Dans l’Inde védique, c’est Indra, dieu de la guerre, qui affronte d’abord le Tricéphale puis le dragon Vritra. Parfois les hymnes védiques attribuent la victoire sur le dragon Vritra au seul Indra, tantôt à Indra aidé d’un certain Trita, tantôt au seul Trita poussé par Indra. Ce Trita semble bien avoir été une ancienne divinité qu’Indra aurait supplanté et ravalé au rang de compagnon. Or, le nom de ce héros qui tue le monstre est remarquable, car il signifie « le troisième ». La syllabe tri-, commune à Tristan et Trita, signifie « trois » et tous les deux sont des tueurs de dragons. Il semble que le récit du tueur de dragon portant le nombre trois dans son nom soit un mythe commun que l’on trouve dans presque toutes les mythologies indo-européennes.

TRITO ET LE SERPENT À TROIS TÊTES

On peut également citer un autre héros qui porte un nom semblable. Il s’agit de *Trito qui est une autre figure importante de la mythologie proto-indo-européenne. Dans la légende, Trito se voit offrir du bétail comme cadeau divin par les dieux célestes, qui est ensuite volé par un serpent à trois têtes nommé *H₂n̥gwhis (« serpent »).

TRISTAN. Le héros combat un serpent à trois têtes, illustration de l’affrontement de Trito et du serpent tricéphale. Le trésor de Letnitsa est une collection d’objets thraces, composé de 22 appliques d’or et d’argent et de vermeil qui avaient été placées dans un chaudron de bronze.

Le héros combat un serpent à trois têtes, illustration de l’affrontement de Trito et du serpent tricéphale. Le trésor de Letnitsa est une collection d’objets thraces, composé de 22 appliques d’or et d’argent et de vermeil qui avaient été placées dans un chaudron de bronze. La plupart des artefacts sont sans doute des décorations qui ornaient le harnachement des chevaux. Ces objets datent du milieu du IVe siècle av. J.-C. Musée archéologique national de Sofia Bulgarie.

Malgré la défaite initiale, Trito, fortifié par une boisson enivrante et aidé par le Père du Ciel ou le Dieu de l’Orage ou *H₂nḗr, « Homme » vainc le monstre et rend le bétail récupéré à un prêtre pour qu’il soit correctement sacrifié aux dieux. Il semble donc que le nom du héros originel soit basé sur le nombre « trois » Tri- qui est aidé par le dieu de l’orage. Ce n’est que plus tard que le dieu de l’orage (en Inde, Indra) devient le personnage principal du mythe. Trito étant relégué au rôle d’aide ou dans la phase finale du développement du mythe, carrément supprimé.

TRITA ET LE SANGLIER

Pour être complet, on peut signaler que Trita, grâce à la force donnée par Indra, tue un sanglier monstrueux. (Rig-Veda 10.99.6). L’interaction avec un sanglier est un des éléments les plus importants des récits tristaniens et du mythe qui est figuré sur le chaudron de Gundestrup concernant Orion.

TRISTAN. Orion affrontant un sanglier fantastique, Certains y ont vu un lion, mais le groin et les sabots arrières de l'animal sont bien visibles, détail du chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C.

Orion affrontant un sanglier fantastique, Certains y ont vu un lion, mais le groin et les sabots arrières de l’animal sont bien visibles, détail du chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C. © Copenhague, Nationalmuseet

TRISTAN ET LE TRICÉPHALE

Dans les romans consacrés à Tristan, le héros doit affronter trois adversaires monstrueux : le Morholt, le dragon et l’Orgueilleux. Chacune de ces figures recomposent le motif primitif du Tricéphale unique. L’aspect de l’adversaire Tricéphale du héros peut changer au gré des mythes et des civilisations. Pour les uns, c’est une créature Tricéphale, c’est-à-dire à trois têtes (en Inde et en Iran), à trois corps (le Géryon grec), parfois ce sont trois jumeaux (Irlande et Rome) ou encore un être dont la particularité est d’avoir un cœur triple (Scandinavie). Dans le cas de Tristan, le Tricéphale se manifeste sous l’apparence de trois adversaires distincts.

1. LE MORHOLT

Dans les textes tristaniens, le Morholt est décrit comme un chevalier invincible, fort, musclé, fier, et de haute stature, et parlant d’une voix forte sortant d’une gorge puissante. Ce n’est pourtant pas son apparence qui résout l’énigme que pose le personnage, mais son nom. Le nom du Morholt[2]  signifie « porc de la mer » ; du breton mor « la mer » et holt ou hout du cornique hoch et du breton houc’h, hoc’h « porc » ; en breton morhouc’h désigne le marsouin[3], un mammifère marin proche des dauphins. Donc un inoffensif et sympathique animal marin. Cependant rien n’est plus trompeur ! Sur les cartes marines anciennes, les mammifères marins étaient souvent représentés comme des sangliers aquatiques avec des défenses qui ornent leurs gueules menaçantes. Ambroise Paré, chirurgien du roi, le confirme puisqu’il écrit dans son traité sur la Licorne :

Gesnerus dit, qu’en la mer Oceane naist un poisson, ayant la teste d’un Porc sanglier, lequel est de merveuilleuse grandeur, couvert d’escailles, mises par grand ordre de Nature, ayant les dents canines fort longues, trenchantes & aiguës, semblables à celles d’un grand Porc sanglier, lesquelles on estime estre bonnes contre les venins, comme la Licorne.

TRISTAN. Baleine porcine (gravure du 16ème siècle).

Baleine porcine (gravure du 16ème siècle). Source : Musée Vivant du Roman d’Aventures, Muséum d’Histoire Naturelle de Lausanne.

Par conséquent, voici une image du « porc marin », le Morholt originel, qui s’avère être un adversaire agressif et dangereux.

Le Morholt, monstre marin, peut prendre de nombreuses formes insolites. Mais parfois, chose encore plus extraordinaire, le Morholt peut revêtir une apparence humaine comme dans le récit tristanien en devenant un puissant chevalier.

Pour plus de détails, voir SAISON 2 ANNEXE 29 Le Morholt ou les métamorphoses de l’adversaire

2. LE DRAGON

Dans un des romans, le dragon est décrit laconiquement comme un grand serpent crêté[4]. Dans un autre récit, le dragon est évoqué de la façon suivante :

Il (Tristan) scruta alors devant lui et aperçut le dragon. Il avançait en rampant, tenait sa tête haute, faisait saillir ses yeux, tirait la langue, projetait dans toutes les directions du venin et du feu, si bien qu’il tuait et déchiquetait par le feu tout être vivant se trouvant devant lui. Dès que le dragon vit Tristan, il rugit tout rempli de rage[5].

L’affrontement entre Tristan et le dragon est rarement représenté dans l’iconographie médiévale. Il semble que ce combat est plutôt l’apanage de Lancelot, de Saint Georges ou encore de l’archange Michel.

Dans certains cas, le monstre ne ressemble pas vraiment au dragon classique, le reptile avec des ailes de chauve-souris de l’imaginaire occidental. Sur cette peinture le monstre a plutôt un corps de mammifère velu, un quadrupède griffu avec une queue de rat. Le reste est plus fantaisiste puisque l’animal a un long cou emplumé et une gueule en forme de bec.

Combat de Tristan contre un dragon. Fresque du XIVe siècle, château de Runkelstein, près de Bolzano (Italie).

Sur une enluminure ornant la page d’un manuscrit, le dragon devient plus classique. Le monstre est ailé et a un corps serpentiforme. L’animal n’a que deux pattes avec une tête de chien aux longues oreilles.

Manuscrit de Gottfried de Strasbourg (1210): la mort du dragon.

Manuscrit de Gottfried de Strasbourg (1210): la mort du dragon.

Un dernier exemple, avec une enluminure qui illustre un roman de Tristan. Le dragon correspond cette fois-ci au type idéal du dragon médiéval, le reptile ailé.

Tristan se bat contre le dragon. Enluminure illustrant Li Roumans du bon chevalier Tristan

Tristan se bat contre le dragon. Enluminure illustrant Li Roumans du bon chevalier Tristan, filz au bou roy Meliodus de Loenois » translaté par « LUCE DE GAST », XVème siècle.

Le dragon qu’affronte Tristan peut prendre différents aspects, assez insolites il faut le dire. Mais le dragon n’a pas toujours été représenté au cours des âges suivant le modèle retenu à l’époque moderne. Pour en savoir plus voir SAISON 1 ANNEXE 11 Les métamorphoses du dragon à travers les âges

3. L’ORGUEILLEUX

Pour son dernier combat, Tristan doit combattre un seigneur de Petite Bretagne nommé Estout l’Orgueilleux qui possède six frères. Ils sont donc sept et composent un adversaire à sept têtes. Ce qui n’est pas sans rappeler le combat d’Héraklès contre l’Hydre de Lerne.

Héraklès combattant l'hydre de Lerne (céramique grecque), entre 520 et 510 av. J.-C.

Héraklès combattant l’hydre de Lerne (céramique grecque), entre 520 et 510 av. J.-C. (Wikimedia Commons).

Dans un premier combat Tristan tue deux des frères. Lors d’un deuxième combat le héros tue les autres frères. Cependant Tristan est mortellement blessé par un épieu empoisonné. Au cours de ses nombreuses aventures, Tristan doit affronter un autre adversaire dont le nom permet d’éclairer celui d’Orgueilleux. Il s’agit d’un géant dénommé Urgan le velu qui est armé d’un gourdin de fer. Urgan et Orgueilleux dont les noms contiennent le préfixe orc qui rappelle un des noms irlandais du porc — orc— ( porcus en latin dont le p initial est parfois tombé dans les langues celtiques), il est également à rapprocher du latin orcus qui désigne une divinité infernale qui est à l’origine du mot ogre. Il semble donc que l’Orgueilleux soit une sorte de géant infernal qui n’est pas sans rappeler le géant anguipède de l’iconographie gallo-romaine.

Le géant anguipède, un être monstrueux mi-homme mi-serpent retrouvé à Tongres.

Le géant anguipède, un être monstrueux mi-homme mi-serpent retrouvé à Tongres. Détail du groupe du cavalier aux géants anguipèdes(vue latérale gauche). (Cliché ACL. Bruxelles). Source : La sculpture d’époque romaine dans le Nord, dans l’Est des Gaules et dans les régions avoisinantes, Responsabilité scientifique et édition Hélène Walter, Collection Annales Littéraires, Presses Universitaires Franc-Comtoise, Besançon, 2000, Jean Mertens, Interférences culturelles aux confins des provinces de la Germania Inferior et de la Belgica :Tongres et la sculpture provinciale au II esiècle,  Planche IX, Jean Mertens, p. 267.

Tristan doit ainsi affronter successivement un monstre marin, un dragon et un géant avant de mourir. Ces adversaires peuvent prendre différents aspects, mais il y en a une qui n’a pas encore été étudiée : le taureau.

TRISTAN ET LE TAUREAU

L’adversaire de Tristan n’est jamais décrit comme ayant l’apparence d’un taureau ou portant un élément sur lui qui pourrait les identifier à cet l’animal. Le lien est à chercher ailleurs. C’est le tribut qui est exigé par le Morholt qui est une piste qui le rapproche du taureau.

Le Morholt, beau-frère du roi d’Irlande, se présente à la cour de Marc pour exiger le tribut annuel qui lui est dû : des jeunes gens de Cornouailles appartenant aux meilleures familles. Tristan défie le Morholt et le tue. Un fragment de son épée reste dans le crâne du géant dont le corps est rapatrié en Irlande. Tristan atteint d’une blessure incurable, se fait déposer dans une barque qui le mène au hasard des flots jusqu’en Irlande. Arrivé là-bas, il se déguise en jongleur et rencontre la fille du roi, la jeune Iseut. Elle le guérit parce qu’elle connaît le secret des herbes médicinales[6].

Le Morholt exige un tribut annuel au roi Marc, des jeunes gens qui appartiennent aux meilleures familles de Cornouailles. Ce qui peut être mis en parallèle avec le tribut qu’exige le roi Minos aux Athéniens.

Tous les neuf ans (ou chaque année selon Virgile), sept jeunes garçons et sept jeunes filles étaient envoyés en sacrifice en Crète[7].

Ces jeunes gens sont livrés au Minotaure qui se nourrira de chair humaine. Égée, le roi d’Athènes envoie son propre fils Thésée avec les autres jeunes gens. Or le Minotaure est un monstre fabuleux ayant le corps d’un homme et la tête d’un taureau.

Voir également le Minotaure

Minotaure, Cnossos (Crète), statère, vers 420 av. J.-C. Source : le site du collectionneur.

Minotaure, Cnossos (Crète), statère, vers 420 av. J.-C. Source : le site du collectionneur.

Un autre sacrifice d’enfant est attribué aux Carthaginois en l’honneur de leur dieu.

Attribuant au pouvoir des dieux la défaite qu’ils venaient d’essuyer, les Carthaginois eurent recours aux prières publiques, et croyant qu’Hercule, dont ils se disaient être une colonie, était particulièrement irrité, ils envoyèrent à Tyr une immense quantité de riches offrandes. Descendants de cette ville, les Carthaginois étaient jadis dans l’usage d’envoyer à ce dieu le dixième de tous leurs revenus ; mais par la suite, devenus riches et opulents, ils n’envoyèrent presque plus rien, croyant pouvoir se dispenser de la protection du dieu. Leur désastre récent les ramena au repentir, et tous se souvinrent du dieu de Tyr. Parmi les offrandes qu’ils envoyèrent se trouvaient des chapelles d’or tirées de leurs propres temples, pensant que par ce genre de consécration ils parviendraient plus facilement à apaiser le courroux de la divinité. Ils se reprochèrent aussi de s’être aliéné Saturne, parce qu’ils lui avaient autrefois offert en sacrifice les enfants des plus puissants citoyens, qu’ils avaient plus tard renoncé à cet usage en achetant des enfants secrètement et en les élevant pour être immolés à ce dieu. Des recherches établirent que plusieurs de ces enfants sacrifiés étaient des enfants supposés. En considérant toutes ces choses et en voyant, de plus, les ennemis campés sous les murs de leur ville, ils furent saisis d’une crainte superstitieuse, et ils se reprochèrent d’avoir négligé les coutumes de leurs pères à l’égard du culte des dieux. Ils décrétèrent donc une grande solennité dans laquelle devaient être sacrifiés deux cents enfants, choisis dans les familles les illustres ; quelques citoyens, en butte à des accusations, offrirent volontairement leurs propres enfants, qui n’étaient pas moins de trois cents. Voici quelques détails concernant ce sacrifice. Il y avait une statue d’airain représentant Saturne, les mains étendues et inclinées vers la terre, de manière que l’enfant, qui y était placé, roulait et allait tomber dans un gouffre rempli de feu[8].

Diodore dit que ce sont les enfants des plus puissants citoyens, des familles les plus illustres qui sont offerts en sacrifice aux dieux. Diodore cite des divinités grecques (Hercule ou Saturne), mais la divinité principale des Phéniciens est Melqart appelé également Baal. Or ce dernier est représenté portant des cornes de taureau, un symbole de puissance.

Stèle de Baal au foudre, XVe-XIIIe siècle, trouvée à Ugarit, musée du Louvre.

Stèle de Baal au foudre, XVe-XIIIe siècle, trouvée à Ugarit, musée du Louvre. (Wikimedia Commons).

Les Cananéens qui pratiquent une religion proche de celle des Phéniciens appellent leur dieu Moloch. Ce dieu apparaît dans la Bible dans un contexte lié à des sacrifices d’enfants par le feu. Lui aussi est traditionnellement représenté avec des caractéristiques taurines.

Le culte de Moloch selon des auteurs du XIXe siècle (Bible Pictures with brief descriptions, Charles Foster, 1897).

Le culte de Moloch selon des auteurs du XIXe siècle (Bible Pictures with brief descriptions, Charles Foster, 1897). (Wikimedia Commons).

Par la demande d’un tribut qui inclus des jeunes gens, le Morholt se rapproche des dieux taurins de l’Antiquité. Y compris des trois taureaux du chaudron de Gundestrup ou le taureau à trois cornes des Gaulois qui porte en eux le nombre trois. Comme tout adversaire du héros indo-européen qui se respecte.

TRISTAN. Gros plan de la tête du taureau à trois cornes d'Avrigney. Besançon, musée des beaux-arts et d'archéologie.

Gros plan de la tête du taureau à trois cornes d’Avrigney. Besançon, musée des beaux-arts et d’archéologie. © DOUSSON Jean-Louis

TRISTAN EMPOISONNÉ

Autre point commun avec Orion : l’empoisonnement. Rarement un héros aura été autant empoisonné au cours de sa courte existence que Tristan. Pour finir par y succomber.

Orion a été empoisonné par un scorpion. Voir SAISON 2 ANNEXE 10 Orion et mythologie

L’histoire d’Orion est étroitement associée à celle de la constellation du Scorpion. Ce dernier menaçait les jours de Latone qui était enceinte et portait Diane et Apollon (la lune et le soleil) en son sein. Orion tenta de s’interposer pour la défendre mais le Scorpion eut le dessus et blessa Orion mortellement au pied. La déesse alors, pour récompenser son défenseur, le transforma en constellation. C’est la raison pour laquelle Orion fuit perpétuellement le Scorpion dans le ciel étoilé.

Tristan subit trois empoisonnements successifs.

  • Par le Morholt. Tristan est blessé par l’épée empoisonnée de son adversaire.

  • Par le dragon. C’est le venin secrété par la langue du monstre qui empoisonne Tristan.

  • Par un chevalier qui est appelé l’Orgueilleux dans certains textes. C’est le poison d’une lance qui blesse le héros mortellement.

On peut penser que le scorpion d’Orion, comme d’autres adversaires du héros, a subi une anthropomorphisation. À l’instar du Morholt, monstre marin, devenu un puissant chevalier dans les récits tristaniens.

De l’animal primitif, il ne subsiste que le dard empoisonné, symbolisé dans les romans par une épée ou un épieu empoisonné.

TRISTAN ET LES ÉTOILES

La graphie du nom du héros peut varier, dans les différents textes on peut trouver le classique Tristan, mais également Tristran. Cette dernière forme permet d’expliquer la signification du nom du héros en lien avec les étoiles. Tristran se décompose en deux éléments : tri- qui signifie « trois » et -stran qui peut s’expliquer par les langues celtiques. En breton moyen et moderne steren signifie « astre » et en cornique « étoile ». Il semble donc que le nom primitif du neveu du roi Marc, soit Tristran signifie « trois étoiles ». Fine allusion aux trois étoiles du Baudrier d’Orion[9].

TRISTAN. Photo de la ceinture d’Orion avec les étoiles Alnitak, Alnilam et Mintaka.

Photo de la ceinture d’Orion avec les étoiles Alnitak, Alnilam et Mintaka. (Wikimedia Commons).

Ce qui fait de Tristan un fils d’Orion et de Husdent un avatar du Grand Chien.

TRISTAN. En rouge, Orion (Orion), la constellation du Taureau (Taurus) et la constellation du Grand Chien (Canis Major).

En rouge, Orion (Orion), la constellation du Taureau (Taurus) et la constellation du Grand Chien (Canis Major). D’après la carte céleste Sirius, Éditions Freemedia, Berne.

TRISTAN LE FOU

Comme Orion, Tristan incarne un fou. Le nom hébreu d’Orion est Kesîl « le fou ». Dans la Folie Tristan de Berne, le héros se déguise en fou et se présente à la cour du roi Marc. Il est certainement intéressant de noter que dans certains Tarots, le Fou est représenté en compagnie d’un chien blanc. Le Fou du tarot serait-il un autre avatar d’Orion à travers l’épisode de la folie de Tristan.

TRISTAN. Le Fou de la Jeu de tarot Rider-Waite.

Le Fou de la Jeu de tarot Rider-Waite. (Wikimedia Commons).

En tout cas étrange similitude. Surtout que dans certains textes tristaniens, Husdent, le chien de Tristan, est décrit comme blanc[10].

Une autre lame d’un jeu de Tarot italien, représente le Fou en compagnie d’un corbeau cette fois-ci.

TRISTAN. Carte Mato (0) du jeu de tarot Sola Busca, 1491, créé en Italie à la fin du XVe siècle.

Carte Mato (0) du jeu de tarot Sola Busca, 1491, créé en Italie à la fin du XVe siècle. (Wikimedia Commons).

Or un autre avatar d’Orion est appelé Brennos, nom qui est basé sur celui du corbeau.  Orion n’a pas seulement un lien avec le chien, mais également avec le corbeau. C’est pourquoi Orion est parfois représenté dans l’iconographie gallo-romaine sous l’apparence d’un dieu qui est en compagnie de son chien et qui porte deux corbeaux sur ses épaules.

TRISTAN. Dieu aux oiseaux, sculpture gallo-romaine, Découvert au hameau de Moux, conservé au musée archéologique de Dijon.

Dieu aux oiseaux, sculpture gallo-romaine, Découvert au hameau de Moux, conservé au musée archéologique de Dijon. (Wikimedia Commons).

CONCLUSION

Orion et Tristan ont de nombreux points en commun, plusieurs indices parlent en faveur d’une telle identification. La présence d’un chien à leurs côtés, le fait qu’ils sont tous les deux de grands chasseurs, auxquels il faut ajouter, entre autres, le fait d’affronter un être triple, de mourir empoisonné et d’avoir un lien avec les étoiles. Toutes ces pistes mènent à penser que Tristan est un autre « avatar » d’Orion.

©JPS2024

[ACCUEIL]

BIBLIOGRAPHIE :

Philippe Walter, Tristan et Iseut, Le porcher et la truie, Éditions Imago, Paris, 2006. Excellente étude qui fait un tour complet du sujet.

Tristan et Yseut, Les poèmes français, La saga norroise, Librairie Générale Française, 1989,

SOURCES :

La violence dans le monde médiéval – Tristan et Héraclès : La mort violente et le destin du héros – Presses universitaires de Provence (openedition.org)

NOTES :

[1] H. Pedersen, Vergleichende Grammatik der keltischen Sprachen, II, Copenhague, 1913, p. 135.

[2] Il existe plusieurs formes de ce nom dans les récits tristaniens : Morhout, Morout, Morhaut, Morhol, Morhorz. Voir à ce sujet Philippe Walter, Tristan et Iseut, Le porcher et la truie, Éditions Imago, Paris, 2006, p.107.

[3] Pour plus de détails Philippe Walter, Tristan et Iseut, Le porcher et la truie, Éditions Imago, Paris, 2006, p.107.

[4] Tristan et Yseut, Les poèmes français, La saga norroise, Librairie Générale Française, 1989, Le roman de Béroul, v. 2560.

[5] Tristan et Yseut, Les poèmes français, La saga norroise, Librairie Générale Française, 1989, La saga norroise p. 543-544.

[6] Résumé de Philippe Walter dans Tristan et Iseut, Les poèmes français, La saga noroise, Librairie Générale Française, Paris, 1989, pp.7-8. Il faut rajouter qu’Yseut tombe amoureuse de Tristan, mais elle découvre qu’une entaille dans l’épée du jeune homme correspond au fragment trouvé dans la tête de son oncle, le Morholt. La jeune fille veut se venger et tuer Tristan, mais les événements en décideront autrement.

[7] Apollodore, Bibliothèque, Épitomé, I, 1-24.

[8] Diodore de Sicile, XX, 14.

[9] Proposition faite par Philippe Walter, Tristan et Yseut, Éditions Imago, Paris, 2006, p. 125.

[10] Tristan et Yseut, Les poèmes français, La saga norroise, Librairie Générale Française, 1989, v. 1511.