DRAGONCELTIQUE
LES DRUIDES SAISON 3 ANNEXE 8
LE STATÈRE D’OR AU DRAGON
La plus spectaculaire et la plus énigmatique des monnaies celtiques. Les statères d’or sur lesquels sont représentés un dragon aux dents crochues enroulé sur lui-même.

Dragon celtique sur une monnaie des Boïens de Bohême à la fin du IIe siècle avant J.-C.
LE MYSTÉRIEUX PEUPLE DES BOÏENS
Ces monnaies uniques émergent parmi les tribus celtiques de la région du sud de l’Allemagne et de la Bohême à la fin du IIe/Ier siècle av. J.-C.
Les Boïens (en latin Boii) étaient l’un des plus importants peuples celtes de l’âge du fer. Leur présence est attestée, en différentes époques, en Gaule cisalpine (dans le Nord de l’Italie), en Pannonie (région de l’Europe centrale comprenant l’actuelle Hongrie ainsi qu’une partie des pays frontaliers), en Bohême (Une partie de l’actuelle république Tchèque) et en Gaule transalpine. En Gaule, une partie des Boïens se sont installés sur le territoire des Éduens.
Quant aux Boïens, les Héduens demandèrent, parce qu’ils étaient connus comme un peuple d’une particulière bravoure, à les installer chez eux[1].

Les Boïens étaient l’un des plus importants peuples celtes de l’âge de fer. Leur présence est attestée en Gaule cisalpine, en Europe Centrale, en Bohême et en Gaule transalpine. (Wikimedia Commons).
L’ÉTRANGE DRAGON DES BOÏENS
Le statère au dragon est une pièce d’or rare des Celtes de Bohême qui est connue des numismates sous l’appellation allemande de Rolltierstater que l’on peut traduire approximativement par statère à « l’animal enroulé sur lui-même », elle est également désigné par le terme Ringeldrache « dragon en forme d’anneau ». Les pièces ont été frappées sur le territoire de la Bohême, peut-être à l’oppidum de Stradonice, dans le dernier quart du IIe siècle ou au plus tard au tournant des IIe et Ier siècles av. J.-C.

Gros plan de la tête. monnaie des Boïens de Bohême à la fin du IIe siècle avant J.-C.
UNE CHIMÈRE LOUP-SERPENT
Le « dragon » présente une tête de prédateur, qui peut évoquer celle d’un loup, avec des oreilles effilées, un museau aux lèvres retroussées avec une gueule ouverte dans laquelle on peut voir des crocs pointus.

Loup agressif de profil, aux babines retroussés et montrant ses dents. À noter les poils dressés au niveau de la nuque. Source : pinterest.com
Sur cette image les oreilles du loup semblent rondes, ce qui n’est pas le cas sur la suivante qui sont très pointues.

Loup agressif aux oreilles pointues.
Le corps serpentiforme présente des soies dorsales hérissées et se termine par une queue de serpent écailleuse enroulée sur elle-même vers l’extérieur. Cet animal semble être un mélange entre un mammifère carnassier, la tête, et un serpent, le corps et la queue. Avec de telles caractéristiques, il n’est donc pas surprenant que les numismates aient du mal à trouver une explication sur l’origine de ce dragon celtique trouvé au cœur de la forêt hercynienne, loin de tous les centres connus de la civilisation antique. La représentation de ce « dragon enroulé » est tout à fait isolé dans la numismatique celtique.
UN TRAVAIL D’ORFÈVRE
La tête d’un prédateur, la mâchoire entrouverte et les crocs menaçants, ainsi que le mouvement serpentiforme du corps, sont rendus de manière si naturelle que l’observateur peut oublier qu’il ne s’agit que d’un animal fabuleux.
L’assurance avec laquelle a été réalisé le dessin, la finesse d’exécution de la gravure, la coupe précise du poinçon et de la composition générale du statère au dragon n’a pas d’équivalent dans le monde celtique. Cette qualité artistique incite la plupart du temps les spécialistes, le chaudron de Gundestrup en est un autre exemple, à chercher des influences extérieures (thraces, Scythes) et des artistes qui ne sont pas des Celtes. Ces derniers seraient-il incapable de produire de tels chefs-d’œuvre ? Alors qu’ils sont des orfèvres, tôlier, bronzier etc. hors-pairs. Il suffit de voir l’excellence d’une réalisation celtique telle que le casque d’Agris. Dont on a d’abord cherché les auteurs en Italie ou en Grèce avant de se rendre à l’évidence qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre exécuté par des artisans, artistes pourrait-on dire, locaux.
Voir à ce propos SAISON 3 ANNEXE 6 Le casque celtique d’Agris
UNE OEUVRE EXCEPTIONNELLE
En tous cas, cette œuvre a été réalisé par un graveur de poinçons expérimenté qui a largement pu rivaliser avec le travail des meilleurs spécialistes grecs et romains de son époque. En Bohème, il n’existe pas de précédent ni aucune frappe ultérieure qui atteignent ce degré de qualité. Comme le démontre cette autre monnaie issue de la même région avec un motif semblable, mais d’une facture plus simple.

Vers 150-75 av. J-C. Bohême. Source : smb.museum-digital.de
L’animal serpentiforme prend la même pose que la précédente, mais il est doté d’une tête avec la gueule fermée qui n’exprime pas d’agressivité. La tête évoque plutôt celle d’un ovin de celle d’un prédateur. Une allusion au serpent à tête de bélier celtique ?
Il manque les cornes pour arriver à une telle conclusion.

Profil d’une tête de mouton. Source : iStock
Il existe quelques pièces qui montrent un dragon ayant la même forme de base, gueule ouverte, enroulé sur lui-même, la queue formant une boucle extérieure, mais d’une facture fortement stylisée et non plus naturaliste comme la première.

Monnaie celtique. Europe centrale. Statère type « Rolltier », Peuple des Vindelici, IIe-Ier siècles av. J.- C. Source : auctions.stacksbowers.com
Quelle peut être la signification de tels étranges animaux fantastiques ?
UNE ENSEIGNE MILITAIRE
Première hypothèse. Le dragon celtique représenté sur les monnaies des Boïens pourrait être apparentés aux enseignes militaires appelées draco. Ce dernier est représenté avec un corps de serpent et une tête de loup. Le draco ou dragon dace, est un animal fantastique issue de la mythologie dace. Il servait dans les armées antiques, comme étendard et enseigne.

Un porteur de Draco. (Wikimedia Commons).
Il est visible sur les représentations des guerriers daces de Décébale dans les bas-reliefs illustrant les guerres daciques sur la colonne de Trajan à Rome.

Dragon dace de la colonne de Trajan. (Wikimedia Commons).
Le draco était fixé sur une lance, avec une gueule de loup entrouverte faite en métal, souvent en bronze, parfois en argent, tandis que le reste du corps était formé d’étoffes peintes ou de peaux qui, en forme de manche à air, s’agitaient avec des mouvements pareils à ceux d’un serpent, quand le vent entrait par la gueule. La tête d’un loup et le corps d’un serpent sont bien présents sur ces enseignes militaires.
Cependant le dragon représenté sur les monnaies des Boïens n’est pas figuré sous la forme d’une enseigne, pas de hampe de fixation, le corps n’est pas un sac de peau. Au contraire l’animal semble être la figuration d’un animal réel. Si ce n’était impossible, on pourrait croire que l’auteur de la pièce a vu l’animal de ses propres yeux. De plus la chronologie ne correspond pas non plus puisque la colonne Trajane a été construite de 107 à 113 de notre ère. Plus de deux cent ans sépare ces deux représentations d’un loup serpentiforme. Les Romains l’on repris encore plus tard puisque le draco s’impose comme enseigne dans l’armée romaine en 175 apr. J.-C. On aime attribuer aux Celtes des influences extérieures diverses, mais les modèles daces ou romains sont hélas trop récents.
LE ZODIAQUE DES DRUIDES
Une seconde hypothèse serait une origine astronomique. J’ai écrit entre 2012 et 2016 un manuscrit resté inédit jusqu’ici, intitulé Les dieux des druides. Le deuxième tome est consacré à un zodiaque druidique datant de 2700 av. J.-C. (et qui pour des raisons astronomiques n’est envisageable qu’à cette époque reculée). Découverte qu’il serait trop long de résumer dans un article aussi court (le manuscrit fait plus de 300 pages). Cependant l’un des six axes composant ce zodiaque de douze animaux relie justement le serpent et le loup avec pour résultat une créature hybride entre un loup et un serpent. Ce qui est le cas du « dragon » des Boïens.
UN DIEU LOUP
Ce loup/serpent est en fait l’incarnation d’une des divinités les plus importantes du panthéon celtique : le dieu Dis Pater, le Maître des Enfers, dieu père des Gaulois. Ce dernier peut parfois être représenté sous la forme d’un loup qui avale un défunt. Ce que les spécialistes appellent un loup androphage.

Loup Androphage de Fouqueure. (Musée d’Angoulême).
Ou encore sous la forme d’une créature encore plus fantastique, un loup carnassier couvert d’écailles de serpents. Les ADN du loup et du serpent ont dans ce contexte complétement fusionné.

Le monstre de Noves, cette œuvre est datée entre 50 av. J.-C. et les premières années de notre ère. Musée Lapidaire, Avignon.
Cet étrange loup serpentiforme apparaît également sur le chaudron de Gundestrup. Il est représenté sous une divinité masculine qui serre dans ses mains des dragons.

Plaque du dieu aux dragons. Chaudron de Gundestrup, Ier siècle av. J.-C., Argent doré. (Nationalmuseet de Copenhague).
Le loup/serpent à deux têtes avale deux personnages. Scène mythologique qui peut être résumée de la façon suivante : les deux Dioscures celtiques, morts, sont avalés par le loup infernal, gardiens des Enfers.
Pour des explications détaillées, voir SAISON 3 ÉPISODE 7 Cernunnos et Dis Pater, le dieu loup
CONCLUSION
Ces pièces d’or des Boïens sont d’une valeur inestimable puisqu’elles témoignent non seulement de l’existence d’un zodiaque très ancien, mais elles font partie des très rares représentations du dieu des Enfers qui peut prendre l’aspect d’une créature hybride loup/serpent.
©JPS2024
SOURCES :
LVI. Les derniers des Boïens – Persée
Microsoft Word – Diplomarbeit_CTury_letzteVersion.rtf
NOTES :
[1] César, Guerre des Gaules, Livre I Chapitre 28.
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