OURSIN FOSSILE (DRUIDES)
L’ŒUF DE SERPENT DES DRUIDES
Pline évoque dans un texte l’existence de l’étrange œuf de serpent de la tradition druidique.
UN RÉCIT OBSCUR
Pour cela il faut rappeler le mythe druidique qui dépeint comment un humain pénètre dans l’Autre Monde pour dérober un précieux talisman, L’œuf de serpent :
Il existe, en outre, une autre espèce d’œufs en grand renom dans les Gaules et dont les Grecs n’ont pas parlé. Des serpents s’enlacent + en grand nombre + ; avec leur bave et l’écume de leurs corps ils façonnent une sorte de boule appelée + urinum +. Les druides disent que cette façon d’œuf est projetée en l’air par le sifflement des serpents, et qu’il faut la rattraper dans un manteau sans lui laisser toucher la terre ; que celui qui s’en est emparé doit s’enfuir à cheval, car les serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés par l’obstacle d’une rivière ; l’épreuve qui fait reconnaître cet œuf est qu’il flotte contre le courant, même s’il est attaché avec de l’or. De plus avec cette ingéniosité qu’ils ont à envelopper de mystères leurs mensonges, les Mages prétendent qu’il faut les prendre pendant une certaine lune, comme s’il dépendait de la volonté humaine de faire coïncider avec cette lune l’opération des serpents. J’ai du reste vu cet œuf : il était de la grosseur d’une pomme ronde moyenne, et sur sa coque se remarquaient de nombreuses cupules cartilagineuses semblables à celle dont sont munis les bras des poulpes. Les Druides vantent fort son merveilleux pouvoir pour faire gagner des procès et pour faciliter l’accès auprès des souverains, mais c’est une si grande imposture qu’un chevalier romain du pays des Vocontiens qui, au cours d’un procès, en portait un sur son sein, fut mis à mort par l’empereur Claude sans autre motif que je sache. Pourtant ces enlacements de serpents et leur union féconde semblent être la raison qui a déterminé les nations étrangères à entourer, en signe de paix, le caducée de l’image de serpents ; c’est l’usage en effet que les serpents du caducée n’aient pas de crêtes[1].
Texte pour le moins obscur. Cependant Pline offre deux niveaux de lecture. En premier, le mythe et les croyances qui entourent cet œuf mystérieux; en second, la description de l’artefact qu’il a eu entre les mains.
UN MYTHE FONDATEUR
Il est évident que Pline n’a pas tout compris. Ou plus simplement, comme l’enseignement des druides devait rester secret, il n’a pas eu connaissance de toutes les données nécessaires pour reconstituer le mythe fondateur du druidisme. Pourtant ce texte contient quelques informations intéressantes. Pline affirme qu’il existait effectivement chez les Celtes un œuf de serpent de grand renom aux vertus magiques et que ce sont les druides, eux-mêmes, qui racontent cette histoire extraordinaire. Dans la suite du texte, l’auteur explique comment récupérer cet œuf magique, mais gare, les serpents veillent. Pline signale ensuite qu’il ne croit pas aux vertus de cet œuf, mais que ceux qui croient courent la peine de mort. L’empereur Claude voulant éradiquer le druidisme, se reconnaître des croyances des druides pouvait être fatal. Pourtant ce qui reste le plus digne d’intérêt reste la description de cet étrange œuf de serpent.

Serpent enroulé autour de l’Œuf du Monde.Illustration tirée de l’ouvrage de Jacob Bryant, Analysis of Ancient Mythology, 1774. (Wikimedia Commons)
UN OURSIN FOSSILE
La description de l’objet présenté à Pline est suffisamment explicite pour l’identifier et les commentateurs de ce texte pensent en général que cet œuf de serpent correspond à un oursin fossile. Ce qui est d’ailleurs corroboré par des découvertes archéologiques. Comme cet exemple cité par C. J. Guyonvarc’h dans son ouvrage sur Les druides qui décrit une découverte faites par des archéologues :
En 1899 je fouillai, avec des collaborateurs, le tumulus du Poiron en Saint-Armand-sur-Sèvre (Deux-Sèvres) qu’entoure encore un remblai circulaire en terre. Ce tertre de 20 m de diamètre fut entamé jusqu’au-delà de son point central par une tranchée de 2 mètres de largeur et de 3.50m de profondeur. Il ne contenait qu’une petite capse[2], formée de six pierres de schiste, d’environ vingt et quelques centimètres de longueur, au milieu de laquelle un oursin fossile se trouvait enfermé[3].

Fossile d’un oursin de l’éocène (trouvé en Égypte). (Wikimedia Commons).
Cet oursin fossile ne peut être que le substitut rationnalisé de l’œuf de serpent mythique. Comme une petite croix portée autour du cou symbolise une appartenance au christianisme et de son enseignement. Cependant on attribue des vertus magiques à cet oursin fossile : comme le pouvoir de faire gagner des procès ou de faciliter l’accès auprès des souverains. Croire en lui équivaut à la peine de mort. Le chevalier voconce qui s’est présenté par défi devant l’empereur Claude portant un oursin fossile sur lui est mis à mort pour cet affront. En tout cas, cette anecdote de Pline démontre une spiritualité celtique encore vivace sous le règne de Claude (de 41 à 54 apr. J.-C.) liée à une forme de résistance à la romanisation malgré les interdits. Ce qui a poussé les empereurs, Claude et ses prédécesseurs Auguste et Tibère, à interdire la pratique du druidisme par des édits de plus en plus radicaux.
Bien entendu une simple croix ou un oursin fossile ne peuvent pas résumer à eux seuls le corpus complexe d’une religion. La dernière information fournie dans le texte de Pline démontre que l’enlacement des serpents et leur union féconde est à l’origine du caducée. D’ailleurs, ce dernier est une illustration des plus archaïques de l’union des dieux-serpents primordiaux enroulés autour de l’axe du monde.

Caducée L’union de deux serpents divins engendre l’œuf cosmique.
