Une autre particularité des druides est le refus de l’écriture.
Nous avons vu que les Celtes savaient sculpter, mais ne s’autorisaient pas la représentation des dieux comme le faisait le monde gréco-romain à la même époque.
Il en va de même pour l’écriture, ils utilisaient les alphabets grecs ou latins pour la vie courante, mais point de création littéraire comme chez leurs voisins méditerranéens.

La dédicace de Segomaros trouvée près de Nîmes (source: Fabrice Philibert-Caillat)
UN PUISSANT TABOU
Comme pour l’iconographie, un puissant interdit religieux frappait l’usage de l’écrit. Écoutons ce que nous dit César :
Ils (les druides) estiment que la religion ne permet pas de confier à l’écriture la matière de leur enseignement, alors que pour tout le reste en général, pour les comptes publics et privés, ils se servent de l’alphabet grec. Ils me paraissent avoir établi cet usage pour deux raisons, parce qu’ils ne veulent pas que leur doctrine soit divulguée, ni que, d’autre part, leurs élèves, se fiant à l’écriture, négligent leur mémoire ; car c’est une chose courante : quand on est aidé par des textes écrits, on s’applique moins à retenir par cœur et on laisse se rouiller sa mémoire[1].
Outre le fait que leur doctrine doit rester secrète, la raison majeure pour César du refus de l’écrit par les druides est le besoin de développer une mémoire sans faille, c’est ainsi que :
On dit qu’auprès d’eux ils (les disciples des druides) apprennent par cœur un nombre considérable de vers. Aussi plus d’un reste-t-il vingt ans à l’école[2].
UN SAVOIR IMMENSE
Les druides et leurs disciples devaient disposer de mémoires phénoménales pour emmagasiner, une quantité considérable d’informations, en fait tout le savoir de leur époque. Leur esprit sollicité par l’apprentissage de milliers de vers devait être d’une puissance phénoménale. Les druides devenaient ainsi de véritables ordinateurs vivants qui stockaient dans leurs mémoires prodigieuses toutes les connaissances de l’époque. La perte accidentelle d’un de ces surhommes devait être une catastrophe, car toutes ses connaissances disparaissaient avec lui. Mais en temps normal, le druide se devait de transmettre son savoir à ses élèves et ce, sur de nombreuses années. La disparition des connaissances de ces êtres d’exception est une perte énorme pour l’humanité, c’est pour cela qu’il est de notre devoir de chérir le savoir des derniers représentants des civilisations traditionnelles, pour éviter qu’ils ne disparaissent à leur tour.
LA FIN D’UN MONDE
Paradoxalement, cette recherche des druides de la mémoire absolue nous a coupée de nos racines. L’intransigeance des druides à l’égard de l’écrit fait de nous un peuple sans mémoire. Comme des orphelins qui ne connaissent pas leurs origines. Tout un pan d’un savoir millénaire qui a disparu à jamais parce que la chaîne de transmission a été interrompue.
DES PROCÉDÉS MNÉMOTECHNIQUES
Cependant pour apprendre une telle masse de données, il faut des techniques de mémorisation spéciales.
Les Aryens[3] a-t-on dit « répugnait à l’écriture » (C’est pourquoi nous ignorons tout de la tradition druidique). Leurs textes religieux et rituel, les Védâ, les Upanishad, les Brâhmanä, étaient et sont encore transmis à l’aide de procédés mnémotechniques très élaborés qui assurent la continuité de la tradition orale même à travers des individus qui n’en comprennent pas le sens[4]. Le texte appris dans un livre n’est pas, encore de nos jours, considéré comme valide pour les rites[5].
Les formules versifiées sont plus adaptées à la mémorisation que les textes en proses. C’est certainement un des procédés les plus efficaces pour transmettre des mythes, des lois ou des connaissances scientifiques. Pour mémoriser et transmettre les mythes sous forme de poèmes, les aèdes peuvent recourir aux procédés mnémotechniques mais également lever les yeux vers le ciel étoilé qui peut servir de repère immuable. L’initié peut ainsi se remémorer plusieurs épopées celtes d’après la position de certaines constellations.
MUSES ET INSPIRATION
Chez les Grecs de l’Antiquité, Mnémosyne est la personnification de la mémoire, en tant que mère des Muses elle est la source de tout savoir. C’est de la mémoire que sont tirés tous les arts. Les Muses sont au nombre de neuf et président aux différentes formes de poésie. À Clio on attribue l’Histoire, à Euterpe la poésie lyrique, à Thalie la comédie, à Melpomène la tragédie, Terpsichore la danse, Érato la poésie érotique, à Polhymnie l’Hymne, à Calliope la Poésie épique et à Uranie l’astronomie (il existe bel et bien une Muse de l’astronomie qui inspire les poètes). Les Muses issues de Mémoire connaissent le passé et l’avenir puisqu’elles disent ce qui est, ce qui sera, ce qui fut (Hésiode, Théogonie, 38). Dans les temps les plus anciens, les Muses étaient au nombre de trois, on les appelait : Mélétè, Mnèmè, Aoidè : Exercice, Mémoire et Chant. Les druides utilisaient des préceptes en forme de triade comme par exemple : il faut honorer les dieux, ne rien faire qui soit mal, s’exercer au courage. Les trois Muses des origines devaient certainement former une telle triade.
LA TRANSGRESSION D’UN INTERDIT
Ce sont les Grecs, encore eux, qui ont brisé l’interdit d’utiliser l’écrit, influencés en cela par les Égyptiens, les Phéniciens et les Minoens, des peuples qui ne sont pas Indo-Européens.
LES DANGERS DE LA TRANSGRESSION
Pour être complet, il faut ajouter cet extrait d’un dialogue entre Socrate et Phèdre à propos des avantages et des inconvénients entre l’écrit et l’oral. Un druide ne dirait pas autre chose à son élève.
Socrate – Eh bien ! J’ai entendu conter que vécut du côté de Naucratis, en Égypte, une des vieilles divinités de là-bas, celle dont l’emblème sacré est l’oiseau qu’ils appellent tu le sais, l’ibis, et que le nom du dieu lui-même était Theuth[6]. C’est lui, donc, le premier qui découvrit la science du nombre avec le calcul, la géométrie et l’astronomie, et aussi le trictrac et les dés, enfin sache-le, les caractères de l’écriture. Et d’autre part, en ce temps-là, régnait sur l’Égypte entière Thamous, dont la résidence était cette grande cité du haut pays que les Grecs nomment Thèbes d’Égypte, et dont le dieu est appelé par eux Ammon. Theuth, étant venu le trouver, lui fit montre de ses arts : « Il faut, lui déclara-t-il, les communiquer aux autres égyptiens ! » Mais l’autre lui demanda quelle pourrait être l’utilité de chacun d’eux, et, sur ses explications, selon qu’il les jugeait bien ou mal fondées il prononçait tantôt le blâme, tantôt l’éloge. Nombreuses furent donc les réflexions dont, au sujet de chaque art, Thamous fit, dit-on, part à Theuth dans l’un et dans l’autre sens : on n’en finirait plus d’en dire le détail ! Mais le tour venu d’envisager les caractères de l’écriture : « Voici, ô Roi, dit Theuth, une connaissance qui aura pour effet de rendre les égyptiens plus instruits et plus capables de se remémorer : mémoire aussi bien qu’instruction ont trouvé leur remède ! » Et le Roi de répliquer : « Incomparable maître ès arts, ô Theuth, autre est l’homme qui est capable de donner le jour à l’institution d’un art ; autre celui qui l’est d’apprécier ce que cet art comporte de préjudice ou d’utilité pour les hommes qui devront en faire usage. A cette heure, voilà qu’en ta qualité de père des caractères de l’écriture, tu leur as, par complaisance pour eux, attribué tout le contraire de leurs véritables effets ! Car cette connaissance aura, pour résultat, chez eux qui l’auront acquise, de rendre leurs âmes oublieuses, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant en effet leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, non du dedans et grâce à eux-mêmes qu’ils se remémoreront les choses. Ce n’est donc pas pour la mémoire, c’est pour la remémoration que tu as découvert un remède. Quant à l’instruction, c’en est la semblance que tu procures à tes élèves, et non point la réalité : lorsqu’en effet avec ton aide ils regorgeront de connaissances sans avoir reçu d’enseignement, ils sembleront être bons à juger de mille choses, au lieu que la plupart du temps ils sont dénués de tout jugement ; et ils seront en outre insupportables, parce qu’ils seront des semblants d’hommes instruits, au lieu d’être des hommes instruits[7] !
Pour les anciens sages, le savoir doit venir du plus profond de soi-même et non reposer sur l’écriture qui est un procédé extérieur pour stocker des informations. L’ordinateur et le téléphone portable sont de formidables outils pour ne plus rien savoir soi-même. Ils nous servent, soit de source de savoir, soit de mémoire extérieure, mais que se passerait-il en cas de panne de courant prolongée ou pire en cas de disparition totale de la fée électricité ?
INITIATION
Mais ce savoir doit être réservé à l’initié, l’élu, celui qui est digne de recevoir cet enseignement. Plutarque ne dit pas autre chose quand il parle du savoir de Numa.
Vers la fin de sa vie, il (Numa) avait enseigné aux prêtres ce qu’il avait mis dans ses écrits et en avait fixé dans leur mémoire tout le contenu et toute la pensée ; aussi ordonna-t-il de les ensevelir avec son corps, estimant qu’il n’était pas convenable de confier la garde de ses enseignement secrets à des lettres mortes. C’est dit-on pour la même raison que les Pythagoriciens ne mettent pas non plus leurs doctrines par écrit et qu’ils les confient à la mémoire de ceux qui en sont dignes, par une transmission purement orale[8].
Ainsi, la tradition orale est une tradition vivante qui se transmet de génération en génération, tandis que l’écrit fige et fixe le savoir de façon immuable[9]. La parole est vivante, c’est pourquoi les grands maitres n’écrivent pas, Jésus n’a par exemple jamais rien écrit. Mais revenons à l’écriture :
Longtemps elle servit surtout à transmettre des messages, établir des comptabilités, rappeler les noms des morts, invoquer les divinités et parfois noter, pour mémoire, quelques faits légendaires, mais sans interférer avec la tradition orale du savoir, des sciences et des arts[10].
C’est exactement le cas de la langue gauloise que l’on ne retrouve que sous la forme de quelques inscriptions funéraires, de dédicaces aux dieux, de marques de propriétés ou de signatures sur des poteries, ainsi que des textes magiques et ceci de toute façon très tardive.
LE RÈGNE DE L’ORALITÉ
César nous donne une autre grande raison du refus de l’écrit par les druides, c’est le secret de leur enseignement qui ne doit pas être révélé au non-initié. Rappelons que dans le Judaïsme il existe deux voies distinctes pour transmettre l’enseignement de Dieu, la Kabbale, loi orale et secrète donnée par YHWH à Moise sur le mont Sinaï en même temps que la loi écrite et publique (la Torah). Si la tradition orale a été interrompue, nul ne peut la faire revivre. La prononciation, le rythme, le ton, la cadence, toute la façon de dire les formules magiques, aucun manuel ne peut l’apprendre. C’est justement cela le secret qui est transmis du maître au disciple.
Car la parole est efficace[11] :
Seule la transmission orale permet de faire passer le contenu magique des textes d’une génération à une autre[12].
L’importance de la parole chez les druides est illustrée par le nom spécifique du prêtre, maître de la parole : le gutuater. Le nom semble signifier « maître ou père des invocations », de gutu- « voix » et ater- « père ». Il est intéressant de noter que gutu- est issu d’une racine indo-européenne qui est à l’origine du mot « dieu » dans les langues germaniques (allemand Gott ou anglais god)[13]. Or, le tabou concernant le nom divin existe chez un grand nombre de peuples. Connaitre le Nom secret des dieux donne une puissance redoutable, encore faut-il savoir prononcer le nom correctement, ce qui n’est possible que par une transmission orale. La connaissance des noms des dieux est un privilège réservé aux prêtres et aux magiciens, Mettre le Nom par écrit lui fait perdre toute sa puissance, faute d’une prononciation adéquate. Car le pouvoir d’un être divin réside dans son nom, il est le lien entre le dieu et son adorateur. La sainteté du nom même est redoutée.
Dans la forêt, on ne prononce pas le nom du tigre ; de même on ne prononce jamais ouvertement le nom d’un dieu. On l’évoque qu’indirectement par des adjectifs[14].
Les druides ont interdit la figuration des dieux ainsi que l’invocation de leurs vrais noms, des noms sacrés que l’on évite de prononcer. Le commun des mortels ne connait même pas la véritable dénomination des divinités vénérées.
[…] tandis que les Celtibères et leurs voisins du nord sacrifient à un dieu sans nom, la nuit, à chaque retour de la pleine lune…[15]
Le peuple craint ces divinités dont on ne sait rien. Comme l’écrit Lucain, cela engendre la terreur de ne pas connaître les dieux que l’on doit redouter[16]. Parfois, ces noms sacrés sont remplacés par d’autres qualificatifs, l’énoncé d’une fonction, d’un trait de caractère ou d’une qualité. C’est à cause de ces précautions de langage que les divinités celtes ont des noms multiples.
On citera entre autres, Taranis qui signifie « le tonnant », Teutatès « le dieu de la tribu » ou « le tribal », Esus « le bon », Cernunnos « le cornu », Sucellus « tape-dur » et ainsi de suite, la liste est infinie. Une autre astuce pour éviter de dire le Nom de la divinité est de donner aux dieux un nom romain accolé d’un surnom gaulois, par exemple Mars Segomo « le victorieux » ou Rudianus « le rouge ». Les initiés sauront bien de qui l’on parle[17].
L’exemple le plus connu du tabou sur le Nom du dieu, est le nom de Yahvé chez les Hébreux, dont on ignore comment il doit être vocalisé correctement.
Quant à ce qu’on rapporte des sept voyelles, qui, réunies ensemble, possèdent un nom et un son mystérieux, que les enfants des Hébreux écrivent en quatre lettres, et qu’ils rapportent à la suprême puissance de Dieu, c’est une tradition transmise des pères aux enfants, qu’il est interdit à la multitude de proférer, attendu que c’est un mystère[18].
YHWH. Ce nom divin est souvent retranscrit en tant que Yahvé mais ce n’est que pure convention. En allemand par exemple, ces mêmes quatre lettres s’écrivent JHVH ce qui donne Jéhovah.
Selon le Deutéronome seul le Nom de Dieu réside dans le Temple (Dt 12, 5 et 11). Ce n’est qu’une seule fois dans l’année que le nom de YHWH était prononcé, c’était lors de la Fête des Tentes (Soukkot) lorsque le Grand Prêtre officiait dans le Saint des Saints du Temple de Jérusalem.
Le nom divin doit rester secret, car la connaissance du véritable nom du dieu signifie également s’approprier la puissance de cette divinité.
En Égypte, […] s’approprier la puissance d’un dieu suprême en s’emparant de son nom n’étaient pas de simples légendes racontées à propos d’êtres mythiques vivant dans un passé reculé ; tout magicien égyptien aspirait à s’emparer de pouvoirs semblables. On croyait que celui qui possédait le véritable nom possédait l’essence de l’être divin ou humain et pouvait forcer même une divinité à lui obéir, ainsi qu’un esclave obéit à son maître. L’art du magicien consistait donc à obtenir des dieux la révélation de leur nom sacré, et il ne reculait devant aucun moyen pour atteindre ce but[19].
« Celui qui connaît, nous dit-on, le « très grand nom » de Dieu peut, en le prononçant, tuer les vivants, faire lever les morts, se transporter instantanément où il lui plaît, et accomplir n’importe quel autre miracle » [20].
Les manigances de la déesse Isis pour extorquer le nom secret du dieu Rê[21] illustrent parfaitement ce propos.
Un grimoire magique relate comment la rusée Isis réussit à arracher à Rê son nom secret. La déesse façonne un serpent afin qu’il morde le dieu suprême. Le dieu souffre atrocement mais Isis, au lieu d’exercer sa magie, soumet Rê à un odieux chantage : Dis-moi ton nom, divin père, car celui qui est appelé par son nom vit. Rê énonça alors ses noms, dressant un tableau de la création, mais le feu vivant du venin continuait à le tourmenter car, dit Isis : Ton nom n’est pas dans ce que tu m’as dit. Au comble de la souffrance, car le venin devenait plus puissant (sekhem) que la braise, Rê capitule : Que mon nom sorte de mon corps pour (aller) dans son corps. Par ce transfert physique, le secret fut maintenu et aucune oreille indiscrète, même divine, ne put intercepter la puissance de Rê[22].
Il existait dans la Rome antique une pratique secrète et ignorée de beaucoup appelée evocatio consistant à faire sortir, durant un conflit avec Rome, un dieu d’une cité ennemie en prononçant une formule déterminée, celui-ci abandonnait alors son peuple en venait rejoindre le camp des vainqueurs[23]. Pour rendre plus efficace la formule magique, il était préférable de connaître le nom du dieu de la cité ennemie. C’est pourquoi les Romains dissimulaient le nom des divinités protectrices de Rome et même le nom secret de la ville. Écoutons ce qu’en dit Macrobe :
« Ils se sont tous retirés de leurs sanctuaires ; ils ont abandonné leurs autels, les dieux qui jusqu’à ce jour avaient maintenu cet empire. »
Ces expressions de Virgile sont tirées d’une coutume très ancienne des Romains, et de leurs mystères sacrés les plus secrets. En effet, il est certain que chaque ville a un dieu sous la tutelle duquel elle est placée, et qu’une coutume mystérieuse des Romains, longtemps ignorée de plusieurs, lorsqu’ils assiégeaient une ville ennemie et qu’ils pensaient être sur le point de la prendre, était d’en évoquer les dieux tutélaires au moyen d’une certaine formule. Ils ne croyaient pas que sans cela la ville pût être prise, ou du moins ils auraient regardé comme un sacrilège de faire ses dieux captifs. C’est pour cette raison que les Romains ont tenu caché le nom du dieu protecteur de Rome, et même le nom latin de leur ville. Cependant tel nom de ce dieu se trouve dans quelques ouvrages anciens, qui néanmoins ne sont pas d’accord entre eux: les diverses opinions sur ce sujet sont connues des investigateurs de l’antiquité. Les uns ont cru que ce dieu était Jupiter, d’autres la Lune, d’autres la déesse Angerona, qui, tenant le doigt sur la bouche, indique le silence. D’autres enfin, dont l’opinion me parait la plus digne de confiance, ont dit que ce fut Ops-Consivia. Quant au nom latin de Rome, il est demeuré inconnu, même aux plus érudits, les Romains appréhendant que, si leur nom tutélaire venait à être connu, ils n’eussent à éprouver de la part de leurs ennemis une évocation pareille à celle dont on savait qu’ils avaient usé à l’égard des villes de ces derniers[24].
Dans la Bible, nous trouvons l’exemple d’une tentative, couronnée de succès, pour s’approprier le véritable nom du Dieu d’Israël.
Moïse faisait paître le petit bétail de Jethro, son beau-père, prêtre de Madiân ; il l’emmena par-delà le désert et parvint à la montagne de Dieu, l’Horeb. L’Ange de Yahvé lui apparut, dans une flamme de feu, du milieu d’un buisson. Moïse regarda : le buisson était embrasé mais le buisson ne se consumait pas. Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cet étrange spectacle, et pourquoi le buisson ne se consume pas. » Yahvé vit qu’il faisait un détour pour voir et Dieu l’appela du milieu du buisson. « Moïse, Moïse », dit-il, et il répondit : « Me voici ». Il dit : « N’approche pas d’ici, retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. » Et il dit : Je suis le Dieu de ton père, le dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. » Alors Moïse se voila la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu[25].
[…] Moïse dit à Dieu : « Voici, je vais trouver les Israélites et je leur dis : “Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous.” Mais s’ils me disent : “Quel est son nom ?”, que leur dirai-je ? » Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui est. » Et il dit : « Voici ce que tu diras aux Israélites : “Je suis ” m’a envoyé vers vous.[26] »
Moïse est né en Égypte et la fille du Pharaon le traita comme un fils, il ne pouvait ignorer l’existence des pratiques magiques du pays. Il demande à Dieu de lui révéler son véritable nom. Dans un premier temps Dieu refuse de livrer ce secret. Mais il se ravise ensuite et consent finalement à lui révéler son nom.
Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux Israélites : “Yahvé, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le dieu de Jacob m’a envoyé vers vous. C’est mon nom pour toujours, c’est ainsi que l’on m’invoquera de génération en génération.[27]”
Contrairement au lecteur de la Bible qui ne connait que la retranscription approximative du véritable nom de Dieu, Moïse a entendu la prononciation du mystérieux nom divin. Dès les versets suivants, il est investit par Dieu d’un pouvoir « magique » extraordinaire.
Moïse reprit la parole et dit : « Et s’ils ne me croient pas et n’écoutent pas ma voix, mais me disent : Yahvé ne t’est pas apparu ? » Yahvé lui dit : « Qu’as-tu en main ? — Un bâton, dit-il. — Jette-le à terre », lui dit Yahvé. Moïse le jeta à terre, le bâton se changea en serpent et Moïse fuit devant lui. Yahvé dit à Moïse : « Avance la main et prends-le par la queue. » Il avança la main le prit, et dans sa main il redevint un bâton. « Afin qu’ils croient que Yahvé t’est apparu, le Dieu de leurs pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.[28] »
[…] Quant à ce bâton, prends-le dans ta main, c’est par lui que tu accompliras les signes[29].
Nous assistons ensuite à un duel de magiciens devant le Pharaon et sa cour pour gagner la liberté du peuple hébreux.
Yahvé dit à Moïse et à Aaron : « Si Pharaon vous dit d’accomplir un prodige, tu diras à Aaron : Prends ton bâton, jette-le devant Pharaon, et qu’il se change en serpent. » Moïse et Aaron allèrent trouver Pharaon et firent comme l’avait ordonné Yahvé. Aaron jeta son bâton devant Pharaon et ses serviteurs et il se changea en serpent. Pharaon à son tour convoqua les sages et les enchanteurs, et, avec leurs sortilèges, les magiciens d’Égypte en firent autant. Ils jetèrent chacun son bâton qui se changea en serpent, mais le bâton d’Aaron engloutit leurs bâtons[30].
La magie du Dieu d’Israël semble plus puissante que celle des Égyptiens[31], mais il faudra encore dix autres plaies pour que le Pharaon au cœur endurci libère enfin les Israélites du joug égyptien. Le plus important dans cette histoire, outre l’aventure extraordinaire qui nous est contée, est certainement le fait que nous assistons à une première chaîne de transmission du nom secret de Dieu.
Moïse informa Aaron de toutes les paroles de Yahvé qui l’avait envoyé, et de tous les signes qu’il lui avait ordonné d’accomplir. Moïse partit avec Aaron et ils réunirent tous les anciens des Israélites. Aaron répéta toutes les paroles que Yahvé avait dites à Moïse ; il accomplit les signes aux yeux du peuple. Le peuple crut et entendit que Yahvé avait visité les Israélites et avait vu leur misère. Ils s’agenouillèrent et se prosternèrent[32].
Ainsi, Moïse, détenteur du secret de la vocalisation exacte du nom de Dieu, initie Aaron qui à son tour instruit tous les anciens aux mystères du Dieu d’Israël. Immense privilège, car les premiers prophètes n’ont pas eu l’honneur de connaître le nom secret de Dieu.
Dieu parla à Moïse et lui dit : « Je suis Yahvé. Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme El Shaddaï[33], mais mon nom de Yahvé, je ne leur ai pas fait connaitre[34].
Comme Moïse, le druide est celui qui connait l’apparence et le nom des dieux[35], il connait la langue sacrée et les formules rituelles.
À vous seuls (les druides) est donné de connaitre les dieux et les puissances du ciel, et à vous seuls de les ignorer[36].
Celles-ci n’ont aucune valeur sans l’exacte transmission du maître. Le secret des dieux était uniquement murmuré à l’oreille de l’initié dans un lieu isolé, généralement au fin fond d’une forêt sacrée. Perceval reçoit ainsi à la fin de sa quête une initiation religieuse par un ermite.
Et l’ermite lui dit à l’oreille une oraison et la lui répète jusqu’à ce qu’il la sache. Bien des noms de Dieu y étaient inclus, il y avait parmi eux les plus grands, ceux que nulle bouche d’homme ne doit prononcer, si ce n’est en péril de mort. Aussi, quand il la lui eut apprise, il lui défendit de la dire, si ce n’était pour échapper à un bien grand danger.
Je vous obéirai, sire, dit-il[37].
©JPS2012-2016
[ACCUEIL]
NOTES :
CITATION
- La Bible de Jérusalem, Jean I, 1, Les éditions du Cerf, Paris, 1998.
TEXTE
[1] César, Guerre des Gaules, Livre VI, 14, Traduction L.-A. Constans, Les Belles Lettres, Paris, 1989.
[2] César, Guerre de Gaules, Livre VI, 14, Les Belles Lettres, Paris, 1989.
[3] Les Aryens et d’ailleurs les Indo-Européens en général.
[4] Un ami hindou de l’île Maurice qui parle couramment le français, l’anglais, le créole, l’hindi et l’allemand m’affirmé qu’au temple il récite et chante fidèlement les textes sacrés en sanscrit — qu’il a appris par cœur durant sa petite enfance — alors qu’il ne comprend pas 80% des mots utilisés. Pourtant la rythmique, les rimes et les sons harmonieux des prières lui sont agréables et lui apportent un grand réconfort.
[5] Alain Daniélou La fantaisie des dieux et l’aventure humaine, Éditions du Rocher, Monaco, 1996, p.51.
[6] Thot est un dieu lunaire égyptien, représenté sous une forme humaine avec une tête d’ibis ou de babouin. Doué de tout savoir et de toute sagesse, inventeur de toutes les sciences et de tous les arts : l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la divination, la magie, la médecine et surtout l’écriture.
[7] Platon, Phèdre, 274c-275b, Traduction L. Robin, Les Belles Lettres, Paris, 1978.
[8] Plutarque, Vies I, Numa, XXII, 2-3w, Traduction R. Flacelière, Les Belles Lettres, Paris, 1957.
[9] Un livre fige le savoir d’une époque donnée comme une photographie qui capte un moment précis, mais qui jaunira avec le temps et perdra de sa pertinence et de son actualité. Toutefois, un livre peut être utile quand avec l’âge la mémoire s’efface petit à petit au bout d’une vie bien remplie. Ainsi en était-il au Viêt Nam, avec Monsieur Trần Văn Hoàng, ancien instituteur et traducteur passé par les camps de rééducation des communistes. Une interdiction d’enseigner l’obligea à se tourner vers d’autres métiers, riziculteur, commerçant, trafiquant de bois de santal, vendeur d’objets votifs, interprète, journaliste, guide de tourisme, hôtelier et écrivain. Cet érudit qui connaissait tout sur l’histoire des dynasties royales de Hué me disait lorsqu’il butait sur une anecdote ou une date : « Lisez, lisez mes livres tout ce que je savais est écrit dedans ! ».
[10] Alain Daniélou, La Civilisation des différences, Éditions Kailash, Paris, 2004, p.123.
[11] Il suffit d’observer les hommes politiques avec leurs programmes insignifiants et qui par leur talent d’orateur font des scores conséquents aux élections.
[12] Alain Daniélou Origines et Pouvoirs de la musique, Éditions Kailash, Paris, 2005, p.25.
[13] Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Éditions Errance, Paris, 2001, p.156.
[14] Alain Daniélou, Shiva et Dionysos, Fayard, Paris, 1979, p.63.
[15] Strabon, Géographie, III, 4, 16, Livre III et IV, Traduction F. Lasserre, Editions Les Belles Lettres, Paris, 2003.
[16] Lucain, La Pharsale, III, 415, Traduction A. Bourgery, Tome I, Livres I-IV, Editions Les Belles Lettres, Paris, 1976.
[17] Il peut y avoir également une volonté de discrétion voire de dissimulation aux yeux de l’occupant. À Cuba, les esclaves n’ayant plus le droit de pratiquer leur religion, dissimulèrent habilement leurs divinités africaines derrière les saints de la mythologie chrétienne. Ainsi à la Basilique de la Virgen de la Caridad del Cobre près de Santiago de Cuba se côtoient le culte de la Sainte Vierge et celui d’Ochún, déesse des Eaux douces, de l’Amour, de la Sensualité et de la Maternité. Un peu comme ces rutilantes voitures américaines des années cinquante que l’on croise dans les rues de La Havane qui cachent sous leur capot de petits moteurs diesel japonais moins gourmands en carburants que les gros moteurs V8 d’origine made in USA.
[18] Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, Livre IX, Chapitre VI, Traduction M. Séguier de Saint-Brisson, Gaume Frères, Libraires, Paris, 1846.
[19] James George Frazer, Le Rameau d’Or, Éditions Robert Laffont, Paris, 2016, p.703.
[20] James George Frazer, Le Rameau d’Or, Éditions Robert Laffont, Paris, 2016, p.703.
[21] Dieu solaire, créateur de l’Univers.
[22] Claude Traunecker, Les dieux de l’Égypte, Presses Universitaires de France / Humensis, 2019, pp. 36-37.
[23] En échange de l’abandon de son peuple on promettait au dieu ainsi sollicité un temple et un culte à Rome.
[24] Macrobe, Saturnales, Livre III, Chapitre 9, 3, Macrobe (Œuvres complètes), Varron (De la langue latine), Pomponius Mela (Œuvres complètes), Traduction M. Nisard, Firmin-Didot, Paris, 1875.
[25] La Bible de Jérusalem, L’Exode, 3, 1-6, Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[26] La Bible de Jérusalem, L’Exode, 3, 13-14, Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[27] La Bible de Jérusalem, L’Exode, 3, 15, Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[28] La Bible de Jérusalem, L’Exode, 4, 1-5, Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[29] La Bible de Jérusalem, L’Exode, 4, 17, Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[30] La Bible de Jérusalem, L’Exode, 8, 8-12, Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[31] Il est à noter que les magiciens réussissent le même tour de force que Moïse et Aaron.
[32] La Bible de Jérusalem, L’Exode, 4, 28-31, Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[33] Traduit par « Dieu Tout-puissant ». La référence au nom divin doit toujours s’avérer indirecte et n’être suggérée que par l’évocation d’une qualité du dieu.
[34] La Bible de Jérusalem, L’Exode, 6, 2-3, Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[35] Le Nom ineffable de Dieu ressemble à un mantra psalmodié qui, nature humaine oblige, dure un peu plus d’une seconde et qui se répèterait toute les quatre secondes avec une fréquence de 400 Hz. En tous cas il faut avoir l’oreille musicale, les lecteurs qui chantent faux sont donc désavantagé par rapport aux mélomanes.
[36] Lucain, La Pharsale, livre I, vers 450-455, Traduction A. Bourgery, Les Belles Lettres, Paris, 1976.
[37] La légende arthurienne, Le Graal et la Table Ronde, Perceval le Gallois ou le conte du Graal, v.6480-6488, Chrétien de Troyes, Traduction Lucien Foulet, Éditions Robert Laffont, Paris, 1998, p.89.
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