
L’étude de la mort chez les Celtes réserve quelques surprises et également beaucoup d’incompréhension de la part de notre monde moderne. Sans vouloir être exhaustif, la mort peut prendre dans le monde celtique des contours étranges. Passons en revue quelques faits exceptionnels.
DES COUPEURS DE TÊTES
Les guerriers celtes sont souvent décrits par les auteurs de l’Antiquités comme des coupeurs de têtes. Les textes sont trop nombreux et trop précis pour pouvoir nous faire douter un seul instant de la réalité de cette coutume déconcertante.
Écoutons d’abord Diodore de Sicile qui semble être bien informé :
Aux ennemis tombés ils enlèvent la tête qu’ils attachent au cou de leurs chevaux ; puis remettant à leurs serviteurs les dépouilles ensanglantées, ils emportent ces trophées en entonnant le péan[1] et en chantant un hymne de victoire, et ils clouent à leurs maisons ces prémices du butin, comme s’ils avaient en quelques chasses, abattu de fiers animaux.
Quant aux têtes de leurs ennemis les plus illustres, imprégnés d’huile de cèdre, ils les gardent avec soin dans un coffre, et ils les montrent aux étrangers, chacun se glorifiant de ce que pour telle ou telle de ces têtes un de ses ancêtres ou son père ou lui-même n’a pas voulu recevoir une grosse somme d’argent. On dit que quelques-uns d’entre eux se vantent de n’avoir pas accepté pour une de ces têtes son pesant d’or[2].
Ainsi les guerriers celtes coupent la tête de leurs ennemis morts et en font des trophées qu’ils exhibent attachés aux cous de leurs chevaux ou cloués à leurs maisons. Les têtes les plus illustres sont conservées dans des coffres et sont uniquement montrées aux visiteurs. Pour tout l’or du monde, les Gaulois ne se sépareraient de leur précieux trophées.

Têtes coupées du sanctuaire d’Entremont. À noter que ce ne sont pas des crânes nus, mais des crânes embaumés avec de l’huile de Cèdre comme le dit Strabon. Effectivement les archéologues ont retrouvé « la présence de biomarqueurs de résine de conifère ainsi que des molécules organiques de composés aromatiques obtenus après chauffage, des substances diterpénoïdes». Ce qui signifie que ces têtes ont été bouillie dans un mélange de plantes, afin que la peau durcisse et devienne plus résistante pour la conservation, puis enduite avec de la résine. La recette exacte étant gardée secrète. Les diterpénoïdes sont présents dans de nombreuses plantes utilisées pour leurs propriétés médicinales. (Musée Granet, Aix-en-Provence ; Photo C.N.R.S., A. Chéné).
DES TÉMOIGNAGES ACCABLANTS
Strabon ne dit pas autre chose :
Leur irréflexion s’accompagne aussi de barbarie et de sauvagerie, comme si souvent chez les peuples du Nord. Je pense à cet usage qui consiste à suspendre à l’encolure de leur cheval les têtes de leurs ennemis quand ils reviennent de la bataille, et à les rapporter chez eux pour les clouer devant les portes[3]. Posidonius dit avoir vu lui-même en bien des endroits ce spectacle, qui d’abord le répugnait, mais qu’il avait fini avec l’accoutumance, à supporter sereinement. Ils embaumaient à l’huile de cèdre les têtes des ennemis de marque pour les montrer aux étrangers et refusaient de les rendre contre rançon, fut-ce au prix d’un poids égal d’or[4].
L’auteur évoque la même coutume d’accrocher les têtes des ennemis vaincus à l’encolure de leurs chevaux et de les clouer à l’entrée de leurs maisons. De même qu’ils conservent les têtes des ennemis les plus illustres pour les montrer à leurs invités de marque. Pour rien au monde, ils ne se sépareraient de ces trophées. Détail supplémentaire, ils embaument ces têtes avec de l’huile de cèdre.
À propos de la bataille de Clusium en 295 av. J.-C. Tite-Live mentionne, lui aussi, cette coutume des cavaliers gaulois.
Ainsi sa légion fut taillée en pièces par derrière et cernée, l’ennemi la pressant de tous côtés. Cette légion fut détruite là de façon qu’il ne resta pas un homme pour l’annoncer, disent encore certains historiens, et les consuls, qui, déjà, n’étaient pas loin de Clusium, ne reçurent pas la nouvelle de cette défaite, avant d’avoir sous leurs yeux des cavaliers gaulois portant des têtes suspendues au poitrail de leurs chevaux ou fixées au bout de leurs lances, et montrant leur triomphe par un chant de leur façon[5].
Autre détail important, ces têtes peuvent être brandies aux bouts des lances pour les présenter de façon ostentatoire. Comme Diodore de Sicile, Tite-Live signale des chants de victoire lors de la prise des trophées.
UNE ÉTRANGE COUTUME
Diodore de Sicile, encore lui, rapporte la même coutume au lendemain de la bataille de l’Allia (vers 390 av. J.-C.). L’Allia est un affluent de Tibre et synonyme d’une lourde défaite romaine face au Celtes transalpins.
Les Celtes le premier jour achevèrent de couper les têtes des ennemis morts suivant la coutume de leur nation[6].
À propos de la bataille de Télamon (en 225 av. J.-C.), Polybe évoque le sort du consul Atilius.
À ce moment il arriva que Gaius en étant venu lui-même aux mains et combattant au plus haut point de façon téméraire, perdit la vie ; sa tête fut rapportée aux rois des Celtes[7].
Trogue Pompée confirme cet usage du prélèvement de la tête du chef adverse à propos des Gaulois qui envahirent la Macédoine sous la direction de Belgius.
Ptolémée, atteint de multiples blessures, est fait prisonnier. Sa tête est coupée, fixée à une lance et promenée sur tout le champ de bataille pour inspirer la terreur aux ennemis[8].
Les textes décrivent toujours avec précision la même procédure qui ne peut ainsi être mise en doute.
UN RITUEL MACABRE
Après la lecture de ces témoignages plusieurs remarques s’imposent.
En premier ce sont toujours des trophées pris sur des guerriers ennemis. Cependant ce n’est pas la décapitation qui cause la mort puisque les têtes sont coupées sur des cadavres à même le champ de bataille.
Ensuite en ce qui concerne l’exposition des trophées. Les têtes sont tout d’abord suspendues à l’encolure des chevaux ou plantées au bout des lances. Puis elles sont exposées, soit dans des endroits privés, la maison du guerrier, soit sur des édifices publics, portes de sanctuaires ou porte d’entrée d’une cité. Les plus précieuses sont embaumées.

Reconstitution du dépôt d’armes et de têtes coupées du site du Cailar, dans le Gard, et ses trophées impressionnants. Crédits : David Geoffroy (Court-Jus Production), L. Pernet et R. Roure. Source : scienceetavenir.fr
Autre fait marquant, le trophée est d’autant plus précieux que le rang de la victime est important.
CELTES ET ROMAINS
Deux visions totalement différentes de la guerre se sont opposées durant les confrontations entre Romains et Celtes. Les premiers forment une armée soudée et organisée qui se battent pour la gloire de Rome. Tandis que les seconds ne recherchent que le combat individuel pour leur plus grande gloire personnelle. Ce qui explique cette coutume de couper les têtes pour prouver leur valeur guerrière. C’est une pensée magique, pas de place pour la stratégie, c’est le plus fort et le plus valeureux qui gagne.
LES RAISONS D’UN TELLE COUTUME
Bien sûr les explications pour le prélèvement des têtes peuvent être multiples et il faudrait faire le tour du monde de cette pratique pour déterminer la raison exacte de ce rituel de décapitation. En Asie par exemple il faut éviter de toucher la tête de quelqu’un car elle est considérée comme la partie sacrée du corps renfermant l’âme. De plus, il faut effectuer les rites funéraires afin que les âmes des défunts puissent se réincarner et ne deviennent pas des fantômes errants qui viennent tourmenter les vivants.
Le trophée peut aussi démontrer la valeur du guerrier tandis que le prestige du vaincu rejaillit sur le vainqueur. C’est la raison la plus probable dans le cas celtique.
Il faut également mentionner chez les Romains la tradition des dépouilles opimes (latin : spolia opima) qui sont les trophées (armes, bouclier, pièces d’armure) pris par un général romain sur un chef ennemi tué en combat singulier et déposés dans le temple dédié à Jupiter Férétrien situé sur le Capitole. Cet honneur suprême n’a été décerné à Rome que trois fois en près de mille ans. Ce ne sont certes pas des têtes coupées, mais la symbolique reste la même.
LES CELTES ET LA GUERRE
Les Celtes se sont mis au combat collectif de façon très tardive, et d’ailleurs trop tard pour changer leur destin face au génie militaire romain. Ce n’était pas dans leur caractère que de se cacher dans l’anonymat d’une troupe bien organisée. Car le combat pour un guerrier celte est un rituel. Le combattant commence par lancer un défi à un adversaire à sa taille puis s’ensuit la glorification de la lignée du guerrier puis survient le combat singulier à armes égales et l’engagement se termine par la décapitation du vaincu. Les Celtes sont restés beaucoup plus longtemps fidèles aux coutumes ancestrales des anciens peuples indo-européens. C’est pourquoi les guerriers Gaulois étaient nettement plus proches des mœurs des héros de l’Iliade d’Homère que de leurs contemporains Romains et Grecs.
LA FIN D’UNE ÉLITE
Chez les Celtes, ce sont des décapitations de guerriers morts au combat et non des victimes vivantes égorgées comme des animaux. Cette recherche de gloire à tout prix a toutefois été néfaste pour l’élite des guerriers gaulois. La noblesse gauloise a sombré lors de la guerre des Gaules en se fracassant contre un contingent sans cesse renouvelé et presque inépuisable de soldats de métier. Un effet dévastateur pour la Gaule. Puisque cette hécatombe a laissé un vide au sommet de la hiérarchie du pays lorsque les Romains sont partis défendre la patrie menacée qui n’a été comblée que par la noblesse germanique, notamment les Francs, lors des migrations des peuples germains à partir du Ve siècle après J.-C.
UN ADVERSAIRE REDOUTABLE POUR CÉSAR
Ceci dit, les Celtes se sont battus en tant que mercenaires dans de nombreuses batailles dans tout le bassin méditerranéen et ne pouvait ignorer les innovations en matière de stratégie et de tactique. Notamment auprès du maître en la matière, Hannibal. Vercingétorix a été un adversaire redoutable pour César, à deux doigts de l’emporter, ce qui rend la victoire de ce dernier que plus prestigieuse.
C’est la première fois qu’il [César]a eu à combattre les Gaulois réunis. Leur résolution, le talent de leur général Vercingétorix, la force de leur armée, tout rend cette campagne glorieuse pour les Romains [9].
Ce compliment vient d’un des plus grands stratèges de l’Histoire : Napoléon lui-même. Et on ne peut que reprendre le constat suivant : César est certes un grand conquérant et Vercingétorix un général valeureux. Mais c’est surtout le manque d’union et l’absence d’un commandement unique qui a fait perdre les Gaulois face aux armées de César. Lorsque les chefs gaulois se sont rendus compte de leur erreur, il était trop tard et tout le talent de Vercingétorix ne pouvait plus empêcher le désastre.
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Vercingétorix jette ses armes aux pieds de Jules César, tableau de Lionel Royer, musée Crozatier du Puy-en-Velay, 1899. (Wikimedia Commons).
MORT ET DÉCAPITATION
Cependant la décapitation des ennemis n’est pas l’apanage des seuls Celtes. D’autres peuples l’ont pratiquée. Citons les Israélites qui, d’après la Bible, coupaient régulièrement les têtes de leurs ennemis. Un exemple parmi d’autres, David qui décapite Goliath et qui exhibe le trophée devant ses ennemis Philistins avant de ramener la tête coupée à Jérusalem (Samuel I, 17, 48-58). Les Philistins se vengeront par la suite en trouvant après une bataille la dépouille du roi Saül parmi les ennemis tués, ils emporteront sa tête en trophée et l’exposeront partout dans leur pays (Samuel, I, 31, 8-10). Les exemples sont nombreux.
UN MODÈLE DE CIVILISATION
Les Romains ne sont pas en reste. Il faut citer en entier la cruelle destinée de la tête de l’immense orateur Cicéron.
Quand la tête de Cicéron leur fut enfin apportée (arrêté dans sa fuite, il avait été mis à mort), Antoine, après lui avoir adressé de sanglants reproches, ordonna de l’exposer sur les Rostres[10], plus en vue que les autres, afin qu’en ce même endroit d’où le peuple l’avait entendu parler contre lui, il l’y pût voir, la main droite coupée; Fulvie prit la tête dans ses mains, avant qu’on l’emportât, et, après l’avoir insultée par des paroles amères et avoir craché dessus, elle la plaça sur ses genoux ; puis, lui ouvrant la bouche, elle en tira la langue, qu’elle perça avec les aiguilles dont elle se servait pour parer sa tête, tout en l’accablant de railleries criminelles[11].
Cicéron, grand pourfendeur des mœurs sauvages des Celtes, est tombé sur plus barbare qu’eux : ses propres compatriotes romains[12].
LES PEUPLES DES STEPPES
Cependant ce sont les usages des Scythes des bords de la mer Noire, peuple de cavaliers des steppes, qui semblent le plus proche des pratiques gauloises.
Quant à la guerre, voici les usages qu’ils observent. Un Scythe boit du sang du premier homme qu’il renverse, coupe la tête à tous ceux qu’il tue dans les combats, et la porte au roi. Quand il lui a présenté la tête d’un ennemi, il a part à tout le butin ; sans cela, il en sera privé. Pour écorcher une tête, le Scythe fait d’abord une incision à l’entour, vers les oreilles, et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la secouant. Il pétrit ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir enlevé toute la chair avec une côte de bœuf ; et, quand il l’a bien amollie, il s’en sert comme d’une serviette. Il la suspend à la bride du cheval qu’il monte, et s’en fait honneur : car plus un Scythe peut avoir de ces sortes de serviettes, plus il est estimé vaillant et courageux. Il s’en trouve beaucoup qui cousent ensemble des peaux humaines, comme des capes de berger, et qui s’en font des vêtements. Plusieurs aussi écorchent, jusqu’aux ongles inclusivement, la main droite des ennemis qu’ils ont tués, et en font des couvercles à leurs carquois. La peau d’homme est en effet épaisse ; et de toutes les peaux, c’est presque la plus brillante par sa blancheur. D’autres enfin écorchent des hommes depuis les pieds jusqu’à la tête, et lorsqu’ils ont étendu leurs peaux sur des morceaux de bois, ils les portent sur leurs chevaux. Telles sont les coutumes reçues parmi ces peuples[13].
Les Scythes n’emploient pas à l’usage que je vais dire toutes sortes de têtes indifféremment, mais celles de leurs plus grands ennemis. Ils scient le crâne au-dessous des sourcils, et le nettoient. Les pauvres se contentent de le revêtir par dehors d’un morceau de cuir de bœuf, sans apprêt : les riches non seulement le couvrent d’un morceau de peau de bœuf, mais ils le dorent aussi en dedans, et s’en servent, tant les pauvres que les riches, comme d’une coupe à boire. Ils font la même chose des têtes de leurs proches, si, après avoir eu quelque querelle ensemble, ils ont remporté sur eux la victoire en présence du roi. S’il vient chez eux quelque étranger dont ils fassent cas, ils lui présentent ces têtes, lui content comment ceux à qui elles appartenaient les ont attaqués, quoiqu’ils fussent leurs parents, et comment ils les ont vaincus. Ils en tirent vanité, et appellent cela des actions de valeur[14].
Hormis le fait de boire le sang des ennemis, les coutumes scythes semblent faire échos à celles des Gaulois puisqu’une place à part est réservée aux trophées les plus prestigieux.
HONNEUR RÉSERVÉ AUX TÊTES DES ENNEMIS VAINCUS
C’est ainsi que Tite-Live évoque le sort du consul Postumius après le massacre de l’armée romaine dans la forêt de Litana en 215 av. J.-C.
C’est là que tomba Postumius, alors qu’il combattait de toutes ses forces pour ne pas être pris. Les Boïens, triomphant, portèrent dans le temple qui est le plus vénéré chez eux les dépouilles enlevées au cadavre et la tête coupée du général. Puis après avoir nettoyé la tête, comme c’est la coutume chez eux, ils incrustèrent le crâne d’or ; c’était pour eux un vase sacré qui servait à faire des libations les jours de fête, en même temps qu’une coupe pour le prêtre et le desservant du temple[15].
Statue en ronde-bosse provenant de Bouriège (Aude). D’après Arcelin, Dedet, Schwaller 1992 A : les éléments conservés au Musée de Limoux (Cl. : G. Barruol, U. Gibert et G. Rancoule) ; B : reconstitution avec la tête, perdue après la découverte (dessin : N. Calabro). Photo tiré du texte : La tête coupée, symbole de mise à mort suprême en Gaule méridionale ? Des textes anciens aux données de l’archéologie par Bernard Dedet.
Même si les Scordisques, peuple celtique mêlé d’éléments illyriens et pannoniens, sont réputés boire le sang de leurs ennemis dans des crânes humains. Les témoignages existent : Ammien Marcellin, Histoires, XVII, 4 ; Orose, Histoires contre les païens, V, 25 ; Florus, Epitome, I, 39. Ce n’est pourtant pas l’utilisation du sang des ennemis qui semble être privilégié par les Gaulois.
Silius Italicus confirme les dires de Tite-Live quant à l’utilisation de ces crânes-coupes.
Les Celtes se plaisent à vider les crânes, les entourent d’un cercle d’or, et s’en servent, les barbares ! comme de coupes dans leurs festins !
Ainsi, la tête d’un vaincu illustre devient un récipient sacré dédié au culte. C’est en quelque sorte un dernier honneur rendu au défunt prestigieux.

Kapala réalisé à partir d’un crâne humain reposant sur son présentoir. L’usure des surfaces de découpe indique son usage intensif au cours des rituels du bouddhisme tantrique. Source : www.pourlascience.fr
LE CORTÈGE DU GRAAL
Ce contexte rappelle l’épopée du Graal, où le vase sacré est tout d’abord une tête posée sur un plat dans la version la plus archaïque.
Peredur s’assit à côté de son oncle, et ils discutèrent. Puis il vit deux jeunes gens entrer dans la grande salle puis dans la chambre, portant une lance d’une taille indescriptible ; trois ruisseaux [de sang] la parcouraient tout au long, de la pointe jusqu’à terre. Lorsque les gens de la cour virent cela, tous se mirent à crier et à gémir si fort que c’était insupportable. Mais l’homme n’interrompit pas pour autant sa conversation avec Peredur ; il ne lui apprit pas ce que c’était, et l’autre ne lui posa pas de question.
Après un moment de silence, ensuite, voici deux jeunes filles qui entrent avec un grand plat, sur lequel il y avait une tête d’homme et du sang en abondance. Chacun se mit alors à crier et gémir au point qu’il était pénible de rester dans la même maison[16].
Une image de Peredur accueilli par son deuxième oncle tandis qu’une lance ensanglantée et une tête coupée portées sur une salve d’argent défilent dans la salle. Tiré de l’édition de 1902 de The Mabinogion éditée par Owen Morgan Edwards, d’après la traduction originale de Charlotte Guest. (Wikimedia Commons).
LES TEMPLIERS
Nous retrouvons un thème similaire chez les Templiers lorsque Etienne de Troyes évoque dans sa déposition lors du procès des Pauvres Chevaliers du Christ, la vénération d’un reliquaire en forme de tête.
C’est une coutume de l’Ordre de tenir, chaque année, à la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, un chapitre général. L’année de ma profession, ce chapitre eut lieu à Paris et j’y assistai les trois jours qu’il dura. Les séances commençaient la nuit et se prolongeaient jusqu’à l’heure de prime. La première nuit, un prêtre, précédé de deux frères tenant de grosses torches avec candélabres d’argent, apporta une tête et la déposa près de l’autel sur deux coussins placés eux-mêmes sur un tapis de soie. Cette tête m’a paru être de chair depuis le sommet jusqu’au nœud du cou, avec des cheveux blancs, sans aucun placage d’or ni d’argent. La face était également de chair ; elle m’a paru très livide et très pâle, avec une barbe de poils noirs et blancs, semblable à celle des Templiers. Le visiteur, se levant, dit à l’assemblée : « Allons ! Adorons la tête ! Offrons nos hommages à celui qui nous a fait ce que nous sommes et qui nous continue sa protection. » Tous s’inclinant devant cet ordre adorèrent la tête avec grande révérence. J’ai ouï dire que cette tête était celle du premier grand maître du Temple, Hugues de Paynes. Du nœud du cou jusqu’au épaules inclusivement, elle était incrustée d’or, d’argent et de pierres précieuses[17].
UNE IDOLE EN FORME DE TÊTE
Il faut avouer que cette étrange cérémonie templière ressemble quand même beaucoup au cortège du Graal du récit gallois. Il faut immédiatement ajouter que cette tête n’est pas le fameux Baphomet, une idole satanique qui n’existe pas. Si ce n’est dans l’imagination des occultistes du XVIIIe et XIXe et qui a fait couler beaucoup d’encre. Est-ce la tête embaumée du premier grand maître de l’ordre ou la relique de saint Jean le Baptiste. Mystère…
La Tête de saint Jean-Baptiste, Tableau peint en 1507 par Andrea Solari. Il représente la tête de Jean le Baptiste, tranchée et disposée dans une coupe. Musée du Louvre. (Wikimedia Commons).
Pourtant tout n’est pas faux à propos de l’ésotérisme des Templiers et l’astronomie permettrait très certainement de décrypter quelques mystères templiers comme leur célèbre sceau qui représente deux cavaliers sur une même monture ou leur non moins fameux reniement du Christ. La présence des deux saint Jean (l’Évangéliste et le Baptiste) aux deux solstices n’est pas anodine non plus. Le vrai mystère des Templiers est d’abord d’ordre spirituel.
LA COUPE DU CHRIST
Il faut comparer le cortège du Graal des plus insolites du récit gallois mettent en scène Peredur à celui beaucoup plus conventionnel de Chrétien de Troyes :
Chose étrange cette version ne révèle pas la vraie nature du Graal. Cependant les continuateurs de l’épopée du Graal en feront la coupe dans laquelle Joseph d’Arimathie recueillit le sang du Christ.
Tandis qu’ils causent à loisir, paraît un valet qui sort d’une chambre voisine, tenant par le milieu de la hampe une lance écarlate de blancheur. Entre le feu et le lit où siègent les causeurs ils passent, et tous voient la lance et le fer dans leur blancheur. Une goutte de sang perlait à la pointe du fer de la lance et coulait jusqu’à la main du valet qui la portait. Le nouveau venu voit cette merveille et se raidit pour ne pas s’enquérir de ce qu’elle signifie. C’est qu’il lui souvient des enseignements de son maître en chevalerie : n’a-t-il pas appris de lui qu’il faut se garder de trop parler ? S’il pose une question, il craint qu’on le tienne à vilenie. Il reste muet.
Alors viennent deux autres valets, deux fort beaux hommes, chacun en sa main un lustre d’or niellé ; dans chaque lustre brûlait dix cierges pour le moins. Puis apparaissait un Graal, que tenait entre ses deux mains une belle et gente demoiselle, noblement parée, qui suivait les valets. Quand elle fut entrée avec le Graal, une si grande clarté s’épandit dans la salle que les cierges pâlirent, comme les étoiles ou la lune quand le soleil se lève. Après cette demoiselle en venait une autre, portant un tailloir d’argent. Le Graal[18] qui allait devant était de l’or le plus pur ; des pierres précieuses y étaient serties, des plus riches et des plus variées qui soient en terre ou en mer ; nulle gemme ne pourrait se comparer à celle du Graal[19].
Cet objet mystérieux est à l’origine de la Quête la plus fabuleuse de tous les temps.

Les Chevaliers à la Table du Graal (enluminure extraite de La Quête du Saint Graal, manuscrit sur parchemin, copié à Tournai en 1351).
On peut se poser la question si cet objet de prestige n’a pas été le crâne d’un être exceptionnel avant de devenir une coupe ?
LA MORT D’UN HÉROS
Jusqu’à présent nous avons étudié les trophées pris aux ennemis, mais il existe également une coutume concernant les têtes des héros morts au combat. Ce sont les guerriers amis qui récupèrent la tête, comme dans cet autre récit gallois.
Bran-le-Béni ordonna qu’on lui coupe la tête.
Prenez ma tête, dit-il, emportez-la jusqu’à la Colline Blanche (Y Gwynvryn) à Londres, et enterrez-la avec la face tournée vers la France. Vous allez faire route pendant longtemps ; pendant sept ans vous resterez festoyer à Harddlech, tandis que les oiseaux de Rhiannon chanteront pour vous. Ma tête sera pour vous une compagnie aussi agréable que lorsque vous l’avez connue, au mieux de sa forme, sur mon corps. Vous resterez vingt-quatre ans à Gwales en Pembroke. Jusqu’à ce que vous ouvriez la porte du côté de l’Aber Henvelen, en direction de Cornouailles, vous pourrez rester là sans que la tête ne se corrompe. Mais sitôt que la porte sera ouverte, vous ne pourrez plus rester là. Vous gagnerez Londres pour y enterrer la tête, puis vous continuerez votre chemin de l’autre côté[20].
Bran-le-Béni est un héros majeur de la mythologie galloise. C’est un géant, roi de Bretagne. Il possède un chaudron qui lui permet de ressusciter les guerriers morts. Il donne sa sœur Branwen comme épouse au roi d’Irlande. Celui-ci la maltraite. Bran organise une expédition pour la venger. Cette campagne tourne au désastre. Le chaudron magique est détruit et Bran est blessé à la jambe par une lance empoisonnée. Il demande à ses sept compagnons survivants de lui couper la tête. Celle-ci, enterrée à Londres, protègera l’île de Bretagne contre tous les envahisseurs.
LA COLLINE DU CRÂNE
Détail intéressant, la tête coupée de Bran enterrée dans une colline devient un talisman protecteur de l’ile de Bretagne contre toute invasion. Cette colline devient ainsi la tombe du fondateur de la dynastie, un centre sacré. Ce qui rappelle la colline du Capitole à Rome. Centre religieux de Rome. Le nom vient de Caput « tête ». But ultime de l’expédition des Gaulois en terre romaine, récupérer les objets sacrés entreposés dans le temple du Capitole. La légende stipule que lorsque les Romains ont creusé les fondations du temple de Jupiter, ils ont retrouvé l’énorme crâne d’un guerrier étrusque.
Ici est le Capitole, où fut jadis trouvée cette tête d’homme qui, au dire des devins, annonçait qu’à cette place serait la tête du monde, la souveraine des empires[21].
Et que penser du Golgotha, également une colline du crâne, sur laquelle Jésus fut crucifié.
Arrivés à un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire lieu dit du Crâne. (Matthieu 27,33).
La tradition religieuse considère que dans ce même lieu fut déposé le crâne d’Adam, ancêtre par excellence de l’humanité. Nous sommes au plus près du mystère des crânes. Nous y reviendrons.

Crucifixion du Christ avec la Vierge et les Saints, à noter la petite grotte avec le crâne d’Adam, Fra Angelico (vers 1395–1455). (Wikimedia Commons).
En tout cas, pour le guerrier celte, le combat ne connaît que deux issues : la victoire ou la mort. Couper la tête de l’adversaire ou se faire couper la tête, telle est la question.
UNE MORT VOLONTAIRE
Une autre attitude qui n’est plus très bien comprise par nos sociétés modernes : le suicide. Acte désespéré de nos jours. Chez les Celtes, c’est une démarche voulue, un honneur[22]. Une obligation.

Galate se donnant la mort après avoir tué sa femme. Copie du mausolée de Pergame (Musée national de Rome). (Wikimedia Commons).
Il en existe plusieurs types dans le monde celte. Le suicide après la mort d’un parent :
[…] il s’en trouvait pour se jeter de leur plein gré dans les bûchers dressés pour leurs proches, voulant vivre en quelque sorte avec eux[23].
Le suicide de ceux qui veulent suivre un chef dans la mort :
[…] avec six cents hommes à sa dévotion, de ceux qu’il nomme des soldures ; la condition de ces personnages est la suivante : celui à qui ils ont voué leur amitié doit partager avec eux tous les biens de la vie ; mais s’il périt de mort violente, ils doivent ou subir en même temps qu’eux le même sort ou se tuer eux-mêmes ; et de mémoire d’homme il ne s’est encore vu personne qui refusât de mourir quand avait péri l’ami auquel il s’était dévoué[24].
Les « soldures » sont des hommes entièrement dévoués durant la guerre à un personnage important. En contrepartie, ils partagent tous les biens de leur protecteur. Au combat, ils se battent jusqu’à la mort pour leur maître, si celui-ci meurt, ils mettent fin à leurs jours. Une amitié à la vie, à la mort pourrait-on dire.
LA MORT MISE EN SCÈNE
Une autre mort est encore plus extraordinaire :
D’autres dans un théâtre (ou dans un lieu d’assemblée), ayant reçu de l’argent et de l’or, certains ayant obtenu des amphores de vin, et s’étant engagés solennellement à rembourser ce don, après l’avoir partagé entre leurs proches et leurs amis, ils sont couchés le dos sur leur bouclier, et quelqu’un se tenant à leur côté leur coupe le cou avec une épée[25].
C’est une sorte de rituel, au cours duquel le guerrier offre sa tête. Celle-ci valant son pesant d’or, ne l’oublions pas, en échange de dons qu’il partage entre ses parents et amis. Il va sans dire que cet homme ne peut être qu’un combattant de grande valeur, dans tous les sens du terme. Certains auteurs modernes, devant l’impossibilité d’un tel acte, pensent que le personnage en question jouait une pièce de théâtre à laquelle les auteurs de l’Antiquité n’ont rien compris. C’est faire injure à ces derniers et c’est méconnaitre le sens de l’honneur du guerrier gaulois et le fait qu’il n’a pas peur de la mort. Ces hommes sont animés par une foi absolue en l’immortalité de l’âme. Une telle foi ne se retrouve que chez les martyrs chrétiens des premiers siècles. La foi en ces croyances druidiques est d’une puissance phénoménale, largement sous estimées par la recherche moderne.
LA CONJURATION DES FLOTS
Un autre comportement jugé aberrant est mis en avant pour illustrer l’empressement des Celtes au suicide. La coutume d’avancer en armes contre les flots déchainés. Attitude qui semble, au premier abord, tout aussi ridicule que l’affirmation que la seule chose qu’ils craignent c’est que le ciel leur tombe sur la tête (croyance qui est liée à l’abattage de l’arbre cosmique qui soutient la voûte céleste et qui déclenche la fin du monde). Mais tout comportement irrationnel chez les Celtes trouve son explication. Écoutons d’abord les témoignages des auteurs antiques :
En premier Aristote :
Les Celtes ne craignent ni les séismes ni les tempêtes[26].
Le même auteur décrit une bien curieuse coutume des Celtes :
Les Celtes qui prennent leurs armes pour marcher contre les flots…[27]
Puis Elien qui complète les dires d’Aristote :
Beaucoup attendent de pied ferme la mer qui les inonde. Il y en a même qui prenant les armes, se précipitent contre les flots, en agitant leurs épées ou leurs lances nues, comme s’ils pouvaient effrayer l’eau ou la blesser[28].
UNE VAGUE MONSTRUEUSE
Des guerriers qui prennent les armes et se battent contre les flots. Quel comportement aberrant. Cependant l’explication de cet étrange rituel apparaît de façon évidente après l’étude d’un texte irlandais :
Quand ensuite arriva la fin de la nuit, il était accablé de lassitude, d’ennui et d’épuisement ; or il entendit le lac se soulever avec le même bruit que la mer agitée par la tempête. Quelque grande que fût sa fatigue, son ardeur belliqueuse ne put supporter l’incertitude, et il alla voir la cause du grondement terrible qu’il entendait. Il aperçut, dressé au-dessus du lac, le monstre dont la hauteur lui sembla dépasser de trente coudées le niveau de l’eau. Le monstre s’élança en l’air, sauta vers le château et ouvrit une gueule assez grande pour avaler le palais tout entier.
Cúchulainn se rappela son tour de force du jeu de chasse ; il sauta en l’air, et en un instant se trouva derrière le monstre. Il le saisit par le cou, lui met une main dans la gorge, lui arrache le cœur qu’il jette à terre, et le monstre tombe sur le sol comme un fardeau qu’un homme laisse choir de l’épaule[29].
Autrement dit, Cúchulainn, le plus fabuleux héros de l’épopée irlandaise, prend les armes contre un raz de marée. Les vagues écumeuses géantes sont l’incarnation du monstre à la gueule menaçantes prêt à engloutir le château. Le héros s’élance vers l’entité aux dents acérées et grâce à une botte secrète vainc la créature monstrueuse en lui arrachant le cœur. Par cette technique, le héros annihile la dynamique destructrice de la vague géante.
UN MONSTRE MARIN
Voilà pourquoi les Celtes se battent contre les vagues, elles sont ressenties comme les attaques d’un monstre aquatique[30]. Une variante celtique de l’affrontement de Persée contre Cetus le monstre marin. Ou celui plus connu de l’Archange Michel contre le dragon des profondeurs. Ce récit illustre la pensée magique des Celtes. Là où les Romains, trop terre à terre, n’ont rien vu, les Celtes y ont vu l’attaque d’un gigantesque monstre aquatique qui voulait détruire leurs habitations. Et c’est grâce à un rite de conjuration qu’ils veulent stopper les flots tumultueux. Ces derniers sont souvent figurés symboliquement sous la forme d’un monstre marin.
Dans la mythologie babylonienne, le dieu Marduk affronte le dragon marin Tiamat, divinité primordiale qui personnifie les eaux salées des océans.
Ainsi, le monstre du Loch Ness n’est que le souvenir d’un ancien raz de marée qui a bouleversé les eaux du lac du même nom. Tout comme la monstrueuse Tarasque qui est la réminiscence des inondations destructrices du Rhône.
Bien sûr, ce combat imaginaire est une forme de mort volontaire qui permet au guerrier d’entrer en héros dans l’Au-delà.
L’ARMÉE DES MORTS
Une autre coutume qui ne peut que nous paraître déconcertante est l’exposition des dépouilles des ennemis. Il n’y a pas à proprement parler de texte antique qui confirme cette pratique.
Même si Elien nous indique la chose suivante :
[…] ils élèvent des trophées, pour laisser à la postérité, suivant l’usage des Grecs, des monuments de leur valeur [31].
Tout le dossier repose sur des découvertes archéologiques et de leur interprétation. Mais c’est en tous cas le sort réservés aux vaincus d’une bataille du nord de la France. Pour être plus précis, c’est à Ribemont-sur-Ancre que l’on a retrouvé une telle exposition de cadavres, après une bataille qui s’est déroulée vers 260 av. J.-C., opposant deux nations celtes : les Armoricains aux Ambiens. Des centaines de dépouilles de guerriers ont été dressées sur des échafaudages en bois après avoir été décapitées. Cette armée de morts était frappée par un interdit, nul ne pouvait les toucher, et ce n’est que le temps et les intempéries qui faisaient disparaitre ces trophées macabres.

Le Trophée des vaincus du sanctuaire de Ribemont-sur-Ancre (Dessin B. Lambot). On hésite encore sur la disposition des corps. Soit debout soit couché sur des sortes d’échafaudages.
Les Ambiens sont des Belges. Cet affrontement a dû susciter quelques actes héroïques mémorables puisque le souvenir de cette bataille a perduré pendant deux siècles et demi et qu’ensuite un sanctuaire d’inspiration romaine a été construit sur le site.
LE SACRIFICE HUMAIN
Une autre pratique que nous ne comprenons plus concerne le sacrifice humain. Nous parlons d’un monde disparu et d’un état d’esprit qui nous est totalement étranger. C’est pourquoi nous ne pouvons l’aborder objectivement, car nous prenons cette pratique pour particulièrement barbare et inhumaine. Mais n’oublions pas que l’enseignement des druides était secret, il devait en être de même de leurs pratiques religieuses. Si des Grecs et des Romains ont été des témoins directs sur le champ de bataille de la décapitation des vaincus par les vainqueurs celtes ; il n’en va pas de même dans le secret des sanctuaires. Or, le mystère éveille les fantasmes malsains. N’a-t-on pas accusé les premiers chrétiens de tuer et de manger des enfants dans leurs assemblées ? Pourtant dans le cas des Celtes les textes mentionnent clairement ces sacrifices humains, comme celui de Strabon :
Ce furent les Romains qui mirent fin à ces coutumes (celle de couper la tête de leurs ennemis), ainsi d’ailleurs qu’à toutes les pratiques de sacrifice et de divination contraires à nos usages, car ils cherchaient des présages dans les convulsions d’un homme, désigné comme victime, qu’on frappait dans le dos d’un coup d’épée. Ils ne sacrifiaient jamais sans qu’un Druide fût présent. On cite aussi plusieurs formes de sacrifices humains chez eux : par exemple, on tuait certaines victimes à coup de flèches, ou on les crucifiait dans les temples, ou encore on confectionnait une effigie géante de paille et de bois et après avoir jeté dedans des bestiaux et des animaux sauvages de tout genre et des hommes, ils en faisaient un holocauste[32].
LA CODAMNATION DES GAULOIS
D’ailleurs, Cicéron ne pouvait que surenchérir lors d’un procès opposant un Romain à un Gaulois pour discréditer l’adversaire :
Enfin que peut-on trouver de saint et de religieux chez ces gens qui même quand ils sont amenés par une quelconque peur à croire que les dieux doivent être apaisés, souillent leurs autels et leurs temples de victimes et ne peuvent pratiquer aucun culte sans l’avoir profané auparavant par un tel crime ? En effet qui ignore que ceux-ci ont conservé jusqu’à ce jour la coutume monstrueuse et barbare d’immoler des hommes ? Quelle peut être la bonne foi, quelle peut être la piété de ceux qui estiment que les dieux immortels peuvent être calmés facilement par le sang humain et un tel crime ?[33]
Avec un tel discours, celui d’un avocat talentueux et roublard, qui calomnie un peuple tout entier pour sauver son client corrompu, la réputation des druides étaient ruinée pour des siècles. Cette condamnation définitive influencera des générations de commentateurs.
LA VRAI NATURE DES DIEUX
Mais le sacrifice humain existe, certes exagéré. Il serait pourtant déraisonnable de le nier. Mais comme dans toute société traditionnelle, et les Celtes en sont une, le sacrifice est indispensable. Souvent, ce sont des offrandes végétale ou animale, mais dans des situations exceptionnelles et très rares, cela peut être un humain. Ce genre de sacrifice doit être révoltant, conscient de sa valeur et de sa cruauté pour être efficace. Car les divinités celtiques sont des dieux que l’on craint. Il existe deux catégories de dieux, les dieux bons et les dieux que l’on craint, le dualisme a fait de ces derniers des démons. Ce qu’ils ne sont absolument pas au départ. Tous les dieux issus de l’Ère du Bélier sont des dieux que l’on craint. Que ce soit les divinités des druides ou le Dieu d’Israël qui conduit les Juifs à la bataille dans l’Ancien Testament. Celui qui annihile jusqu’au fondement les villes de Jéricho ou Sodome et Gomorrhe. Contrairement au dieu de l’Ère du Poisson, Jésus, qui est un Dieu doux qui prêche l’amour du prochain. En rupture totale avec la loi du talion. Le Dieu hégémonique de l’Ère du Verseau, par un effet de balancier, sera à nouveau un dieu que l’on craint.
UNE VICTIME CONSENTANTE
Dans le cas du sacrifice humain par les druides, la mise à mort se fait dans une espèce d’exaltation mystique pour tous les participants : de l’officiant, du public et surtout pour la victime qui rappelons-le encore une fois, ne craint pas la mort. Car dans un monde imprégné par la croyance en l’immortalité de l’âme, le sacrifice humain n’est qu’une variante, parmi d’autres, d’une mort volontaire. La victime n’est pas seulement consentante, mais s’offre aux dieux dans la joie et l’allégresse.
Dans sa tragédie Hécube, Euripide met en scène le sacrifice de Polyxène. Le fils d’Achille égorge la jeune fille sur la tombe de son père. Mais avant, celle-ci se met à genou, déchire sa robe et dit « Voici ma poitrine, jeune roi, si tu dois la frapper, frappe[34].
Non seulement Polyxène s’offre au glaive du fils d’Achille, mais à l’innocence de la vierge s’ajoute le fait que la jeune fille est une princesse de sang royal. La victime par excellence.
N’oublions jamais que les Celtes de la haute époque ne craignent pas la mort, ce qui change tout. À ne pas confondre avec le courage, qui est un dépassement de soi, mais qui n’enlève pas la crainte de la mort.
LE DON DE SOI
Polyxène est aussi empressée de mourir que les guerriers celtes évoqués dans un texte de Lucain :
Car la plus forte des craintes ne les saisit point, la terreur du trépas. De là des cœurs prompts à courir aux armes, des âmes capables de mourir, et le sentiment qu’il est lâche d’épargner une vie qui doit revenir[35].
Le sacrifice humain reste la plus haute et la plus rare forme de sacrifice.
Les peuples (de la Gaule) y sont fiers, superstitieux et montraient même, autrefois, une telle cruauté que c’était les victimes humaines qui, chez eux, passaient pour être les meilleurs et les plus agréables aux dieux[36].
Dans cette remarque, Pomponius Mela devient un brin moralisateur. C’est quand même au Colisée à Rome que l’on sacrifiait durant des siècles des victimes innocentes. Non pas pour les dieux, il est vrai, mais pour le plaisir des spectateurs. Que dire du martyr des Chrétiens livrés aux lions dont le sang a abreuvé le sable des arènes.
UN ACTE D’UNE VIOLENCE EXTRÊME
Encore faut-il que la victime soit pure et innocente, on n’offre aux dieux que le meilleur. Donc le sacrifié ne peut en aucun cas être un criminel. Le sacrifice ne peut être une punition ou une vengeance, sinon les dieux s’en détournent. De plus, la victime doit être impérativement volontaire, sinon le sacrifice n’est pas valable.
Cela sans aucune forme de coercition, drogues ou autres artifices de la part des officiants.
Durant la seconde guerre mondiale, les japonais conditionnaient leurs kamikazes avec des drogues, des amphétamines (méthédrine), pour leurs missions suicides contre les porte-avions américains. Rien à voir avec un quelconque code de l’honneur.
Revenons en Gaule, même si la victime est consentante, cela n’empêche pas que le sacrifice pratiqué par les druides ne peut être qu’un acte d’une extrême violence. Que ce soit par noyade pour Teutatès, brulé vif pour Taranis ou pendu à un arbre pour Esus.
LE SACRIFICE HUMAIN CHEZ LES GAULOIS
Les druides qui parlaient le langage des dieux ne pouvaient ignorer qu’une victime doit être innocente et volontaire. Or, César nous apprend que :
Tout le peuple gaulois est très religieux ; aussi voit-on ceux qui sont atteints de maladies graves, ceux qui risquent leur vie dans les combats ou autrement immoler ou faire vœu d’immoler des victimes humaines, et se servir pour ces sacrifices du ministère des druides ; ils pensent en effet, qu’on ne saurait apaiser les dieux immortels qu’en rachetant la vie d’un homme par la vie d’un autre homme, et il y a des sacrifices de ce genre qui sont d’institution publique. Certaines peuplades ont des mannequins de proportions colossales faits d’osier tressé qu’on remplit d’hommes vivants : on y met le feu, et les hommes sont la proie des flammes. Le supplice de ceux qui ont été arrêtés en flagrant délit de vol ou de brigandage ou à la suite de quelque crime passe pour plaire d’avantage aux dieux ; mais lorsqu’on n’a pas assez de victimes de ce genre, on ne craint pas de sacrifier des innocents[37].
Diodore de Sicile confirme les faits :
Ils sont, — c’est une conséquence de leur nature sauvage, — d’une impiété monstrueuse en leurs sacrifices. Ainsi ils gardent les malfaiteurs pendant une période de cinq ans, et puis en l’honneur de leurs dieux ils les empalent et en font des holocaustes en y joignant beaucoup d’autres offrandes, sur d’immenses bûchers préparés tout exprès. Ils se font aussi de leurs prisonniers de guerre des victimes pour honorer leurs dieux[38].
LA LOI DES DIEUX
Nous avons évoqué précédemment que dans une société traditionnelle on ne sacrifie pas des êtres impurs, prisonniers de guerre, brigands, voleurs et autres malfaiteurs. Pour un Celte de la haute époque, un guerrier ne peut être que vainqueur ou vaincu. C’est une honte insupportable que de fuir devant l’adversaire ou d’être fait prisonnier. En cas de défaite, un guerrier digne de ce nom préfère une mort volontaire. La statue du Galate se donnant la mort après avoir tué sa femme illustre parfaitement cet état d’esprit. On peut noter que Vercingétorix plutôt que de se sacrifier pour le bien commun lors d’un rituel de mort volontaire a préféré croupir dans une prison romaine et attendre une mort infamante. Strangulé dans son cachot après le triomphe de César. Quelques siècle plus tôt, Brennus lors de l’échec de la prise de Delphes a préféré se donner la mort en s’empoisonnant puis se poignardant lui-même. Échec matériel, mais succès spritituel dont Brennus devient une victime expiatoire.
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Galate mourant , musées du Capitole. Le guerrier mourant porte un torque et la statue confirme les sources antiques que certains Gaulois partaient au combat entièrement nu. Une blessure à l’épée est visible en bas à droite de sa poitrine. (Wikimedia Commons).
Car il y a un vrai mystère Brennus. Déjà il y en a plusieurs, celui qui s’empare de Rome en 386 av. J.-C., celui de Delphes en 280 av. J.-C., Bran le Béni qui s’empare de Tara en Irlande et Brennius à Stonehenge. Tous veulent s’emparer d’un talisman, une aventure qui s’apparent à une Quête du Graal.
LA LOI DES HOMMES
Les voleurs et autres malfaiteurs ont enfreint les lois des hommes. Les dieux se détournent de ceux qui pratiquent le sacrifice des condamnés à mort. Il est absolument impossible qu’un druide ait pu cautionner un tel effondrement des valeurs.
LA PERTE D’INFLUENCE DES DRUIDES
La tête d’un ennemi tué au combat est un objet de prestige, mais certainement pas celle d’un prisonnier qui ne peut-être par essence qu’un lâche. Or, César et Diodore nous disent exactement le contraire, même si le premier nuance son propos en évoquant des innocents[39]. Pourquoi ? En guise de réponse il faut citer Salomon Reinach, grand spécialiste de l’histoire des religions :
Quand les Celtes sont en lutte avec les Romains en Italie ou avec les Grecs en Asie Mineure et en Grèce, le druidisme ne joue chez eux aucun rôle : nous sommes dans la période militaire de l’histoire des Celtes, la période religieuse est finie. Or la période militaire de l’histoire des Celtes commence avec les grandes expéditions guerrières qui les entrainent, vers 450 av. J.-C., d’Occident en Orient. À l’époque de César, sur le sol de la Gaule propre elle-même, la puissance temporelle des druides n’est plus qu’un souvenir et on ne les voit pas prendre la moindre part à la défense de l’indépendance nationale[40].
Le sacrifice humain tel que le conçoivent les druides est une des plus hautes formes du sacrifice. Cependant très rare et qui ne s’imposait que dans des situations vraiment exceptionnelles.
LE SACRIFICE ULTIME
D’ailleurs dans ses commentaires, César n’a pas vu, ou voulu voir, le parallèle avec une pratique romaine la devotio, qui consiste en cas de périls extrême à ce que certains hommes se sacrifient pour le salut commun. Le don de sa vie pour la communauté est certainement la plus haute forme de sacrifice. La victime se devait d’être volontaire et non contrainte afin d’apaiser la colère des dieux.
Pour un sacrifice efficace, le sacrifié doit avoir de la valeur. On ne sacrifie pas des paysans ou des artisans, mais des nobles. Le fils du roi par exemple. Dans le mythe de Persée, le tribut du monstre marin est la fille du roi. Dans le roman de Tristan, le roi de Cornouailles offre au monstrueux Morholt des jeunes gens appartenant aux meilleures familles. Frazer nous donne quelques exemples tirés du monde sémitique :
Chez les Sémites de l’Asie occidentale, le roi, en cas de danger national, offrait parfois son propre fils en sacrifice pour le bien général. C’est ainsi que Philon de Byblos, dans son ouvrage sur les Juifs, nous dit : « Un ancien usage voulait, lors d’un très grand danger, que le chef d’une cité ou d’une nation donnât la vie de son fils chéri pour le salut de tous, en rançon aux démons vengeurs ; les enfants ainsi consacrés étaient mis à mort selon des rites mystiques. Cronos, par exemple, que les Phéniciens appellent Israël, étant roi de la contrée et n’ayant qu’un fils unique nommé Jéoud (en Phénicien Jéoud signifie en effet « le seul procrée »), le para de robes royales et l’immola sur un autel, en temps de guerre, alors que le pays était gravement menacé par l’ennemi. » Et quand le roi Moab fut assiégé par les Israélites et pressé par eux, il se saisit de son fils ainé, qui devait lui succéder, et l’offrit en holocauste sur les murs de la cité.
DES VICTIMES DE GRANDE VALEUR
Lors des funérailles de Patrocle, Achille égorge douze nobles enfants des ennemis troyens[41]. Dans le christianisme, c’est Jésus, le fils de Dieu, qui est sacrifié pour le salut du Monde. L’importance de la victime est primordiale. En tous cas, c’est un honneur que de mourir pour la communauté. Cela, notre monde tétanisé à l’idée de mourir ne peut le comprendre. Les Aztèques qui sacrifiaient des hécatombes de prisonniers ne pouvaient que disparaître dans le chaos. Les Espagnols n’ont qu’achevés une civilisation au bord du gouffre. Les Celtes en faisant la même erreur ne pouvaient que suivre ce même funeste destin.
Que dire des jeux du Cirque chez les Romains qui étaient au début des jeux funèbres en l’honneur d’un défunt et des Dieux. Un bel exemple nous est donné dans l’Iliade (XXIII, 805) lors des funérailles de Patrocle. Les premiers gladiateurs étaient des guerriers de valeurs, libres et volontaires qui se battaient entre eux pour la gloire. Le combat s’arrêtait en principe après la première effusion de sang, mais pas toujours. En tout cas, cela n’a rien à voir avec des tueries gratuites entre prisonniers de guerres des périodes ultérieures. Lorsque ces combats sont devenus une industrie du spectacle, les Dieux se sont détournés de Rome.
LA DISPARITION DES DRUIDES
Si les Gaulois de l’époque de César ont sacrifié des prisonniers et des brigands cela ne peut être que le signe d’une perte d’influence des druides. On peut même aller plus loin. Ce sacrifice impur qui répugne aux dieux n’est que la preuve de leur disparition pure et simple.
CARTHAGE ET LE SACRIFICE HUMAIN
Frazer nous donne l’exemple d’un peuple, les Carthaginois, qui est contraint par la force d’abandonner la tradition des ancêtres.
Dans les temps de grandes calamités, telles que la peste, la sécheresse, la défaite à la guerre, les Phéniciens sacrifiaient le plus cher de leurs enfants à Baal. « L’histoire phénicienne, dit un vieil auteur, est remplie de sacrifices semblables. » L’auteur d’un dialogue, attribué à Platon, rapporte que les Carthaginois[42] immolaient des êtres humains, comme s’il eût été bien et légitime de le faire ; quelques-uns même, ajoute-t-il, sacrifiaient leur propre fils à Baal. Quand Gélon[43], tyran de Syracuse, vainquit les Carthaginois dans la grande bataille d’Himène, il fit inscrire, parmi les conditions de paix qu’il leur imposa, l’obligation de ne plus sacrifier leurs enfants à Baal. […] Quand les Carthaginois furent vaincus et assiégés par Agathocle, ils attribuèrent leur désastre à la colère de Baal ; tandis qu’auparavant, en effet, ils avaient coutume de lui sacrifier leur propre progéniture, ils avaient contracté depuis peu l’habitude d’acheter des enfants et de les élever afin d’en faire des victimes. Aussi, pour apaiser le dieu irrité, choisit-on deux cents enfants parmi les familles les plus nobles pour les sacrifier ; le nombre des victimes s’accrût encore de trois cents autres au moins qui, spontanément, offrirent leur vie à leur patrie. Pour les immoler, on les plaça un à un sur les mains inclinées de la statue de bronze, d’où ils roulaient dans une fournaise[44].
Au début, ce sont des enfants nobles et volontaires.
UN SACRIFICE DE SUBSTITUTION
Pour remplacer les anciens sacrifices, les Carthaginois achètent des enfants et les élèvent afin d’en faire des victimes.
Continuons avec Frazer notre exploration des pratiques puniques :
Chez les Carthaginois, les gens sans enfants en achetaient à des pauvres gens et les égorgeaient, dit Plutarque, comme des agneaux ou des poulets.
Pourtant, même dans ce cas, le sacrifice doit se révéler révoltant sous peine de ne pas être valable.
La mère devait assister au sacrifice, sans une larme et sans un cri ; car, si elle pleurait ou exhalait un gémissement, elle en perdait tout honneur et l’enfant n’en était pas moins immolé[45].
Après l’interdiction promulguée par Gélon de Syracuse cette pratique d’achat des enfants aux familles pauvres a dû se généraliser dans la société carthaginoise.
DES SACRIFICES SANS VALEUR
Pourtant, ces sacrifices de remplacements n’apportent pas les résultats escomptés. Car dans l’esprit des anciens, il est évident qu’on ne leurre pas les dieux d’une façon aussi grossière et que ces sacrifices ne sont d’aucune valeur pour apaiser le courroux des dieux. C’est pourquoi, à la première occasion, les décideurs rétablissent l’ordre ancien et les Carthaginois, après une autre défaite, reprennent l’ancienne coutume de sacrifier des victimes importantes — deux cents enfants parmi les familles les plus nobles — pour s’assurer de la validité des sacrifices. Ce n’est pas tout, trois cents autres offrent spontanément leur vie à la patrie en péril dans un suicide collectif et volontaire.
Apparemment quelques siècles plus tard, les Gaulois ne sont plus prêts à pratiquer ce genre de sacrifice ultime. C’est pourquoi, ils suppriment des prisonniers de guerre et des brigands dans des tueries sans aucune valeur religieuse. Ce sont, en l’absence des druides, les élites guerrières de l’époque tardive qui ont pratiqué ces sacrifices de substitution.
LA PEUR DE LA MORT
Pourtant c’est bien en amont que les marchands grecs puis romains ont apporté avec eux, dans leurs chariots, non seulement des marchandises, mais également la peur de la mort chez les peuples vivants sous la grande Ourse.
Nous avons vu dans le chapitre précédent que les guerriers Celtes croient en l’immortalité de l’âme et qu’ils ne tremblent pas devant la mort. Dans nos sociétés modernes, sommes-nous devenus des « trembleurs » ? Avons-nous peur de la mort ? Il semble bien que oui, pour ne prendre qu’un exemple : le guerrier des temps modernes. Depuis 1968 notre monde occidental supporte de moins en moins que des soldats meurent lors d’opération dans des pays lointains comme l’Afghanistan ou l’Irak. À chaque mort, la position des hommes politiques devient de plus en plus difficile à tenir. D’où l’emploi d’étrangers. Aux États-Unis, les nouveaux arrivants démontrent leur attachement à leur pays d’adoption en s’engageant dans l’armée ou encore en France avec la Légion Étrangère. Une autre stratégie est d’enlever le facteur humain en employant des machines de guerre guidées à distance, tel les drones et les robots. Sauf qu’une volonté farouche et une foi inébranlable abattent des armées bardées de technologie. Les Afghans ont fait plier Alexandre le Grand, les Anglais, les Russes (avec des armes américaines), puis les Américains et leurs alliés. La grande force de ces guerriers est qu’ils ont l’éternité devant eux. Pas les occidentaux, pour qui le temps est de l’argent. Il suffit ainsi d’harceler sans cesse l’ennemi et d’attendre leur départ qui surviendra tôt ou tard. Un autre facteur aggravant est qu’il est impossible d’occuper un pays qui vous est foncièrement hostile.
LA PENSÉE MAGIQUE DES DRUIDES
Ce sont en fait plusieurs valeurs fondamentales des Gaulois que les marchands romains ont détruites et leurs disparitions ont entrainées sur le long terme la fin de la civilisation celtique en Gaule. La première de ces valeurs est, nous l’avons vu, la croyance en l’immortalité de l’âme. La volonté des guerriers celtes de se jeter, pour ainsi dire, sur les armes des ennemis pour mourir en héros a fini par disparaître. La peur de la mort prend le dessus. La seconde est la virtus (la valeur guerrière) qui disparaît avec la pratique du commerce et l’accumulation de richesses. C’est César lui-même qui le dit :
Les plus braves de ces trois peuples (Gaulois, Aquitains et Belges) sont les Belges, parce qu’ils sont les plus éloignés de la province romaine et des raffinements de sa civilisation, parce que les marchands y vont très rarement et, par conséquent, n’y introduisent pas ce qui est propre à amollir les cœurs.
[…] C’est pour la même raison que les Helvètes aussi surpassent en valeur guerrière les autres Gaulois[46].
Il faut dire que la virtus de ces deux peuples était mise à rude épreuve par d’incessantes guerres contre les Germains. Les peuples gaulois ne se battaient plus eux-mêmes mais faisaient appels à des mercenaires pour régler leur différend et déléguaient ainsi leurs devoirs militaires à d’autres. Les Arvernes et les Séquanes utilisaient des mercenaires germains tandis que leurs ennemis Éduens faisaient appel à leurs alliés belges ou à César lui-même pour se battre. Cette perte des valeurs guerrières irrite à tel point les Nerviens (pourtant des Belges) qu’ils rejettent leur origine celtique.
Les Nerviens font tout ce qu’ils peuvent, et plus encore, pour avoir l’honneur de se dire issus des Germains, comme si ce sang illustre les mettait à l’abri de toute affinité avec l’indolence reprochée aux Gaulois[47].
LA VALEUR DES GUERRIERS GAULOIS
Mais il n’en a pas toujours été ainsi puisque César nous dit que :
Il fut un temps où les Gaulois surpassaient les Germains en bravoure, portaient la guerre chez eux, envoyaient des colonies au-delà du Rhin parce qu’ils étaient trop nombreux et n’avaient pas assez de terres. C’est ainsi que les contrées les plus fertiles de la Germanie au voisinage de la forêt Hercynienne, forêt dont Ératosthène et certains autres auteurs grecs avaient, à ce que je vois, entendu parler, — ils l’appellent Orcynie — furent occupées par les Volques Tectosages, qui s’y fixèrent ; ce peuple habite toujours le pays, et il a la plus grande réputation de justice et de valeur militaire. Mais aujourd’hui, tandis que les Germains continuent de mener une vie de pauvreté et de privations patiemment supportées, qu’ils n’ont rien changé à leur alimentation ni à leur vêtement, les Gaulois, au contraire, grâce au voisinage de nos provinces et au commerce maritime, ont appris à connaître la vie large et à en jouir : peu à peu, ils se sont accoutumés à être les plus faibles et, maintes fois vaincus, ils renoncèrent eux-mêmes à se comparer aux Germains pour la valeur militaire[48].
Les actuels Bade-Wurtemberg et Bavière. Le sud de l’Allemagne recèle de nombreux vestiges celtiques. Citons comme exemples emblématiques la riche tombe princière de Hochdorf et la forteresse de la Heuneburg. Certains indices trouvés à Manching (Haute-Bavière) font penser que les Celtes partaient à la « chasse » aux Germains pour les échanger comme esclaves contre des produits de prestiges méditerranéens (Grands chevaux romains, vins et récipients de luxe pour le service du vin) [49].
LA PAROLE DE DIEU
Outre l’oisiveté qui tue la valeur guerrière, les marchands romains et grecs ont emmenés avec eux une chose encore plus dangereuse pour les druides : l’écriture.
Dans l’ancien temps, les mages et les prophètes parlaient aux dieux et ceux-ci leurs répondaient. Ainsi, par exemple, le dieu de la Bible parle avec Moïse sur le mont Sinaï.
Dieu l’appela du milieu du buisson. « Moïse, Moïse », dit-il, et il répondit : « Me voici ». Il dit : « N’approche pas d’ici, retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ». Et il dit : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ». Alors Moïse se voilà la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu[50].
L’APPARITION DE LA DÉESSE
Les héros ne sont pas en reste et communiquent eux aussi avec les divinités. Ainsi, les guerriers celtes devaient entendre la voix de la déesse de la guerre avant de combattre, à l’instar d’Achille qui lors de la guerre de Troie est sur le point de tirer son glaive pour tuer Agamemnon.
Et du fourreau tirait son glaive, Athéna descendit du ciel, sur les conseils d’Héra, la déesse aux bras blancs, qui en son cœur les aime et les protège tous les deux. Par derrière elle prit les blonds cheveux du Péléide, visible pour lui seul et cachée aux regards des autres. Surpris, Achille se retourne et soudain reconnaît Pallas Athéna. Lors ses yeux prirent un dur éclat et s’adressant à elle, il dit ces paroles ailées :
« Que viens-tu faire encor, fille de Zeus le Porte-Égide ? Viens-tu voir l’insolence de l’Atride Agamemnon ? Eh bien, je te le dis, et c’est ce qui s’accomplira : son arrogance, un de ces jours, lui coûtera la vie ».
Lors Athéna, la déesse aux yeux pers, lui répondit :
« Non, c’est pour calmer ta fureur que je suis descendue du ciel, sur les conseils d’Héra, la déesse aux bras blancs, qui en son cœur vous aime et vous protège tous les deux. Allons ! clos ce débat et ne dégaine point l’épée. Contente-toi de l’outrager ; dis-lui ce qui l’attend. Je le déclare ici, et c’est ce qui s’accomplira : cet affront te vaudra un jour de splendides présents d’une triple valeur. Retiens ton bras, obéis-nous ».
Achille aux pieds légers lui fit alors cette réponse :
« Un ordre de vous deux, déesse, est de ceux qu’on observe. Si courroucé que soit mon cœur, c’est là le bon parti. Qui obéit aux dieux se fait aussi entendre d’eux ».
Lors, retenant sa lourde main sur la garde argentée, il remit le glaive en son fourreau, pour obéir aux ordres d’Athéna, et elle regagna l’Olympe[51].
LE CONTACT AVEC DIEU
L’avènement de l’écriture entraîne un changement de la façon de penser — on peut même aller plus loin et parler de changement de connexions entre les deux hémisphères du cerveau — et cette faculté de parler aux divinités disparaît. À partir de cette rupture, les dieux deviennent muets. C’est cette faculté de communiquer avec les dieux que les druides ont voulu préserver en interdisant l’écriture. Cette notion est difficile à comprendre dans une civilisation basée sur l’écriture comme la nôtre. Aujourd’hui, entendre des voix est considéré comme une maladie et l’élu se retrouve très vite enfermé dans un asile psychiatrique. Des neurologues israéliens ont eu la chance inouïe d’observer et d’enregistrer la brusque survenue d’un délire religieux chez un épileptique. Le patient a eu une révélation messianique alors qu’il était sous enregistrement vidéo et encéphalogramme (vidéo-EEG). L’enregistrement EEG lors de cette crise montre une activité de la région temporale droite. Alors qu’il est allongé sur son lit, le patient se fige soudainement et regarde fixement le plafond pendant plusieurs minutes, puis déclare qu’il sent que Dieu s’approche de lui. Il se met alors à doucement entonner des prières et à chercher sa kippa qu’il pose sur la tête. Puis, brusquement, crie « Et toi, Dieu, mon Seigneur ! ». Il déclare alors que Dieu s’est révélé, lui ordonnant d’apporter la rédemption au peuple d’Israël[52].
DIALOGUE AVEC LE DIVIN
Pourtant, dans les sociétés traditionnelles, une place importante est réservée à celui qui communique avec les dieux, qu’il soit chamane, druide, prophète ou même guerrier. Jeanne d’Arc (une bergère illettrée) devait être l’une des dernières à maîtriser cet art. Elle finira sur le bûcher en tant que sorcière. À noter que dans le christianisme ce ne sont plus des dieux qui parlent, mais des saints et des anges. Parfois il faut savoir plonger dans la pensée magique des druides. Dire que cela n’existe pas, ne résout rien.
LA DÉFAITE DES DRUIDES
Ce ne sont pas des batailles qui ont infligés la première grande défaite aux druides, mais le doute semé par les marchands parmi le peuple et pour finir chez les guerriers. Les druides n’ont pas pu maintenir la croyance en l’immortalité de l’âme. Une fois leur autorité entamée, le reste de la société s’est écroulée comme un château de carte. César a tout simplement cueilli un fruit pourri. C’était la fin d’un monde ancien.
Mais tout cela les druides en étaient conscients, car ils avaient lu leur destinée dans le ciel étoilé depuis bien longtemps.
L’ABSENCE DE SÉPULTURE DE DRUIDES
Il existe un autre fait étrange qui n’a pour l’instant été que peu étudié. Il s’agit des tombes des druides. Pourquoi ? Parce que tout simplement elles n’existent pas. Les textes ne mentionnent aucunes funérailles de druides et aucune sépulture n’a été découverte par les archéologues.
Pourtant, ce ne sont pas les tentatives qui manquent. Notamment des tombes comme celle de St-Georges-lès-Baillargeaux dont les différents types de couteaux semblent parfait pour un sacrifice. Sauf que l’on oublie trop souvent que si les druides sont présents lors des sacrifices et en sont mêmes les garants, ils n’en sont pas les exécutant. Alors, ces couteaux sont-ils les ustensiles de « chirurgiens » ? Rappelons l’existence au Moyen Âge des barbiers-chirurgiens qui pratiquaient les deux disciplines. Les barbiers s’occupaient également des extractions dentaires. Ambroise Paré (1510-1590), célèbre chirurgien du roi, entame sa carrière en tant que barbier-chirurgien. Ce métier apparaît vers la fin du XIIe siècle, et ne disparait qu’au cours du XVIIIe siècle. Cependant ces barbiers-chirurgiens ne sont pas les prêtres d’une religion.
LE SÉJOUR IMMORTEL DES DIEUX
Nous avons vu dans un chapitre précédent que l’âme du héros mort sur le champ de bataille est emportée par une corneille vers le séjour immortel des dieux. Cet oiseau sacré est le symbole de la déesse guerrière. Et si les dépouilles des druides décédés subissaient un sort similaire. Ce n’est que l’animal tutélaire qui change.
LES PRATIQUES FUNÉRAIRES DES PERSES
Les Celtes, et donc les druides, sont des Indo-européens, issus du même chaudron ethnique originel d’Asie centrale que les Perses. Ce qui nous permet d’établir un parallèle, comme les auteurs anciens, entre les druides et les mages perses. Écoutons d’abord Strabon :
Seuls les corps des mages ne sont pas enterrés, on les laisse devenir la proie des corbeaux et des vautours[53].
Hérodote nous confirme :
Ces usages (les us et coutumes des Perses) m’étant connus, je puis en parler d’une manière affirmative ; mais ceux qui se pratiquent relativement aux morts étant cachés, on ne peut dire rien de certain. Ils prétendent qu’on enterre point le corps d’un Perse qu’il n’ait été auparavant déchiré par un oiseau ou par un chien. Quant aux mages, j’ai la certitude qu’ils observent cette coutume, car ils la pratiquent à la vue de tout le monde[54].
Cet auteur nous livre une autre information importante. Les non-initiés ne savent pas vraiment ce qu’il se passe au fond des sanctuaires, c’est un secret comme chez les druides. La seule information certaine que nous livre Hérodote est le fait que les Perses livrent leurs mages défunts aux oiseaux ou aux chiens.
Revenons vers Strabon qui nous livre lui aussi un indice capital :
On y voit (en Bactriane[55]), par exemple, que tous ceux d’entre eux qui, pour vieillesse ou pour maladie, étaient déclarés incurables, étaient jetés vivants en proie à des chiens dressés et entretenus exprès et qu’on appelait dans la langue du pays d’un mot qui équivaut à notre locution de fossoyeurs ou de croque-morts[56].
LES PRATIQUES FUNÉRAIRES DU TEMPS D’HOMÈRE
Chez les Grecs, nous retrouvons une coutume similaire puisque l’Iliade commence par ces mots :
Chante, ô déesse, le courroux du Péléide Achille, courroux fatal qui causa mille maux aux Achéens et fit descendre chez Hadès tant d’âmes valeureuses de héros, dont les corps servirent de pâture aux chiens et aux oiseaux sans nombre : ainsi Zeus l’avait-il voulu[57].
DÉVORÉS PAR LES CHIENS SACRÉS
Ces éléments réunis, on peut avancer, avec toute la prudence qui s’impose, l’hypothèse suivante. Dans le secret des sanctuaires, les âmes, donc également les corps, des guerriers et des druides ont des destinés différentes. Les premiers, nous l’avons vu, sont emportés par la déesse corneille vers le séjour immortels des dieux. Les dépouilles des druides, quant à elles, sont…dévorées par des chiens. Mais pas par n’importe quels chiens ! La meute sacrée du dieu des Enfers. C’est une époque révolue à laquelle nous n’avons plus accès et qui nous est totalement étrangère. Inutile de projeter nos valeurs d’aujourd’hui sur un monde si différent du nôtre.
Ce qui peut nous paraître dégradant ou tout simplement impensable, portait une valeur différente à l’époque des druides. Car c’était un très grand honneur pour un druide, que sa dépouille soit dévorée par les chiens sacrés, symboles du dieu suprême, le Père de tous.
D’où l’absence de sépulture de druide clairement identifiable.
LE DIEU DES ENFERS
Quelle est l’identité ce dieu ?
Il s’agit ni plus ni moins du plus important des dieux celtes.
Écoutons ce qu’en dit César :
Tous les Gaulois se prétendent issus de Dis Pater : c’est, disent-ils, une tradition des druides. En raison de cette croyance, ils mesurent la durée, non pas d’après le nombre des jours, mais d’après celui des nuits[58].
Avec Dis Pater, César utilise le nom latin pour désigner le dieu Gaulois de la vie et de la mort. Salomon Reinach, toujours lui, semble avoir découvert le secret du dieu Dis :
Or, il y a de bonnes raisons de croire que certains peuples de la Gaule, à une époque très ancienne, ont connu un loup totémique. En effet à l’époque où prévalut l’anthropomorphisme, nous trouvons le dieu que César appelle Dispater, qui passait, nous dit-il, pour l’ancêtre des Gaulois et dont les images, d’un type analogue au Hadès-Pluton gréco-romain, portent souvent, comme on l’a remarqué, une peau de loup[59].
Or, la fourrure de l’animal dont se recouvre le dieu n’est qu’une indication sur son aspect originel.
UN DIEU LOUP
Salomon Reinach défini assez bien le dieu loup des Grecs qui devient au fil du temps le dieu des Enfers. En remontant le temps, le dieu vêtu d’une peau de loup semble d’abord avoir été un dieu sous la forme d’un loup.
En Grèce, Hadès, qui porte une peau de loup, doit avoir aussi, à l’origine, été conçu sous l’aspect d’un loup[60].
L’auteur continu d’étayer son hypothèse :
Donc, toutes les indications tendent à confirmer notre thèse : le dieu gaulois, avant d’être assimilé à Dispater, à Hadès, à Silvain, était un dieu-loup[61].
Pour conclure que :
Cerbère lui-même, avant de devenir le gardien des Enfers, a été le chien vorace qui se repaissait de la chair des trépassés[62].
On peut même aller plus loin en disant que l’image première du dieu des Enfers est un loup ou un chien. Que Cerbère a été en fait l’image originelle du dieu des Enfers.
La divinité infernale des druides est un dieu sombre. Une créature de la nuit comme le loup. Un dieu craint puisque César doit emprunter le nom latin pour nommer le dieu. Parce que le nom du loup a quasiment disparu de la langue gauloise. Ce qui au premier abord peut paraître étonnant pour un animal dont la portée symbolique, dans le monde antique, dépasse de loin la plupart des animaux à l’exception du taureau et du serpent peut-être. Or, cette absence devrait justement éveiller l’attention du chercheur, car plus un mot semble refoulé, plus il est soumis à un tabou puissant et plus il est important. En fait, le mot loup désignait le terrible dieu des enfers et l’on craignait de prononcer son nom. Quand les utilisateurs du mot interdit ont disparu ce vocable maudit à laisser un vide au point de donner l’impression qu’il n’a jamais existé.
LE MONSTRE ANDROPHAGE GAULOIS
Un indice qui peut nous faire croire que les druides sont dévorés par la meute sacrée du dieu des Enfers est une statuette retrouvée à Fouqueure (Charente)[63]. Celle-ci est classée par les spécialistes dans ce que l’on appelle les monstres androphages. Elle représente un canidé géant qui dévore le corps d’un humain.

Loup Androphage de Fouqueure. (Musée d’Angoulême)
Une autre figure en bronze loup découverte dans les îles britanniques montre la même scène, celle d’un loup géant qui dévore un humain.

Loup androphage d’Oxford. British Museum, Londres.
Mais, ce dernier ne se débat pas, pour une bonne raison. C’est Salomon Reinach qui nous livre encore une fois la réponse au mystère du loup androphage.
Les morts qu’avale le loup infernal ne se débattent pas, car ils sont morts[64].
Le gigantisme dans l’iconographie des temps anciens est toujours l’apanage des divinités. Ce qui nous fait dire que cette statuette du canidé géant représente le dieu-loup gaulois qui dévore un cadavre. Mais pas de n’importe quel défunt. Il s’agit du corps d’un druide. Dans la pratique les Gaulois ont certainement élevé dans leurs sanctuaires des chiens dont la mission était de dévorer les corps des druides décédés. Signalons pour clore le dossier que si des chiens sacrés dévoraient les cadavres des druides, l’inverse est vrai aussi.
DES MOMIES DE CHIENS SACRÉS
Une équipe d’archéologues britanniques et égyptiens ont fait une découverte étonnante dans la nécropole de Saqqarah. Ils ont mis en évidence environ huit millions de momies animales, principalement des chiens ou plutôt des chiots. Les momies datent d’environ 2500 ans (de 747 à 730 avant J.-C.). En Égypte antique, le dieu Anubis était représenté par un canidé (Chien ou chacal). Vu le nombre d’animaux momifiés, les chercheurs pensent que les chiots devaient provenir de fermes d’élevages situées autour de l’ancienne capitale, Memphis. Les fidèles achetaient ensuite les chiots pour les offrir à Anubis, après leur momification. L’esprit du chien transportait la prière du croyant dans le royaume des morts. Plus étonnant encore, plusieurs chiens mâles plus âgés, qui vivaient peut-être dans le temple voisin d’Anubis, ont été momifiés avec beaucoup plus soins que les autres. Ces chiens matérialisaient la présence du dieu Anubis sur terre. Le dieu prenait leur apparence.
DANS LE SECRET DU SANCTUAIRE DRUIDIQUE
On peut faire certains parallèles avec ce que pratiquaient les Celtes. Des chiens sacrés vivaient certainement dans les sanctuaires druidiques et étaient les incarnations vivantes du dieu loup sur terre. Ces chiens avaient une fonction importante, signaler la présence du dieu et dévorer les cadavres des druides. Ce qui permettait à ces derniers d’accéder directement au royaume de Dis. Il devait y avoir également des élevages de chiens destinés spécialement aux banquets en l’honneur du dieu. Certes, à priori, les Celtes ne momifiaient pas les canidés, mais la manducation rituelle de viande de chien devait tout de même servir à entrer en communication avec les divinités de l’Autre-monde. Peut-être étaient-ils embaumés comme les têtes des guerriers vaincus, la nature des sols en Europe ne permet pas la conservation de tels reliques contrairement au sable du désert égyptien. Pourtant, avec des techniques nouvelles, des scientifiques de l’université de Sheffield ont découvert, en Grande–Bretagne, des traces sur des os suggérant la pratique de la momification sur des squelettes humains datant de l’âge du bronze (entre 2500 et 800 av. J.-C.).
LA CYNOPHAGIE CHEZ LES GAULOIS
Rappelons que les Celtes mangeaient du chien en de rares occasions. Dans le texte suivant, l’auteur évoque la présence des canidés dans l’alimentation des Gaulois.
La présence de leurs restes dans des déchets culinaires de qualité, ainsi que dans des restes de banquets et dans des offrandes, montre qu’il s’agit d’un mets de qualité, peut être réservé à certaines occasions, d’où sa relative rareté[65].
On peut penser que ce sont des banquets, à des périodes bien précises de l’année, en l’honneur de Dis Pater, peut-être réservés aux seuls druides.
Malgré la grande répugnance des occidentaux modernes pour la viande de chien, on trouvait encore des boucheries canines en France et en Europe au début du XXe siècle.
LA MEUTE DU DIEU DES ENFERS
Il nous reste à citer un dernier passage qui relate la rencontre d’un prince gallois avec le dieu de l’Autre Monde :
Pwyll[66], prince de Dyvet[67], régnait sur les sept cantrefs[68] de ce pays. Un jour qu’il était à Arberth, sa principale cour, il lui prit la fantaisie d’aller à la chasse. […] Son cor sonna le rassemblement pour la chasse ; il s’élança à la suite des chiens et perdit bientôt ses compagnons. Comme il prêtait l’oreille aux aboiements des chiens, il entendit ceux d’une autre meute ; la voix n’était pas la même et cette meute s’avançait à la rencontre de la sienne. A ce moment une clairière unie s’offrit à sa vue dans le bois et, au moment où sa meute apparaissait sur la lisière de la clairière, il aperçut un cerf fuyant devant l’autre. Il arrivait au milieu de la clairière lorsque la meute qui le poursuivait l’atteignit et le terrassa. Pwyll se mit à considérer la couleur des chiens sans plus songer au cerf ; jamais il n’en avait vu de pareille à aucun chien de chasse au monde. Ils étaient d’un blanc éclatant et lustré et ils avaient les oreilles rouges, d’un rouge aussi luisant que leur blancheur. Pwyll s’avança vers les chiens, chassa la meute qui avait tué le cerf et appela ses chiens à la curée. À ce moment il vit venir à la suite de la meute, un chevalier monté sur un grand cheval gris-fer, un cor de chasse passé autour du cou, portant un habit de chasse de laine grise. Le chevalier s’avança vers lui et lui parla ainsi :
Prince, je sais qui tu es, et je ne te saluerai point.
C’est que tu es peut-être, répondit Pwyll, d’un rang tel que tu puisses t’en dispenser.
Ce n’est pas assurément l’éminence de mon rang qui m’en empêche.
Quoi donc seigneur ?
Par moi et Dieu, ton impolitesse et ton manque de courtoisie.
Quelle impolitesse, seigneur, as-tu remarquée en moi ?
Je n’ai jamais vu personne en commettre une plus grande que de chasser une meute qui as tué un cerf et d’appeler la sienne à la curée ! C’est bien là un manque de courtoisie ; et, quand même je ne vengerais pas de toi, par moi et Dieu, je te ferai mauvaise réputation pour la valeur de plus de cent cerfs.
Si je t’ai fais du tort, je rachèterai ton amitié.
De quelle manière ?
Ce sera selon ta dignité ; je ne sais qui tu es.
Je suis roi couronné dans mon pays d’origine.
Seigneur, bon jour à toi ! Et de quel pays es-tu ?
D’Annwvyn[69]; je suis Arawn, roi d’Annwvyn[70].
Voilà une belle description de la meute de chiens du Dieu des Enfers.
L’AU-DELÀ DES DRUIDES
Évidemment, on ne peut que spéculer sur l’idée de l’Au-delà tel que l’imaginait les druides.
D’ailleurs les croyances peuvent varier au sein d’une même religion. Dans le Judaïsme du temps de Jésus, les Pharisiens croyaient que les âmes sont immortelles tandis que l’opinion des Sadducéens était que les âmes meurent avec le corps (Flavius Josèphe, Antiquités, XVIII, 2).
Mais si leur dieu tutélaire est un dieu loup et qu’après leur mort ils aient été dévorés par les chiens infernaux. Cela signifie que les druides siègent aux Enfers au côté de Dis, le père de tous. Mais ce n’est pas une punition, au contraire, le dieu des Enfers est surnommé Ploutos (richesse) et possède la corne d’abondance, symbole de la fécondité et de l’abondance. Dis Pater est certes le dieu de la mort, mais aussi celui de la vie.
DES DESTINÉES DIFFÉRENTES
Tandis que les guerriers héroïques assistent au festin d’immortalité des dieux célestes. On peut avancer l’hypothèse que la plèbe, qui compte peu, se réincarne jusqu’au moment d’une renaissance favorable, où l’individu monte enfin en grade et se réincarne en guerrier ou en druide. Il en va de même pour les guerriers vaincus, ils reçoivent le privilège d’une deuxième chance de mourir en héros. Comme au jeu de l’oie, quand le joueur tombe sur la case 58, celle de la mort, et est obligé de recommencer du début.

Tête coupée en ronde bosse nº 27 de l’oppidum d’Entremont (Bouches-du-Rhône). D’après Arcelin, Dedet, Schwaller 1992.
LE DESTIN DES ÂMES
Les différentes destinées des âmes humaines se retrouvent dans l’Énéide de Virgile (6, 719-751), où après la mort, les âmes doivent expier leurs fautes après quoi certaines jouissent de l’Élysée (Séjour des âmes vertueuses), tandis que les autres attendent une réincarnation. Les âmes dont le destin est de se réincarner boivent au bout de mille ans l’eau du fleuve Léthé et perdent ainsi tout souvenir de leur passé, ensuite elles peuvent revenir dans notre monde…
Ainsi plusieurs croyances peuvent se côtoyer, la mort définitive corrélée avec une survie dans l’au-delà ou encore des âmes qui attendent le moment de se réincarner…
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[ACCUEIL]
NOTES :
[1] Chant collectif entonné pour honorer certaines divinités.
[2] Diodore de Sicile, Livre V, 29, in Mœurs et coutumes des Gaulois, Traduction E. Cougny, Éditions Paleo, Clermont-Ferrand, 2010.
[3] D’après les archéologues ces têtes étaient accrochées ou clouées aux porches des temples gaulois.
[4] Strabon, Géographie, Livre IV, 4, 5, Traduction F. Lasserre, Les Belles Lettres, Paris, 2003.
[5] Tite-Live, Histoire Romaine, X, 26, traduction E. Lasserre, Garnier, Paris, 1837.
[6] Diodore de Sicile, Livre XIV, 115, in Jean-Louis Brunaux, Les religions gauloises, Éditions Errance, Paris, 2000, p.249.
[7] Polybe, Histoires, II, 28, 10, Jean-Louis Brunaux, Visages de la mort et du mort en Gaule celtique, Revue archéologique de Picardie, 1998.
[8] Trogue Pompée, Histoires Philippiques, Extrait de Justin, Epitoma Historiarum Philippicarum, Jean-Louis Brunaux, Visages de la mort et du mort en Gaule celtique, Revue archéologique de Picardie, 1998.
[9] Napoléon, Réflexions sur « la Guerre des Gaules » de César, J. Haumont (éd.), Jean de Bonnot, Tome II, Paris, 1970, p. 460.
[10] Les Rostres sont dans la Rome antique des tribunes aux harangues qui servent aux orateurs pour s’adresser à la foule.
[11] Dion Cassius, Histoire romaine, Livre XLVII, 8, Traduction E. Gros, Paris 1865.
[12] En ce qui concerne les Romains coupeurs de têtes voir : Jean-Louis Voisin. Les Romains, chasseurs de têtes. In: Du châtiment dans la cité. Supplices corporels et peine de mort dans le monde antique. Table ronde de Rome (9-11 novembre 1982) Rome : École Française de Rome, 1984. pp. 241-293. (Publications de l’École française de Rome, 79)
Voir également la décapitation avec moult détails du grand Pompée (Lucain, VIII), un des plus illustres généraux de Rome, ami puis ennemi de César.
[13] Hérodote, Histoire, Livre IV, 64, Traduction P.-H. Larcher, Tome I, Charpentier, Paris, 1850. Contrairement aux Gaulois, les Scythes ne conservent pas la tête en entier, mais uniquement la peau.
[14] Hérodote, Histoire, Livre IV, 65, Traduction P.-H. Larcher, Tome I, Charpentier, Paris, 1850.
[15] Tite-Live, Histoire romaine, Livre XXIII, 24, Traduction P. Jal, Les Belles Lettres, Paris, 2003.
[16] Les Quatre Branches du Mabinogi, L’histoire de Peredur fils d’Evrawc, Traduction P-Y Lambert, Gallimard, Paris, 1993, pp.248-249.
[17] Thierry Leroy, Les Templiers, Légendes et histoire, Éditions Imago, Paris, 2007, 2008, pp.62-63.
[18] L’auteur ne précise à aucun moment la véritable nature du Graal.
[19] Chrétien de Troyes, Perceval le Gallois ou le conte du Graal, Traduction L. Foulet, Robert Laffont, Paris, 1989, p.44.
[20] Les Quatre Branches du Mabinogi, Le Mabinogi de Branwen, Traduction P-Y Lambert, Gallimard, Paris, 1993, p.73.
[21] Tite-Live, Histoire romaine, LIV, 7, Traduction M. Nisard, Tome I, Firmin Didot, Paris, 1864.
[22] À ne pas confondre avec les attentats-suicides perpétrés par des islamistes fanatiques qui sont des suicides animés par la haine. Une mort volontaire, par contrainte, par désespoir, par haine ou par n’importe quel sentiment négatif ne peut pas être favorable aux dieux, quels qu’ils soient.
[23] Pomponius Mela, Chorographie, III, 2, 19, Traduction A. Silberman, Les Belles Lettres, Paris, 2003.
[24] César, Guerre des Gaules, III, 22, Traduction L.-A. Constans, Les Belles Lettres, Paris, 1941.
[25]Athénée, Les Deipnosophistes, Livre IV, 154, d-e,
[26] Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, 7, 7, Jean-Louis Brunaux, Les religions gauloises, Éditions Errance, Paris, 2000, p211.
[27] Aristote, Morale à Eudème, III, I, 25, Jean Markale, Les Celtes et la civilisation celtique, Payot & Rivages, Paris, 1999, p30.
[28] Elien, Histoires variées, Livre II, 31, Jean-Louis Bruneaux, Les religions gauloises, Éditions Errance, Paris, 2000, p211.
[29] L’épopée celtique en Irlande, Le festin de Bricriu, Traduction H. D’Arbois de Jubainville, A. Fontemoing, Paris, 1892, pp. 138-139.
[30] Un ami suisse qui a beaucoup voyagé en Indonésie et qui était présent lors d’un tremblement de terre à Bali m’a décrit le phénomène de la façon suivante : « L’île était ébranlée par une terrible secousse, le sol se soulevait et avançait comme s’il y avait un énorme serpent qui rampait sous terre, mais au lieu d’un serpent qui jaillit de terre, c’était de l’eau bouillonnante qui finit par gicler du sous-sol ».
Comparaison intéressante entre ce mouvement impressionnant de la croûte terrestre et les reptations d’un gigantesque serpent puisque dans les mythologies du monde entier ce sont souvent les dragons qui sont mis en rapport avec les cataclysmes, raz-de-marée, tremblement de terre ou éruption volcanique. Ce n’est pas seulement une image, lors de ces grandes catastrophes le témoin ressent pour ainsi dire physiquement la présence du monstrueux reptile.
[31] Elien, Histoires diverses, Livre XII, 23, Traduction M. Dacier, Paris, 1827.
[32] Strabon, Géographie, Livre IV, 4, 5, Traduction F. Lasserre, Les Belles Lettres, Paris, 2003.
[33] Cicéron, Pro M. Fonteio oratio, XII-XIV, 30-31, in Jean-Louis Brunaux, Les religions gauloises, Éditions Errance, Paris, 2000, p.246.
[34] Euripide, Hécube, second épisode, v. 530-575.
[35] Lucain, La Pharsale, I, 460, Traduction A. Bourgery, Les Belles Lettres, Paris, 1976.
[36] Pomponius Mela, Chorographie, III, 2, 18, Traduction A. Silberman, Les Belles Lettres, Paris, 2003.
[37] César, Guerre des Gaules, Livre VI, 16, Traduction L.-A. Constans, Les Belles Lettres, Paris, 1989.
[38] Diodore de Sicile, Livre V, 32, in Mœurs et coutumes des Gaulois, Traduction E. Cougny, Éditions Paleo, Clermont-Ferrand, 2010.
[39] Par une sorte d’inversion des valeurs on donne en premier ceux dont on ne veut plus (brigands, voleurs, malfaiteurs).
[40] Salomon Reinach, Cultes, Mythes et Religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p.221-222.
[41] Homère, Iliade, XXIII, v. 108-256.
[42] Carthage fut fondée par des colons phéniciens de Tyr en 820 av. J-C.
[43] Gélon de Syracuse (484-477 av J-C.).
[44] James George Frazer, Le Rameau d’Or, II, Le dieu qui meurt, Éditions Robert Laffont, Paris, 1998, p.119.
[45] James George Frazer, Le Rameau d’Or, II, Le dieu qui meurt, Éditions Robert Laffont, Paris, 1998, p.119.
[46] César, Guerre des Gaules, I, 1, Traduction L.-A. Constans, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 1941.
[47] Tacite, La Germanie, par.28, Traduction P. Voisin, Arléa, Paris, 2011.
[48] César, Guerre des Gaules, Livre VI, XXIV, Traduction L.-A. Constans, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 1989. Tacite partage l’avis de César (Tacite, Agricola, XI, 5 et Germanie, XXVIII, 1).
[49] Geo Epoche n°47, Die Kelten, Gruner + Jahr, Hamburg, 2011, p.96.
[50] La Bible de Jérusalem, L’Exode, I, 3, Les Éditions du Cerf, Paris, 1998.
[51] Homère, L’Iliade, Traduction F. Mugler, Éditions Actes Sud, Arles, 1995.
[52] Pour plus de détails, voir l’article de Marc Gozlan du 17 mai 2016 intitulé Quand le cerveau ressent l’appel de Dieu, publié sur le site www.lemonde.fr.
[53] Strabon, Géographie, Livre XV, 3, 20, Traduction A. Tardieu, Hachette, Paris, 1867.
[54] Hérodote, Histoire, Livre I, 140, Traduction Larcher, Charpentier, Paris, 1850.
[55] La Bactriane fait partie du monde iranien comme les Perses et les Scythes. N’est-elle pas la patrie des Samanéens (chamanes) autres sages que les auteurs de l’antiquité ont comparés aux druides. (Voir le chapitre : Les sages de l’Antiquité).
[56] Strabon, Géographie, Livre XI, 11, 3, Traduction A. Tardieu, Hachette, Paris, 1867.
[57] Homère, L’Iliade, I, 1, Traduction F. Mugler, Éditions Actes Sud, Arles, 1995.
[58] César, Guerre des Gaules, Livre VI, 18, Traduction L.-A. Constans, Les Belles Lettres, Paris, 1989.
[59] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Robert Laffont, Paris, 1996, p. 237.
[60] Salomon Reinach, p237.
[61] Salomon Reinach, p237.
[62] Salomon Reinach, p238.
[63] Une figure en bronze retrouvée près d’Oxford représente la même scène du loup androphage.
[64] Salomon Reinach, p238.
[65] Patrice Méniel, Les Gaulois et les animaux, Éditions Errance, Paris, 2001, p56-57.
[66] Héros de la mythologie galloise.
[67] Région du sud-ouest du Pays de Galles.
[68] Le cantref regroupe cent tref, l’équivalent de cent hameaux.
[69] Annwvyn : la région des morts, l’Autre Monde.
[70] Les Mabinogion, Pwyll, prince de Dyvet, Traduction Joseph Loth, Les Presses d’Aujourd’hui, Paris, 1979, p1-2.
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